Le grec ancien a deux mots, bien distincts, pour distinguer l'être humain (anthropos) et l'homme, conçu comme être masculin (andros). La femme (gunè) est donc un anthropos au même titre que l'andros. Pour autant, les civilisations anciennes, dans leurs mythes notamment, ne manquent pas de mettre en scène des entités détachées de tout genre, ou au contraire aux genres pluriels, parfois androgynes, ou au-delà. Sont-elles alors à percevoir comme anthrogynes, dépassant le stade de la masculinité et faisant route vers l'humain, au sein même de sociétés androcènes, et donc patriarcales ? En étudiant les rapports de genre parmi les textes et les représentations anciennes, de l'Antiquité à sa réception contemporaine, Adrien Bresson et Blandine Demotz invitent à repenser les représentations stéréotypées du masculin, du féminin et du neutre.
À bien observer les productions littéraires d’Ausone, il apparaît même que la sortie de la norme constitue l’occasion d’un jeu sur le plan de la création littéraire. Ainsi, Ausone consacre un cycle d’épigrammes[1] à la figure d’Eunus, un personnage inventé pour l’occasion – comme bien souvent chez l’auteur qui entretient un lien particulier avec le jeu littéraire. En ce qui concerne les noms propres, la paronomase (rapprochement de deux termes aux sonorités voisines) d’Eunus avec le terme « eunuque » semble orienter la perception vers la sortie de la norme sexuelle, comme nous l’observions avec la figure d’Eutrope dans la précédente chronique. Prenons l’exemple – parmi le cycle des épigrammes 82 à 87 d’Ausone consacrées à Eunus – des poèmes 85 à 87 (éd. Green, trad. pers.) qui paraissent manifester la sortie de la norme sexuelle autant que littéraire :
85
Λαΐς, Ἔρως et Ἴτυς, Χείρων et Ἔρως, Ἴτυς alter,
nomina si scribas, prima elementa adime,
ut facias uerbum, quod tu facis, Eune, magister :
dicere me Latium non decet opprobrium.
Laïs, Éros, Itys, Chiron et Éros, et l’autre Itys, si tu écris ces noms, prélèves-en les initiales, le mot qu’elles forment désigne ce que tu fais, maître Eunus : il n’est pas convenable pour moi de le dire en latin.
86
Eune, quod uxoris grauidae putria inguina lambis,
festinas γλώσσας non natis tradere natis.
Eunus, puisque tu lèches la fente entrouverte de ta femme enceinte, tu te hâtes dans l’échange linguistique avec tes enfants à naître.
87
Eunus Syriscus, inguinum ligurritor,
opicus magister (sic eum docet Phyllis),
muliebre membrum quadrangulum cernit
triquetro coactu Δlitteram ducit.
De ualle femorum altrinsecus pares rugas
mediumque, fissi rima qua patet, callem
Ψ dicit esse : nam trifissilis forma est.
Cui ipse linguam cum dedit suam, Λ est.
Veramque in illis esse Φnotam sentit.
Quid, imperite, P putas ibi scriptum,
ubi locari I conuenit longum ?
Eunus le petit Syrien, lécheur de pubis, maître obscène (comme le lui enseigne Phyllis), là où l’organe triangulaire en la femme se voit, aux trois coins écarté il représente la lettre Δ. Depuis le vallon des cuisses, entrouvert en deux égaux rebonds, et le sentier où se fend au milieu le sillon, il dit que c’est un Ψ car les trois traits sont là. Et lui-même, il y avance sa langue, un Λ surgit. Il sent là le vrai son que rend la lettre Φ. Pourquoi, sot, penses-tu que Ρ s’écrit ainsi, là où il convient d’enfoncer son long Ι ?
Concernant Eunus Syricus (« Eunus le petit Syrien »), sa passivité tient à la soumission sexuelle qui le caractérise : alors qu’il est un homme, il est uniquement celui qui donne du plaisir, alors même qu’il devrait être celui qui en reçoit et qui en profite. De manière concomitante à la sortie de la norme sexuelle qui caractérise ce personnage, apparaissent divers jeux littéraires mis en avant par Ausone. Remarquons notamment le bilinguisme dans l’épigramme 85 ainsi qu’une invitation à assembler toutes les premières lettres des mots grecs afin d’obtenir le verbe λείχει, c’est-à-dire « il lèche », traduisant expressément ce à quoi se livre Eunus. Dans l’épigramme 86, le bilinguisme est toujours présent autour du terme γλώσσας (« les langues »), suscitant en même temps un jeu de mot entre la langue comme organe, qu’utilise eunuque, et celle qui est parlée. Enfin, l’épigramme 87 constitue un jeu littéraire autour des lettres de l’alphabet. Il s’agit alors de faire correspondre une lettre de l’alphabet à une partie du corps, constituant un jeu littéraire permis par le caractère hors-norme du rapport d’Eunus à la sexualité.
Ainsi, comme nous l’avons observé à travers les chroniques consacrées à la sexualité chez Ausone et Claudien, entre norme et sortie de norme, le sujet de la sexualité est abordé de manière plurielle par les poètes. Elle est certes source de blâme, mais permet de favoriser le processus de création. Le fait que des auteurs proches du pouvoir soient en mesure d’aborder aussi bien la norme que sa remise en question est révélateur de l’époque dans laquelle ils s’inscrivent et de la liberté que peuvent avoir les individus, au moins sur le plan littéraire.
Adrien Bresson et Blandine Demotz
[1] L’épigramme antique pourrait être définie comme un poème bref et dense allant droit au but. Ce genre protéiforme peut avoir des emplois satirique, érotique et pamphlétaire, notamment, mais pas seulement.
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