« Bonae litterae reddunt homines » (« Les bonnes lettres rendent les hommes humains ») écrit Érasme dans la Querela pacis (La Complainte de la paix) de 1517. Ces « bonnes lettres », parfois alors appelées « lettres humaines » et distinguées des « lettres saintes », expriment un idéal encyclopédique, moral et « anthropologique » voire politique spécifique, avant celui des « Belles-Lettres » qui triomphera à l’Âge classique, bien avant celui des « droits de l’homme » ou de l’« humanitaire » d’aujourd’hui. Celui-ci se fonde sur la triade, cardinale dans l’humanisme historique, du studium (étude), de la charitas (charité et compassion) et de l’unitas hominum (unité et concorde du genre humain).
Cette chronique d'Olivier Guerrier entend mettre en relief certains des contenus, des messages et des auteurs principaux de l'humanisme, comme leurs prolongements dans la culture ultérieure.
Une fois n’est pas coutume, ce sont deux érudits du même nom qui vont ici nous intéresser, soit deux Athéniens nés probablement la même année (1423), dont on se demande encore s’ils furent frères ou cousins.
Augoustos Pikarelli, Laonicos Chalcondyle,
portrait de la fin du XIXe siècle,
Musée d'Histoire nationale d'Athènes.
Disparu le plus tôt, soit vers 1490, Laonicos (reformulation archaïsante de Nikolaos) Chalcondyle est surtout connu pour son œuvre d’historien. Lors d’un séjour à Mistra, dans le Péloponnèse, qu’il effectue vers les années 1445, il suit l’enseignement de celui qui sera l’un des pères spirituels des érudits byzantins du temps, le néoplatonicien Gémisthe Pléthon (v. 1355 – 1452). Juste après la prise de Constantinople par les Turcs (1453), il rédige, en 1462, les dix livres des Ἀποδείξεις ἱστοριῶν, qui couvrent la période de 1298 à 1453, et qui sont traduits en 1577 en français par Blaise de Vigenère (1523-1596) sous le titre de L'Histoire de la décadence de l'Empire grec et établissement de celuy des Turcs. La somme contribue à faire comprendre l’hégémonie des Ottomans, en particulier. Elle contribue aussi par exemple à enrichir le chapitre 15 de l’Histoire d’un voyage fait en la terre de Brésil de Jean de Léry (1534 ou 1539-v. 1613), à partir de sa troisième édition (1585), qui infléchit la peinture initiale de l’anthropophagie des indiens du Brésil en un tableau des supplices perpétrés par les hommes des sultans Amurat ou Mourad II (1404-1451), puis Mehmet le Conquérant (1432-1481). À une époque voisine (entre 1588 et 1592), dans le chapitre « Couardise mère de cruauté » de ses Essais (II.27), sur l’Exemplaire de Bordeaux, Montaigne ajoute que « Chalcondyle, homme de foi, aux mémoires qu'il a laissés des choses advenues de son temps et près de lui, récite pour extrême supplice celui que l'empereur Mechmet pratiquait souvent : de faire trancher les hommes en deux parts par le faux du corps, à l'endroit du diaphragme, et d'un seul coup de cimeterre : d'où il arrivait qu'ils mourussent comme de deux morts à la fois : et voyait on, dit-il, l'une et l'autre part pleine de vie se démener longtemps après, pressée de tourments[1] ». Ces témoignages reflètent et renforcent l’image barbare qui est accolée au Turc dans les consciences occidentale d’alors.
Laonicos Chalcondyle, L'Histoire de la décadence
de l'Empire grec et établissement de celuy des Turcs,
trad. B. de Vigenère, Paris, M. Guillemot, 1650
[Paris, N. Chesneau, 1577].
Si par son œuvre Laonicos répand en Europe des représentations de l’Orient, et s’il meurt sans doute en Italie, Démétrios fait lui partie de cette « diaspora », qui passe d’une rive à l’autre de la Méditerranée, pour s’installer durablement dans la Péninsule. C’est en 1447 qu’il y émigre, pour devenir à Rome l’élève de Théodore Gaza (v. 1400-v.1478), et se lier au Cardinal Jean Bessarion (1403-1472), protecteur de nombre des membres de cette génération venue d’Asie. Par la suite, à partir de 1450, il enseigne à Pérouse, puis à Padoue à partir de 1463, avant d’être appelé, vers 1471, cette fois à Florence, par Laurent de Médicis, au département grec du Studium Florentium. C’est là qu’en compagnie notamment de Marsile Ficin, dont il a revu la traduction latine des œuvres de Platon, et Ange Politien (voir la chronique correspondante), son élève – lesquels Domenico Ghirlandaio peint en 1486 à sa gauche, avec Cristoforo Landino, dans la fresque de l’Annuncio dell’ angelo a Zaccaria (1486) de la Chapelle Tornabuoni de la Basilique Santa Maria Novella –, il concourt, après en particulier un Manuel Chrysoloras (voir la chronique correspondante) ou un Théodore Gaza, à la renaissance des lettres grecques en Europe.
Du reste, c’est également à Florence qu’il fait paraître, en 1488, chez Bernardus Nerlius, la première édition imprimée de l’œuvre d’Homère, qui est suivie en 1493 de l’édition de celle d’Isocrate. La même année, il donne à Milan, qu’il a alors rejointe, sa version des Ἐρωτήματα, grammaire grecque de Chrysoloras et Guarino (première édition en 1484). En 1499 enfin, il publie au même endroit le Lexicon graecum, soit la première édition, là encore, de la somme byzantine de 1000 pages connue sous le nom de Suidas ou Souda, encyclopédie lexicale, grammaticale et biographique rédigée à l’origine en grec médiéval à la fin du Xe siècle.
Mort à Milan en 1511, Démétrios Chalcondyle doit à son inlassable activité lettrée d’avoir été qualifié de « savant guide de son temps » par le grand éditeur vénitien Alde Manuce[2], puis d’avoir entre autres figuré dans le recueil des hommes illustres de l’italien Paolo Govio (1483-1552), les Elogia doctorum virorum, en 1546, et, encore ensuite, dans De doctis hominibus Graecis de l’allemand Christian Friedrich Börner (1683-1753) de 1750.
[1] Montaigne, Essais, II.27, édition d’André Tournon, Paris, Imprimerie nationale, 1998, Tome 2, p. 587C.
[2] Voir Nigel W. Wilson, De Byzance à l'Italie - L'enseignement du grec à la Renaissance, Traduit de l’anglais par Henri-Dominique Saffrey, Paris, Les Belles Lettres, 2015 [v. o., 1992], p. 172.
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