Si les sociétés antiques constituent bien cet « espace alternatif » provoquant un dépaysement absolu, il arrive parfois au lecteur curieux de tomber sur un texte qui semble faire écho aux préoccupations les plus actuelles. Ce sont ces textes et les perspectives qu’ils ouvrent sur notre époque que cette chronique entend explorer : avec cette conviction que l’intérêt présenté par l’Antiquité ne saurait se réduire ni à « un roman des origines » ni à un humanisme intemporel qui resterait insensible aux mutations des sociétés.
Quand ils arrivèrent en ville, un petit nombre eut la possibilité de trouver des logements ou un refuge chez des amis ou des proches, mais la plupart s’installèrent dans les parties désertes de la ville, dans tous les sanctuaires des dieux ou des héros (…). Beaucoup s’établirent aussi dans les tours des remparts, chacun comme il put. La ville en effet n’offrait pas assez de place à tous ceux qui s’y rassemblaient. Plus tard ils occupèrent les Longs-Murs et la plus grande partie du Pirée[1].
Cette évocation des réfugiés chassés par la guerre et cherchant désespérément à trouver un abri précaire ne manque pas de trouver des échos dans l’esprit du lecteur contemporain : on pense à toutes ces populations de Palestine ou du Sud-Liban, du Soudan, de R.D.C., fuyant d’implacables bombardements ou la violence de hordes armées aveuglées par la haine. Dans le texte de Thucydide, il s’agit, au début de la Guerre du Péloponnèse, des habitants de la grande banlieue d’Athènes, dont les domaines sont abandonnés par Périclès aux ravages de l’armée lacédémonienne. Parmi ceux-ci les Acharniens, qui tiraient leur nom du plus grand dème de l’Attique et fournissaient un nombre important de soldats, avaient particulièrement souffert de l’occupation spartiate[2]. Ce sont ces mêmes Acharniens, impatients de se venger de l’ennemi, qu’Aristophane choisit pour figurer le chœur de sa comédie éponyme, la première d’une série d’œuvres résolument pacifistes...
À travers le personnage central de Dicéopolis, qui a su s’enrichir en concluant une trêve séparée avec l’ennemi, l’auteur comique dénonce vigoureusement les méfaits de la guerre, et le chœur des belliqueux Acharniens ne peut que rendre hommage à la lucidité du commerçant :
Tu as vu, ville tout entière, l’homme avisé, l’homme supérieurement sage, et toutes ces marchandises dont il peut faire commerce grâce à son traité, les unes utiles à la maison, les autres bonnes à manger tièdes. D’eux-mêmes tous les biens se mettent à sa disposition. Quant à moi jamais plus je ne recevrai Polemos sous mon toit (…) parce que c’est un ivrogne qui, venant faire la fête chez ceux qui ont tous les biens, en engendrait tous les maux, renversait, répandait, bataillait, et qui en outre à nos invitations : « Bois, étends-toi, trinquons ensemble » répondait en mettant le feu à nos échalas et en répandant par violence le vin de nos vignes[3].
Dans tout le reste de la pièce, Aristophane oppose ainsi les bienfaits d’une vie pacifique, avec la prospérité qu’elle apporte, aux conséquences de la guerre – thème qu’il développera encore, sur le mode nostalgique, dans La Paix, où le chœur des laboureurs rend hommage à cette divinité: « Tu étais pour nous un grand bien, o Déesse regrettée, pour nous tous qui menons la vie champêtre : seule, tu nous venais en aide. Nous goûtions, grâce à toi et depuis longtemps, mille douceurs gratuites et délicieuses[4] ». Derrière les scènes burlesques habituelles au genre comique, l’intrigue des Acharniens recouvre plus sérieusement un argument économique qu’on peut aisément transposer dans le monde actuel. Le début de la pièce évoque ainsi la concurrence commerciale avec Mégare (cité à laquelle on attribue la provenance de tous les articles du marché[5]) et la donne comme une cause de la guerre, pour montrer ensuite que celle-ci, en suspendant les échanges commerciaux (Athènes avait interdit aux Mégariens l’accès des ports sous son contrôle) prive à son tour les citoyens de leurs ressources et rend bien plus difficile leur existence quotidienne...
Avec Aristophane et Thucydide, nous disposons de deux évocations bien distinctes de la même guerre. Cette opposition entre les deux auteurs recouvre en partie celle que fait Javier Cercas entre la mémoire « individuelle, partielle et subjective » du témoin et l’histoire, qui « aspire à être totale et objective[6] ». En partie seulement, parce que Aristophane invente des fictions pour parler de son époque (tout en y mentionnant des personnages existants), et la nature de ses écrits l’assimile plus à un militant pacifiste, hostile aux dirigeants de sa ville, qu’à un simple témoin. Comme le témoin, toutefois, et pour les besoins de sa cause, il ne hiérarchise pas les faits : ainsi rapporte-t-il le début de la guerre à une obscure histoire d’enlèvement de courtisanes où Périclès « l’olympien » lance l’éclair, tonne pour soutenir sa compagne Aspasie, assimilée à une mère maquerelle. Le décret frappant Mégare apparaît donc comme une histoire de « filles publiques[7] »…
Thucydide, quant à lui, cultive le recul et toutes les apparences de l’impartialité qu’on exige de l’historien : c’est ainsi qu’au début de son récit il ne cache pas que Lacédémone emporte la faveur du plus grand nombre des Grecs, par crainte de la puissance athénienne : « telle était la colère que la plupart nourrissaient contre Athènes, les uns parce qu’ils voulaient échapper à sa domination, les autres parce qu’ils craignaient de s’y voir soumis[8] », ramenant les origines de la guerre au temps long de l’expansion d’Athènes. Mais qu’on ne s’y trompe pas : Jacqueline de Romilly montre bien, dans l’avant-propos du texte qu’elle traduit[9], combien l’orientation générale du récit est favorable à Périclès, présenté comme un chef d’État sachant garder son sang-froid et dominer les impulsions immédiates de son peuple. C’est ainsi que, ayant d’abord choisi d’abandonner la campagne aux ravages de l’armée lacédémonienne – alors que les Athéniens sont pressés d’en découdre – il décide de ne pas réunir l’assemblée « pour éviter les fautes qui s’y commettraient si à ce moment la colère (orgê) l’emportait sur le jugement (gnômê). » Le terme orgê, qui désigne d’abord la colère mais aussi des impulsions affectives de diverse nature, est omniprésent dans le récit de Thucydide, et toujours présenté comme contraire aux bonnes décisions ; face aux diverses réactions de son peuple Périclès prétend ainsi incarner la gnômê lucide – d’abord pour différer le combat, puis pour le déclencher. « Tous les détails de l’expression, écrit Jacqueline de Romilly, sont donc choisis pour faire apparaître ce conflit entre les hommes et le chef comme un conflit entre les passions et la raison. » Même si le récit de Thucydide n’est pas totalement neutre il reste que cette opposition entre colère et sang-froid, passion et raison, impulsion passagère et clairvoyance à long terme – tout ce que recouvre le couple antithétique orgê/gnômê – paraît bien constituer un outil pertinent pour éclairer les conduites humaines et juger les décisions du pouvoir.
Qu’on s’imagine, dans une fable dystopique, voir arriver à la tête du pays le plus puissant du monde (comme Athènes pouvait apparaître vis-à-vis des autres cités grecques) un homme entièrement dominé par l’orgê et à peu près totalement dépourvu de gnômê : soumis, donc, à ses impulsions immédiates ; affirmant une chose un jour, le contraire le lendemain ; se présentant comme le prince de la Paix tout en proférant les plus belliqueuses menaces ; ivre de son pouvoir et capable d’en abuser à la moindre contrariété ; n’écoutant que lui-même, mais susceptible, du fait de son esprit borné, de se faire manipuler par des chefs d’État plus roués que lui ; allumant, au gré de ses coups de sang, autant d’incendies qui ont tôt fait d’embraser la planète…
Quel cauchemar ! Et quelle hâte de se réveiller !
J.-P. P.
[1] Thucydide, La Guerre du Péloponnèse, II, 17
[2] « Prenant position à Acharnes, ils y formèrent un camp et y demeurant longtemps ravagèrent la contrée ». (Thucydide, II. 19)
[3] Aristophane, Les Acharniens, 979-987. Polemos, de genre masculin, incarne mieux la brutalité virile de la guerre que le nom féminin français...
[4] Aristophane, La Paix, 588-592.
[5] Des hommes de chez nous - je ne dis pas la cité - (…) mais de misérables individus (…) dénonçaient les petits manteaux de laine de Mégare ; voyaient-ils quelque part un concombre, un levraut, un cochon de lait, une gousse d’ail, des grumeaux de sel : « Cela vient de Mégare », disaient-ils. (Acharniens, 515-522)
[6] Voir Javier Cercas, L’Imposteur, III, 2, Éditions Actes Sud
[7] Les Acharniens, 537.
[8] Thucydide, II,8
[9] Notice de présentation du livre II de la Guerre du Péloponnèse, Éditions Les Belles-Lettres, 1967.
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