Albums – Moi, Cléopâtre, dernière reine d'Égypte

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Des chroniques sur les bandes dessinées en lien avec l'Antiquité sous la plume de Julie Gallego, agrégée de grammaire et maîtresse de conférences de latin à l’Université de Pau et des Pays de l’Adour.

Image : Couverture de Moi, Cléopâtre, dernière reine d’Égypte d’Isabelle Dethan (Dargaud, 2025)

 

 

 

Moi, Cléopâtre, dernière reine d'Égypte
d’Isabelle Dethan
Dargaud, janvier 2025

Isabelle Dethan s’intéresse depuis longtemps à l’Antiquité, qu’elle soit égyptienne ou gréco-romaine. Ainsi a-t-elle publié chez Delcourt les séries tout public Sur les terres d’Horus (2001-2010, 8 tomes) qui se passe à l’époque de Ramsès II, Les Ombres du Styx (2011-2014, 3 tomes) qui se déroule à Leptis Magna et Rome entre la fin du IIe siècle et le début du IIIe siècle apr. J.-C., Le Tombeau d’Alexandre (2008-2011, 3 tomes)[1], ainsi que la série jeunesse Khéti, fils du Nil (2006-2010, 4 tomes) et le one shot jeunesse en collaboration avec Louvre éditions, Gaspard et la Malédiction du prince-fantôme (2017). Elle a également publié aux éditions Eidola un petit roman graphique jeunesse, Aquitania, qui prend place en Aquitaine à l’époque gallo-romaine. Entre 2020 et 2021, elle a publié un diptyque tout public chez Dargaud intitulé Le Roi de paille : l’intrigue est cette fois située au VIe siècle av. J.-C. en Basse Égypte. Elle privilégie donc des intrigues en lien avec l’Égypte mais à des périodes différentes. La série Sur les terres d’Horus présentait en outre un personnage principal féminin lettré particulièrement marquant, celui de Meresankh, qui était scribe.

Comme le titre l’indique d’emblée, le roman graphique de 208 pages paru chez Dargaud début 2025 s’intéresse à la figure de Cléopâtre VII. C’est même elle qui se fera la narratrice des événements la concernant. Ou plus exactement son fantôme, qui a traversé les siècles et qui peut donc aussi bien commenter la transformation du paysage égyptien (et sa pollution) que raconter a posteriori l’histoire de Kleopâtra Philopator, de son enfance à sa mort. L’ouvrage comporte un court prologue (p. 3-8) et un court épilogue (p. 201-204), qui se répondent. La teinte sépia qui les caractérise permet également d’identifier les planches appartenant au même récit-cadre ; elles apparaîtront en effet entre les différents temps du récit encadré (correspondant à une analepse et marqué, quant à lui, par la polychromie). Le cœur de l’album est découpé ainsi : chap. I « Khéops » (p. 9-50), chap. II « Iulius Caesar » (p. 51-102), chap. III « Isis et Dionysos » (p. 103-124), chap. IV « La vie inimitable » (p. 125-167), chap. V « Ceux qui vont mourir ensemble » (p. 168-200). Les années où elle a côtoyé César et Marc-Antoine occupent donc l’essentiel des chapitres.

Image : Moi, Cléopâtre, dernière reine d’Égypte d’Isabelle Dethan, p. 110-111 © Dargaud, 2025.


Moi, Cléopâtre, dernière reine d’Égypte d’Isabelle Dethan, p. 110-111
© Dargaud, 2025.

Comme pour la bande dessinée Médée de Nancy Peña et Blandine Le Callet (publiée également chez Dargaud il y a quelques années), on a un récit-cadre (avec une Cléopâtre hors du temps mise en scène comme narratrice) et un récit encadré (réparti en plusieurs chapitres). Dans les deux cas, est revendiquée la volonté des autrices de rendre sa voix à une femme savante, puissante, malmenée par les hommes et la rumeur publique : à la page 8, Cléopâtre tient à préciser que son histoire doit être distinguée de sa légende. C’était déjà annoncé par la quatrième de couverture :

On m’appelle Cléopâtre,
et je suis, paraît-il, l’Égyptienne, la plus célèbre de l’Antiquité. 
Femme fatale, courtisane, je manipulerais les hommes comme s’il s’agissait de jouets. 
Capricieuse, belle à couper le souffle, je m’amuserais à dissoudre des perles dans du vinaigre, une panthère docile à mes pieds. Sauf que…

Je n’ai pas une goutte de sang égyptien. Je ne suis pas particulièrement jolie.
Mais bonne stratège politique, ça, oui. Et mère de quatre enfants.
Et surtout, reine d’un pays convoité par tous. 

Laissez-moi vous raconter MA VÉRITABLE HISTOIRE. 

Le lettrage de l’expression à la dernière ligne insiste bien sur le projet d’Isabelle Dethan : sortir des clichés machistes sur Cléopâtre. Suivant en cela un mouvement que l’on observe depuis une dizaine d’années dans des romans adultes ou jeunesse (comme dans Circé de Madeline Miller ou Pénélope, la femme aux mille ruses d’Isabelle Pandazopoulos, par exemple) et dans la bande dessinée, il s’agit donc de ne plus laisser seulement à des voix d’hommes le soin de transmettre le destin d’une femme[2]. La quatrième de couverture rappelle les clichés (que les lecteurs et les lectrices peuvent avoir en tête) mais au conditionnel, pour d’emblée les mettre à distance et rétablir dans le deuxième paragraphe quelques vérités au seuil de la lecture. L’album y reviendra aussi à plusieurs reprises au fil de la narration, notamment à la page 6, où les fantômes de Cléopâtre et de son singe discutent en regardant la mer, l’animal lui apprenant qu’elle est passée à la postérité pour avoir été « la femme ensorcelante qui a séduit les maîtres de Rome, au gré de [s]es envies ! » et pour avoir eu un nez particulièrement remarquable. Cette remarque sur un détail dérisoire de son corps sidère Cléopâtre : « Je parle dix langues, j’ai lu tous les philosophes. J’ai tenu l’empire romain en respect… Et puis même, j’ai des cheveux superbes, des yeux magnifiques… mais tout ce qu’on retient, c’est mon nez ?! » (ibid.). 

Image : Moi, Cléopâtre, dernière reine d’Égypte d’Isabelle Dethan, p. 193 © Dargaud, 2025.


Moi, Cléopâtre, dernière reine d’Égypte d’Isabelle Dethan, p. 193
© Dargaud, 2025.

Il est intéressant de comparer les portraits que Boccace dresse de Cléopâtre et de « Zénobie, reine de Palmyre »[3] – toutes deux femmes savantes et femmes de pouvoir – dans son ouvrage sur les Femmes illustres. Le premier est autant à charge que le second est élogieux. Dans l’album d’Isabelle Dethan, en revanche, les deux femmes sont rapprochées en un mouvement positif sur la dernière planche, par le biais d’une remarque (que fait le fantôme de Cléopâtre à celui du pharaon Khéops) sur sa descendance matrilinéaire : « La reine Zénobie de Palmyre est de mon sang. En fait, Messieurs, par les filles, ma descendance peuple la terre ! » (p. 204). 

La grande culture de Cléopâtre est attestée :

[Cléopâtre] a de fait eu accès à l’éducation fondamentale, apprendre à lire, écrire et compter, comme toutes les filles issues de la classe supérieure, et à l’éducation secondaire, qui était ouverte seulement à une minorité issue des plus hautes classes sociales. Les documents de la pratique sur papyrus ou sur tessons de poterie, et des terres cuites, attestent clairement de cet accès à l’école grecque. Le « papyrus de Cléopâtre », daté du 23 février 33 av. J.-C., conserverait selon certains papyrologues une signature manuscrite de la reine[4].

Dans sa bande dessinée, Isabelle Dethan insiste ainsi à plusieurs reprises sur le caractère exceptionnel de Cléopâtre, qui maîtrise plusieurs langues, selon le témoignage de Plutarque (Ant. XXVII, 4-5), mais qui considère comme indispensable de connaître aussi la langue de ses ancêtres (on voit ses efforts pour tracer les hiéroglyphes correspondant au véritable nom de Khéops, Khnoum Khoufou : « poussin – cercle strié – serpent – bélier – jarre », p. 23 et 30) : 

La maîtrise de l’égyptien par des Grecs de culture était exceptionnelle et était limitée à la volonté de maîtriser les domaines où ils reconnaissaient l’étendue du savoir égyptien, ainsi la médecine. Le bilinguisme gréco-égyptien était essentiellement le fait de l’élite cultivée des prêtres égyptiens et des membres de familles mixtes. […]

Il est étonnant que Plutarque ne dise rien du latin. Ses séjours à Rome lui avaient sans doute permis d’apprendre au moins des rudiments, même si l’élite romaine avec laquelle elle était en contact était bilingue, latin grec[5].

Et, de manière cohérente, son nom est alors noté par l’autrice sur la page de titre non seulement en caractères romains mais aussi en hiéroglyphes dans un cartouche historiquement attesté.

 

Une séquence la montre aussi en pleine discussion scientifique avec son médecin : elle évoque alors la rédaction d’un traité de cosmétologie et son intérêt pour une plante qui « aurait des propriétés purifiantes pour le cuir chevelu » (p. 148-149), un détail qui montre le travail d’Isabelle Dethan pour « nourrir » son personnage en s’appuyant sur des sources sérieuses :

La tradition attribue à Cléopâtre VII des écrits conservés en grec, de cosmétologie, de métrologie, d’alchimie sur la fabrication d’or, ainsi que des écrits conservés en latin, de gynécologie, et la mention de priapées. La discussion se poursuit sur l’authenticité du traité de cosmétologie, le Kosmètikon, alors que les autres traités sont généralement considérés comme apocryphes, car correspondant très exactement à l’image d’une femme tournée vers le luxe et la séduction féminine. […] 
Le Kosmètikon, l’ouvrage qui a pu être interprété comme un traité frivole sur la beauté féminine, pourrait bien être en revanche un traité médical sur les maladies du cuir chevelu. Il était très sérieusement cité par le médecin Galien (129-vers 213 apr. J.-C.) dans son traité La Composition des médicaments selon les lieux[6].

Certains realia sont l’objet de discussions de la part des personnages. Ainsi Cléopâtre explique-t-elle à la momie de Khéops (p. 31) la manière de nommer hommes et femmes chez les Lagides, avec les surnoms ajoutés à l’invariant qu’est le nom Ptolémée (« Mon père, c’est Aulète, “le joueur de flûte” ; mon grand-père, Lathyros “le pois chiche” ; mon grand-oncle : Apion “le maigre”… ») ou les trois possibilités pour les femmes (Bérénice, Arsinoé et Cléopâtre) avec des surnoms (Tryphaena, Philopator…) s’il y a plus de trois filles. On peut aussi relever le passage sur la manière différente qu’avaient Égyptiens et Romains d’emmailloter les enfants (p. 136), ou encore les explications (p. 45-46) sur le bandeau faisant désormais office de ruban de commandement comme insigne du pouvoir (au lieu de la couronne d’Hathor, toutefois bien visible en couverture). Si la scène de la rencontre entre Cléopâtre et César exploite le détail du tapis dans lequel l’Égyptienne se serait dissimulée pour une entrée en scène spectaculaire (p. 55-56), le glossaire final indique que c’est peut-être juste un simple sac qui a permis à la reine de rejoindre discrètement le général (p. 207).

Quelques passages permettent aux lecteurs de mieux prendre conscience de la nécessité de ne pas confondre le temps des pyramides, notamment le temps du pharaon Khéops (présent durant tout l’album sous la forme d’une momie qui parle avec Cléopâtre), et le temps de l’héroïne. Khéops a vécu vers 2 600 av. J.-C. : Cléopâtre est donc plus éloignée dans le temps de lui que nous ne le sommes d’elle ! D’où le propos prêté à son père Ptolémée, présentant les pyramides (qui fascinent Cléopâtre) comme de « gros tas de pierres sans grâce » (p. 25), bien loin des constructions architecturales raffinées de son palais avec colonnes et statues grecques polychromes. Un point de vue partagé par l’une des suivantes de la jeune reine lorsqu’elle déclare que « l’égyptien, c’est ringard ! » (p. 28)… De telles répliques mettent encore davantage en valeur la curiosité intellectuelle et l’intelligence politique de Cléopâtre, qui ne néglige pas ce passé si lointain et y trouve même de l’intérêt. Cela permet de construire un portrait plus positif de Cléopâtre que celui transmis par l’historiographie antique.

 

Les lecteurs qui souhaiteraient approfondir leurs connaissances sur Cléopâtre après la lecture de la bande dessinée d’Isabelle Dethan pourront se reporter par exemple aux ouvrages récents : Maurice Sartre, Cléopâtre : un rêve de puissance, Paris, Tallandier, 2018 ; Bernard Legras, Cléopâtre l’Égyptienne, Paris, Les Belles Lettres, 2021. On signalera aussi les catalogues suivants : Claude Mollard, Christian-Georges Schwentzel et Christiane Ziegler (dir.), Le Mystère Cléopâtre, Paris, Skira / Institut du Monde Arabe, 2025 ; Claire Mercier et François de Callataÿ, Cléopâtre superstar, icône marketing à l’ère du numérique, Bruxelles, Académie royale de Belgique, 2025.

 

Julie Gallego


 


[1] Pour cette série, elle n’est que scénariste, les dessins sont de Julien Maffre ; il en est de même pour la série Khéti, dessinée par Mazan. Pour les autres, elle est à la fois scénariste et dessinatrice.

[2] Par exemple, Suétone dans Vie de César (LII), Florus dans Abrégé d’histoire romaine (II, 21), Aurelius Victor dans Des hommes illustres (LXXXVI, 1), Plutarque dans Vie d’Antoine (XXV-XXVII) ou encore, à la période médiévale, Boccace, Les Femmes illustres (LXXXVIII, De Cleopatra regina Egyptiorum) et, à l’époque moderne, Shakespeare dans sa tragédie Antoine et Cléopâtre (1606).

[3] Nous renvoyons à l’édition des Femmes illustres. De Mulieribus claris de Jean-Yves Boriaud, publiée aux Belles Lettres en 2013. La notice sur Cléopâtre se trouve aux pages 154-160 et celle sur Zénobie aux pages 183-187 (elles sont bien plus longues que la plupart des autres notices).

[4] Bernard Legras, Cléopâtre l’Égyptienne, Paris, Les Belles Lettres, 2021, p. 36.

[5] Bernard Legras, op. cit., p. 38.

[6] Bernard Legras, op. cit., p. 39.

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