Le grec ancien a deux mots, bien distincts, pour distinguer l'être humain (anthropos) et l'homme, conçu comme être masculin (andros). La femme (gunè) est donc un anthropos au même titre que l'andros. Pour autant, les civilisations anciennes, dans leurs mythes notamment, ne manquent pas de mettre en scène des entités détachées de tout genre, ou au contraire aux genres pluriels, parfois androgynes, ou au-delà. Sont-elles alors à percevoir comme anthrogynes, dépassant le stade de la masculinité et faisant route vers l'humain, au sein même de sociétés androcènes, et donc patriarcales ? En étudiant les rapports de genre parmi les textes et les représentations anciennes, de l'Antiquité à sa réception contemporaine, Adrien Bresson et Blandine Demotz invitent à repenser les représentations stéréotypées du masculin, du féminin et du neutre.
Nous avons observé, à travers les précédentes chroniques de cette série consacrée à Ausone et à Claudien, une forme de dualité dans l’expression de la sexualité, avec une distinction entre une dimension hétéronormée dans laquelle l’homme incarne une certaine vigueur, et une vision extérieure à la norme hétérosexuelle. Cette dernière apparaît dans le cadre des invectives de Claudien qui, comme nous l’avons vu dans la chronique précédente avec le personnage d’Eutrope, ne s’en tiennent pas à remettre en cause les actions politiques mais prennent en compte des éléments personnels. Il s’agit pour le poète de porter une invective à l’encontre du consul d’Orient, de telle sorte que le blâme – caractéristique de l’opposition des territoires occidentaux et orientaux depuis la partition intervenue en 395, soit quatre ans plus tôt – se reporte sur ce qui est à la disposition du poète afin de le traduire. La déviance sexuelle, à l’égard de la norme, apparaît alors comme un outil de stigmatisation, particulièrement à l’égard d’une figure censée incarnée le pouvoir.
Par contraste, la prise en compte de la sexualité hétéronormée de l’empereur Honorius, à l’occasion des chants Fescennins[1], ne sert pas un discours en lien avec une quelconque forme de blâme, bien au contraire. Il s’agit de la figure impériale d’Occident, celle dont Claudien en tant que poète officiel est supposé mettre en avant les vertus et les qualités. Par conséquent, il rédige un épithalame en son honneur, chantant les louanges de son mariage, mais également un second poème tout en lien avec une telle célébration, les Fescennins. L’extrait suivant, qui met en avant la sexualité impériale au moment de la nuit de noces, traduit une incontestable domination masculine dans le cadre hétéronormé de la société :
Et murmur querula blandius alite
linguis assiduo reddite mutuis.
Et, labris animum conciliantibus,
alternum rapiat somnus anhelitum.
Amplexu caleat purpura regio,
et uestes Tyrio sanguine fulgidas
alter uirgineus nobiliet cruor.
Que sans cesse vos langues échangent des soupirs plus caressants que la plaintive tourterelle. Et que dans l’union des âmes par les lèvres le sommeil vous saisisse haletants tour à tour. De l’étreinte royale que la pourpre s’échauffe ; que les tissus illuminés du sang de Tyr soient ennoblis par un autre sang, virginal.
Claudien, Œuvres. Tome 2. Poèmes politiques 395-398. 2e partie,
ed. Jean-Louis Charlet,
Paris, CUF, 2000, v. 21-27.
Mettre en avant la sexualité caractéristique de la figure impériale (ou, en tout cas, en rappeler les traits mélioratifs), est un moyen d’illustrer toute la puissance qui revient de droit à l’Empereur, en opposition avec celle d’individus comme Eutrope. Pour autant, faire appel à ces motifs n’a rien de caractéristique, dans l’Antiquité tardive. En effet, par contraste, la figure de général victorieux qu’est Stilicon, régent de l’Empire d’Occident durant toute la jeunesse d’Honorius, n’est jamais mis en avant au moyen de la sexualité qui le caractérise, alors même que Claudien célèbre largement ses victoires, ses actions, ou encore sa femme. Dans une comparaison avec le Centon nuptial d’Ausone, déjà observé dans une chronique précédente, il apparaît qu’à aucun moment l’empereur n’est associé au contenu sexuel du poème, alors même que selon la préface de ce dernier, la composition intervient dans le cadre d’un jeu littéraire avec l’empereur Valentinien, dans une forme de concours de composition poétique. L’empereur est même particulièrement détaché de ce contenu sexuel puisqu’il est cantonné à la préface, signe que l’association de l’empereur à la publicité de la sexualité n’est pas attendue. Est-elle à mettre en lien avec le parcours de formation du jeune Honorius, qui apprend à régner de même qu’il apprend la vie et une sexualité hétéronormée ? Peut-être qu’une telle célébration est également à lier à la dextérité du poète qui, par les Fescennins, s’inscrit dans le cadre d’une tradition littéraire, et donc d’une forme de jeu lui permettant de mettre en avant ses capacités de composition.
Adrien Bresson et Blandine Demotz
[1] Il s’agit de chants populaires et licencieux répandus à Rome à l’occasion des mariages.
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