Grand écart – Moi et les autres

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Si les sociétés antiques constituent bien cet « espace alternatif » provoquant un dépaysement absolu, il arrive parfois au lecteur curieux de tomber sur un texte qui semble faire écho aux préoccupations les plus actuelles. Ce sont ces textes et les perspectives qu’ils ouvrent sur notre époque que cette chronique entend explorer : avec cette conviction que l’intérêt présenté par l’Antiquité ne saurait se réduire ni à « un roman des origines » ni à un humanisme intemporel qui resterait insensible aux mutations des sociétés.

La plupart des humains (…) aiment ce qui leur est donné. Ils aiment la vie telle qu’elle leur apparaît, puisqu’elle est leur vie. À cause de ce sentiment de possession, ils disent ma vie, et ils aiment cette famille, parce qu’elle est leur famille, ce pays puisqu’il est leur pays, ces origines, parce qu’elles sont les leurs, et certains vont jusqu’à aimer leur région, leur quartier, leur signe astrologique, leur orientation sexuelle, et quantité d’autres catégories puisqu’elles les contiennent. Et je pensais, je me disais, ils pourraient aimer n’importe quoi. Ils n’aiment pas. (Laura Vazquez, Les Forces - Éditions du sous-sol, 2025)

Ainsi raisonne la protagoniste du dernier roman de Laura Vazquez, en quête d’un sens à donner à sa vie : un rapport égocentré au monde conduit, par une confusion très répandue, à faire de la possession le ressort de tout attachement sentimental. Si l’on prend le contre-pied de cette attitude, on opposera à cette vision étriquée de petits cercles concentriques qui ramènent à soi un sentiment d’appartenance beaucoup plus vaste qui s’étend à toute l’humanité, voire à l’ensemble de l’univers. On trouve ce thème chez un certain nombre de philosophes antiques, en particulier chez Sénèque, dans ses dernières lettres à Lucilius :

Comme il est naturel d’étendre son esprit vers l’infini ! C’est une grande et noble chose que l’âme humaine : elle ne supporte pas de limites imposées sinon celles qui lui sont communes avec Dieu même. D’abord elle n’accepte point de patrie terrestre, Éphèse ou Alexandrie, ou toute autre ville encore plus peuplée ou plus étendue. Sa patrie à elle englobe dans son enceinte l’univers et ses extrémités, toute cette voûte sous laquelle s’étendent terres et mers, et dans laquelle l’air sépare et réunit en même temps choses divines et choses humaines[1]

Ce sentiment d’infini brise donc les frontières et étend la notion de patrie à la terre entière, transformant l’humanité en une grande famille dont tous les membres sont solidaires, comme il est dit aussi dans une autre lettre :

Tout ce que tu vois, qui renferme le domaine des dieux et des hommes, est un. Nous sommes les membres d’un grand corps. La nature nous a créés parents, en nous enfantant des mêmes origines et pour les mêmes fins. Elle nous a inspirés un amour mutuel et fait de nous des êtres sociables. 

Cette parenté qui unit tous les hommes est pour Sénèque le fondement même de la justice, qui fait de l’offenseur un être plus misérable que l’offensé, dans la mesure où il porte atteinte à l’intégrité même de l’humanité. 

Ayons dans le cœur et sur les lèvres ce vers : « Je suis homme, et considère que rien d’humain ne m’est étranger ». Nous sommes nés pour le bien commun. Notre société est très semblable à une voûte qui, devant s’écrouler si chaque pierre ne s’y oppose mutuellement, ne se tient que par cela[2].

Cette solidarité indispensable au maintien du grand édifice humain n’est pas une idée propre à Sénèque : elle vient de la tradition stoïcienne et Cicéron l’exprime déjà dans le De finibus. Évoquant la communauté des hommes il va jusqu’à parler d’« amour du genre humain » (employant le terme caritas là où Sénèque parlera d’amorem mutuum) qui, permettant à chacun de recevoir ce qui lui est dû, engendre la justice et dans son sillage bien d’autres vertus (bonitas, liberalitas, benignitas, comitas) qui facilitent les relations sociales.

Une notion peut résumer celles que Cicéron énumère ici, c’est celle de benevolentia : la bienveillance. Dans son traité consacré à l’amitié, après avoir analysé tous les bienfaits de celle-ci sur un plan personnel, il fait cette remarque qui s’écarte un peu de son sujet : « Supprimez du monde les rapports de bienveillance : aucune maison, aucune ville ne pourra rester debout ; l’agriculture elle-même ne subsistera point[3]. »

*

Si l’on s’en rapporte à notre époque, ces différentes réflexions ont de quoi nous interpeller. Au niveau mondial, le fracas des armes et les déclarations belliqueuses emplissent nos écrans ; au niveau national, ce sont les petites phrases assassines, punchlines préméditées et autres clashes en direct qui font augmenter l’audience. La bienveillance semble ainsi constamment battue en brèche, non seulement par la haine en ligne mais aussi, de façon plus insidieuse, par la peur soigneusement entretenue dans certains médias qui font de l’altérité, quel que soit le domaine qu’elle recouvre, un danger responsable de tous les maux. Il semble bien loin, le temps où Emmanuel Macron promouvait cette notion dans sa campagne de 2017[4]... 

Ce terme par ailleurs n’est pas à l’abri de tout reproche. Tout d’abord, si l’on entend tout de suite vouloir du bien dans le latin benevolentia, le mot français renvoie moins spontanément à son étymologie ; en outre, il peut se charger d’une connotation condescendante qui l’éloigne de cet amour réciproque entre humains prôné par les philosophes antiques. Dans une chronique où il s’attache à critiquer l’usage politique qu’on en fait[5], Clément Viktorovitch rappelle ainsi qu’Emmanuel Kant considère qu’un gouvernement fondé sur la bienveillance reviendrait à traiter en mineurs les citoyens et serait donc, d’après le  philosophe allemand, « le plus grand despotisme que l’on puisse concevoir ». Et le chroniqueur ajoute un autre reproche : l’invocation de la bienveillance aurait pour effet – et peut-être pour but – de nier les conflits inhérents à la vie politique, ou d’en rejeter sur l’opposition la responsabilité. Soit. Cependant, n’est-il pas  possible aussi d’associer ce concept non au gouvernement ou à une stratégie de domination, mais, dans une perspective égalitaire, à la tolérance, au respect de l’autre, à l’attention accordée à la différence ?

On touche par là à un autre reproche auquel s’expose la notion : celui de demeurer un idéal un peu abstrait, déconnecté de toute application immédiate. Ce que suggère assez bien l’aveu de ce personnage de Dostoïevski[6], selon lequel plus augmente son amour général de l’humanité, et plus il a de peine à supporter chacun de ses semblables... Il convient d’évoquer ici une dernière vertu, qui n’a pas très bonne presse, mais constitue en somme l’incarnation de la bienveillance dans la vie de tous les  jours : nous parlons de la gentillesse. « On la confond avec la faiblesse. Or elle est une force et constitue même le plus grand des courages. On n’est pas gentil parce que l’on n’a pas le choix ou parce que l’on serait incapable de faire autrement. C’est l’inverse : c’est un choix éthique d’être gentil » fait observer la philosophe Laurence Devillairs[7]. Revenons au vers cité par Sénèque : Je suis homme, et considère que rien d’humain ne m’est étranger. On connaît la fortune de cette sentence, très souvent invoquée et dont on peut faire l’étendard de l’humanisme. Sénèque ne prend même pas la peine de citer son auteur, Térence, preuve que la formule devait être déjà passée à la postérité au moment où il écrit. Mais dans la comédie L’Heautontimoroumenos (celui qui se châtie lui-même) dont elle est issue, elle est bien loin de revêtir, au premier abord, la portée générale qu’on lui donnera par la suite. Il s’agit d’un dialogue entre deux voisins, où l’un d’eux s’inquiète de voir l’autre passer tant de temps à travailler son champ avec une ardeur que l’on qualifierait aujourd’hui de pathologique. (Ménédème, le personnage auquel fait allusion le titre, cherche en fait à s’étourdir après le départ à la guerre de son fils excédé par les remontrances paternelles.) Ce vers si célèbre n’est donc au départ que la justification d’une attention de voisinage qui s’apparente à une forme de gentillesse : une bienveillance de proximité, en somme, mais qui nous ramène à la grande famille humaine…

En ce début d’année, adressons-nous trois vœux qui s’emboîtent les uns dans les autres comme des poupées gigognes : avec Sénèque, la conscience d’appartenir à la communauté humaine, qui nous préserve des identités meurtrières ; avec Cicéron, la bienveillance, qui constitue le ciment des sociétés ; avec Térence, la gentillesse, qui est l’agrément du quotidien.

J-P P.


 


[1] Sénèque, Lettres à Lucilius, 102.

[2] Sénèque, Lettres à Lucilius, 95.

[3] Cicéron, De l’amitié, VII 23 (traduction L. Laurand, CUF, Les Belles Lettres).

[4] Il faut cependant noter que plus récemment Emmanuel Macron est revenu sur cette valeur, mais avec un moindre succès semble-t-il...

[5] Chronique Entre les lignes du 10 septembre 2023, sur France-Info, intitulée « L’appel à la bienveillance, une forme de violence ? »

[6] Plus précisément, dans Les frères Karamazov, un ami médecin du starets Zosime, qui lui aurait fait cet aveu. 

[7] Citée dans le dossier fort intéressant consacré à la gentillesse par le n°3174 du Nouvel Obs (23 juillet 2025).

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