« Bonae litterae reddunt homines » (« Les bonnes lettres rendent les hommes humains ») écrit Érasme dans la Querela pacis (La Complainte de la paix) de 1517. Ces « bonnes lettres », parfois alors appelées « lettres humaines » et distinguées des « lettres saintes », expriment un idéal encyclopédique, moral et « anthropologique » voire politique spécifique, avant celui des « Belles-Lettres » qui triomphera à l’Âge classique, bien avant celui des « droits de l’homme » ou de l’« humanitaire » d’aujourd’hui. Celui-ci se fonde sur la triade, cardinale dans l’humanisme historique, du studium (étude), de la charitas (charité et compassion) et de l’unitas hominum (unité et concorde du genre humain).
Cette chronique d'Olivier Guerrier entend mettre en relief certains des contenus, des messages et des auteurs principaux de l'humanisme, comme leurs prolongements dans la culture ultérieure.
Dès la fin du Moyen Âge, le personnage du Lecteur ou de la Lectrice connaissent une promotion importante à l’intérieur des représentations littéraires et artistiques. On imagine bien que le temps de l’imprimerie va prolonger ce mouvement. À la Renaissance, livres et lecteurs sont ainsi très souvent présents au sein des fictions. Pour nous en tenir aux genres narratifs, on mentionnera deux des grands romans du temps. Tandis que le narrateur rapporte dès le chapitre liminaire du premier tome de la geste rabelaisienne, le Gargantua (1534), que le traité des Fanfreluches antidotées, qui en occupe le second chapitre, a été rongé en son commencement par des « rats et blattes[1] », bien plus tard, à la fin du Quart Livre (1552), au large de l’île de Chaneph, il met en scène Pantagruel « tenant un Héliodore grec en main[2] » - soit les Éthiopiques de l’auteur antique, dont la première édition était parue à Bâle en 1534. Le Don Quichotte (1605/1615) de Cervantès est quant à lui truffé de livres et de lecteurs : dans le chapitre 6 de la première partie, on enquête sur les ouvrages de la bibliothèque de l’Hidalgo, lecteur fou, puis on pratique dans le 32ème la lecture collective de romans de chevalerie dans une auberge ; et, selon le procédé de la métalepse[3] qui structure l’ensemble de l’œuvre, le narrateur relate dans le 9ème comment il est tombé sur l’Histoire de Don Quichotte, en arabe d’abord, au milieu de l’Alcanà de Tolède, la seconde partie montrant de son côté le héros rencontrant plusieurs personnages qui ont lu ce premier tome de ses aventures, et se prononcent sur lui.
De telles instances et attitudes de lecteurs ou de lectrices, ainsi immiscées dans la fiction, constituent une première strate, interne, de réception, révélatrice des conditions matérielles propres au temps, et peut-être aussi parfois de la manière dont les auteurs entendent que leurs œuvres soit appréhendées ou non. Cette dernière orientation est encore plus nette dans le paratexte de celles-ci, Préfaces, Préambules ou « Avis au lecteur ». Du reste, la topique de l’« ami lecteur » est alors en pleine évolution, l’imprimerie faisant émerger tout un dispositif éditorial visant à communiquer efficacement avec le public visé, en incluant et excluant par là-même. De l’ex-libris « Angeli Politiani et amicorum » d’Ange Politien (voir la Chronique spécifique à son sujet) aux apostrophes aux « Amis lecteurs » du Gargantua de Rabelais encore, puis de L’Olive augmentée de Du Bellay en 1550, la sodalitas à la mode antique se textualise, et s’ouvre à un lectorat plus nombreux et indistinct, apte à constituer autant de « communautés interprétatives », selon l’expression du critique contemporain américain Stanley Fish (1938- )[4].
Convoquer ce dernier n’est pas tout à fait un anachronisme. Car il est assez remarquable de constater combien le lecteur de l’époque qui nous intéresse paraît comme anticiper sur des aspects de la théorie moderne consacrée à la lecture littéraire. Depuis au moins les années 1960 et l’Ecole de Constance[5], on a en effet peu à peu ouvert les études sur celle-ci aux paramètres de la lecture courante, ce qui revient en fait à tenter de combiner les deux sens que le français donne au mot « lecture », soit l’activité pratique, usuelle, consommatrice d’un côté (voir le verbe legere latin), l’activité savante, parfois professionnelle, que l’on peut rattacher à l’herméneutique (du verbe ἑρμηνεύειν, au centre d’un traité d’Aristote, le Περὶ ἑρμηνείας[6]), de l’autre. Or, plusieurs auteurs de la Renaissance paraissent attendre des érudits auxquels ils s’adressent des vertus « éthiques » au sens large, qui complètent voire conditionnent la compréhension strictement spéculative de leurs productions. C’est ainsi que le « pantagruélisme », défini dans le Prologue du Quart Livre comme une « certaine gaieté d'esprit confite en mépris des choses fortuites[7] », concerne tant le narrateur, les personnages de la chronique, que le lecteur que Rabelais sollicite et espère, et qui doit de la sorte oser l’aventure intellectuelle, sans « se scandaliser » de l’inédit, de l’incongru, de l’inconnu. C’est ainsi aussi que Montaigne, dont les Essais, comme avant eux les Adages d’Érasme notamment, sont déjà un livre en grande partie composé de ses lectures, évoque, dans le chapitre « Divers événements de même conseil » de la première version du Livre I de ceux-ci, en 1580, un « suffisant lecteur », qui « découvre souvent ès écrits d'autrui des perfections autres que celles que l'auteur y a mises et aperçues, et y prête des sens et des visages plus riches[8] » - le dotant par là d’une compétence supérieure à celle de l’écrivain, ce qui cette fois paraît annoncer la « mort de l’auteur » dont parlera Roland Barthes dans un essai de 1967. Mais, après avoir ouvert son propre Avis au lecteur par « C’est ici un livre de bonne foi », à l’autre bout de son entreprise, dans une addition au chapitre « De la présomption » sur l’Exemplaire de Bordeaux (soit entre 1588 et 1592), posant la question « Et puis pour qui écrivez-vous ? », Montaigne répartit les types de lecteurs et manifeste sa préférence pour la troisième catégorie « des âmes réglées et fortes d'elles-mêmes[9] », c’est-à-dire indépendantes et autonomes, et à ce titre capables de pleinement recevoir le message d’émancipation des Essais. Une alliance dans la compréhension, en somme, si l’on veut, et pour revenir aux piliers de l’humanisme historique, du « studium » et de quelque chose comme la « charitas »….
« Et puis pour qui écrivez-vous ? […] des âmes réglées et fortes d’elles-mêmes […] »,
Montaigne, Essais, Exemplaire de Bordeaux, Bibliothèque municipale de Bordeaux, f°282r.
[1] Rabelais, Gargantua, Chapitre I, Œuvres complètes, éd. M. Huchon, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1994, p. 11. Nous modernisons l’orthographe.
[2] Id., Quart Livre, Chapitre LXIII, Ibid., p. 687.
[3] En narratologie, la métalepse désigne les diverses façons dont le récit de fiction peut enjamber ses propres seuils, internes ou externes.
[4] Dans Quand lire c’est faire. L’autorité des communautés interprétatives, traduction française de Is there a Text in the class ? The Authority of Interpretative Communities (Harvard University Press, 1980) par Etienne Dobenesque, Paris, Les Prairies ordinaires, 2007.
[5] L’école de Constance (Konstanzer Schule) désigne un groupe de recherche interdisciplinaire qui a évolué sur trois décennies (1963-1994), et comprenait entre autres Hans Blumenberg (1920-1996), Hans Robert Jauss (1921-1997) et Wolfgang Iser (1926-2007). On la rattache à ce qu’on appelle en général l’« esthétique de la réception » (Rezeptionsästhetik).
[6] Aristote, Sur l’interprétation, trad. Catherine Dalimier, Œuvres complètes, éd. P. Pellegrin, Paris, Flammarion, 2022.
[7] Rabelais, Quart Livre, Prologue, Op.cit., p. 523.
[8] Montaigne, Essais, I.24, éd. E. Naya et alii, Paris, Gallimard, 2009, Folio classique, Tome I, p. 287.
[9] Ibid., II.17, Tome II, p. 475.
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