Anthrogyne et androcène – Corps et sexualité chez Ausone (1) : corps et plaisir

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Le grec ancien a deux mots, bien distincts, pour distinguer l'être humain (anthropos) et l'homme, conçu comme être masculin (andros). La femme (gunè) est donc un anthropos au même titre que l'andros. Pour autant, les civilisations anciennes, dans leurs mythes notamment, ne manquent pas de mettre en scène des entités détachées de tout genre, ou au contraire aux genres pluriels, parfois androgynes, ou au-delà. Sont-elles alors à percevoir comme anthrogynes, dépassant le stade de la masculinité et faisant route vers l'humain, au sein même de sociétés androcènes, et donc patriarcales ? En étudiant les rapports de genre parmi les textes et les représentations anciennes, de l'Antiquité à sa réception contemporaine, Adrien Bresson et Blandine Demotz invitent à repenser les représentations stéréotypées du masculin, du féminin et du neutre.

Le corps, loin d’être absent des réalités antiques, est même un objet d’intérêt au premier chef. En effet, le plaisir et le loisir du corps participent de l’idéal d’otium de l’homme romain, qu’il exerce par exemple dans les thermes, avec de multiples gestes dans le cadre de discours d’ordres politiques, ou encore au lupanar[1]. Il y a ainsi, dans l’Antiquité romaine, une place particulière réservée au corps, objet de loisirs, mais aussi de plaisir[2]. Parmi les occupations citées, c’est avant tout celles qui sont liées à la sexualité qu’abordera le nouveau volet de la chronique qui s’ouvre, parce que la thématique sexuelle trouve une place très singulière dans la poésie d’Ausone, auteur de l’Antiquité tardive. Il est, rappelons-le, un poète du IVe siècle de notre ère, siècle particulier dans l’histoire romaine parce qu’il marque une période de profond basculement, notamment sur le plan religieux[3]. C’est en effet au cours de ce siècle que la religion chrétienne s’impose petit à petit pour devenir officielle, à terme[4]. Le rapport du poète lui-même au christianisme n’est pas très clair. Il n’est en tout cas pas prosélyte mais serait, à en croire les études les plus récentes sur le sujet, un chrétien plutôt convaincu[5]. Les écrits de ce chrétien non prosélyte ne concernent pas, ou en tout cas très peu, la religion chrétienne. C’est peut-être aussi pour cette raison que le corps et la sexualité peuvent y trouver une place particulière. Le fait qu’Ausone consacre plusieurs poèmes à cette thématique, pour la mettre en avant comme loisir et pour singulariser le plaisir qui lui est associé, interroge en comparaison du contexte chrétien dans lequel il écrit, en tant qu’ancien professeur de rhétorique de la région bordelaise, mais également en tant que consul nommé par l’empereur Gratien en 379[6]. Cette thématique, loin d’être nouvelle dans la littérature romaine[7], est employée à nouveau à un moment différent de la période classique, si bien que sa portée reste à interroger afin de comprendre les raisons qui président à la place que prend le corps, vu comme lieu de sexualité entre loisir et plaisir, dans la poétique d’Ausone. Après un tour d’horizon de la sexualité dans les écrits du poète afin d’illustrer la place que cette thématique trouve dans sa production littéraire, nous montrerons, au fil des chroniques à venir, qu’elle est indéniablement un objet de plaisir et de loisir, mis en avant comme tel. Nous interrogerons encore les raisons d’une telle insistance sur le corps et la sexualité, en lien avec le plaisir littéraire de l’écriture à laquelle se livre le poète.

Adrien Bresson et Blandine Demotz

 

[1] Le lien entre corps, plaisir et otium est une idée que l’on peut retrouver chez Kévin Blary, « Corps et représentation de soi dans les Lettres de Pline le Jeune », Cahiers « Mondes anciens », n° 16, 2022, DOI : https://doi.org/10.4000/mondesanciens.4185

[2] C’est ce que confirme l’ouvrage de Caroline Leblond et Filipe Ferreira, L’otium : loisirs et plaisirs dans le monde romain. De l’objet personnel à l’équipement public, Paris, INHA, 2012.

[3] Pour une synthèse sur l’histoire du IVe siècle de notre ère, nous renvoyons à Claire Sotinel, Rome, la fin d’un Empire, Paris, Belin, 2019, p. 366-395. Nous appuyons notre propos sur ce développement historique.

[4] C’est ce que confirme Hervé Inglebert, « Les Historiens et les clairs-obscurs de l’Antiquité tardive », dans Stéphane Ratti (dir.), Une Antiquité tardive noire ou heureuse, Besançon, Presses Universitaires de Franche-Comté, 2015, p. 43-61.

[5] Sur les rapports d’Ausone à la religion chrétienne, voir Giampiero Scafoglio, « La poésie d’Ausone entre la tradition classique et la poésie chrétienne », dans Giampiero Scafoglio et Fabrice Wendling (dir.), Romaniser la foi chrétienne ? La poésie de l’Antiquité tardive entre tradition classique et inspiration chrétienne, Turnhout, Brepols, 2022, p. 51-94.

[6] Pour une présentation biographique plus précise du poète bordelais, voir Hagith Sivan, Ausonius of Bordeaux, Genesis of a Gallix Aristocraty, Londres, Routledge, 1993, p. 2-3.

[7] Catulle dans ses Poésies, comme le carmen 16, ou encore Martial, comme dans l’épigramme IX, 33, proposent régulièrement des références à la thématique sexuelle. Ils écrivent néanmoins à une époque différente de celle d’Ausone.