Anthrogyne et androcène – Corps et sexualité chez Ausone (2) : exprimer explicitement la sexualité

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Le grec ancien a deux mots, bien distincts, pour distinguer l'être humain (anthropos) et l'homme, conçu comme être masculin (andros). La femme (gunè) est donc un anthropos au même titre que l'andros. Pour autant, les civilisations anciennes, dans leurs mythes notamment, ne manquent pas de mettre en scène des entités détachées de tout genre, ou au contraire aux genres pluriels, parfois androgynes, ou au-delà. Sont-elles alors à percevoir comme anthrogynes, dépassant le stade de la masculinité et faisant route vers l'humain, au sein même de sociétés androcènes, et donc patriarcales ? En étudiant les rapports de genre parmi les textes et les représentations anciennes, de l'Antiquité à sa réception contemporaine, Adrien Bresson et Blandine Demotz invitent à repenser les représentations stéréotypées du masculin, du féminin et du neutre.

Ausone, dans ses œuvres, aborde des sujets variés parmi lesquels la sexualité, qui est explicitement mise en avant dans certaines de ses productions. Elle est par exemple présente dans le Centon nuptial[1]. L’objet de ce poème est de livrer le récit de noces et de la nuit qui s’ensuit. Cette œuvre obéit au principe poétique du centon, ce qui signifie qu’elle est sujette à une forme de recomposition[2]. En effet, lorsque les auteurs de l’Antiquité tardive pratiquent le centon, ils empruntent à différentes œuvres, principalement de Virgile (Bucoliques, Géorgiques et Énéide), des vers qu’ils recomposent en accolant, la plupart du temps, la moitié d’un avec la moitié d’un autre. Ainsi, Ausone est le principe ordonnateur du sens qu’il donne à son centon, mais ses vers consistent avant tout en la recomposition d’une matière textuelle virgilienne. Néanmoins, il n’y avait pas de contenu explicitement sexuel dans le texte de Virgile : c’est la recomposition poétique à laquelle se livre Ausone qui a contribué à ce qu’un tel sens puisse s’ajouter à la matière textuelle initiale. Observons, à titre d’exemple, quelques passages choisis parmi les v. 101 à 131 du Centon nuptial où le plaisir sexuel des jeunes mariés à l’issue de la cérémonie d’union matrimoniale est manifeste :

Postquam congressi sola sub nocte per umbram
et mentem Venus ipsa dedit, noua proelia temptant.
Tollit se arrectum, conantem plurima frustra
occupat os faciemque, pedem pede feruidus urget.
Perfidus alta petens ramum, qui ueste latebat […].
Iamque fere spatio extremo fessique sub ispam
finem aduentabant : tum creber anhelitus artus ;
aridaque ora quatit, sudor fluit undique riuis,
labitur exsanguis, destillat ab inguine uirus[3]

Côte à côte, sous la nuit désolée parmi les ombres, Vénus même les meut, ils essaient de nouveaux combats. Il se dresse tout droit : elle fait maint effort en vain, il la cueille à la lèvre, ardent, le pied presse le pied, perfide, il va plus loin : son manteau cachait un gourdin […]. Déjà presque au bout de la course, épuisés, ils approchaient de la fin, un halètement pressé secoue leurs membres et leurs lèvres asséchées ; la sueur partout ruisselle, il défaille, sans force, et sa liqueur à l’aine perle.

L’image du combat pour désigner les transports amoureux est caractéristique de la poésie latine, notamment dans le cadre d’une relation présentée comme fusionnelle[4]. Remarquons, dans cet extrait, l’insistance sur le corps, sur les mouvements, ce qui illustre une prise en compte de l’acte sexuel d’un point de vue physique. Ce n’est pas le seul poème d’Ausone où l’activité sexuelle est mise en avant à travers une description du corps. Elle apparaît également dans plusieurs épigrammes du poète. Rappelons que les épigrammes sont de petits poèmes satiriques qui peuvent porter sur des thématiques variées, notamment sexuelles, comme c’est le cas depuis les productions écrites de Martial, entre autres auteurs[5]. Dans le cadre de ses épigrammes à caractère sexuel, Ausone s’intéresse en particulier à Eunus, personnage type – dans le sens où il s’agit d’une figure littéraire qui ne renvoie pas à un unique individu qu’aurait connu le poète – moqué parce que considéré dans une posture de soumission[6]. Il est ainsi mis en scène dans l’épigramme 85 :

Λαΐς, Ἔρως et Ἴτυς, Χείρων et Ἔρως, Ἴτυς alter
nomina si scribas, prima elementa adime
ut facias uerbum, quod tu facis, Eune, magister : 
dicere me Latium non decet opprobrium[7]

Laïs, Éros, Itys, Chiron et Éros, et l’autre Itys, si tu écris ces noms, prélèves-en les initiales, le mot qu’elles forment désigne ce que tu fais, maître Eunus : il n’est pas convenable pour moi de le dire en latin.

Le verbe λείχει, en grec ancien, signifie « il lèche ». C’est en effet le mot obtenu lorsqu’on l’on prend en considération les initiales de tous les noms évoqués par Ausone. D’autres exemples explicites pourraient encore être évoqués. Ceux que nous avons sélectionnés illustrent un intérêt particulier du poète pour le corps, en lien avec la sexualité, d’autant que ce ne sont pas toujours les mêmes parties du corps qui sont décrites explicitement.

 

Adrien Bresson et Blandine Demotz


 


[1] Pour une étude plus complète sur le Centon nuptial d’Ausone, voir Camille Bonnan-Garçon, « Le Centon nuptial d’Ausone : Virgile descendu de son piédestal ? », dans Florence Garambois-Vasquez (dir.), Varium et Mutabile. Mémoires et métamorphoses du centon dans l'Antiquité, Saint-Étienne, Presses Universitaires de Saint-Étienne, 2017, p. 160-171.

[2] Pour une définition et une étude plus complètes du centon dans l’Antiquité tardive, voir Martin Bažil, Centones christiani : métamorphoses d’une forme intertextuelle dans la poésie latine chrétienne de l’Antiquité tardive, Paris, Institut des Études Augustiniennes, 2009.

[3] Le texte latin est emprunté à R. P. H. Green, The Works of Ausonius, Oxford, Clarendon Press, 1991, p. 138. Nous proposons une traduction du Centon nuptial légèrement revue et empruntée à Bernard Combeaud, Decimi Magni Ausonii Burdigalensis Opuscula Omnia, Bordeaux, Mollat, 2010, p. 351-353.

[4] Sur le topos de la militia amoris hérité d’Ovide, voir Albert Foulon, « L’expression du sentiment de l’amour dans les Amores », Vita Latina, 1999, n° 154, p. 12-22.

[5] Pour une définition synthétique et précise de l’épigramme, voir Eleonora Santin et Laurence Foschia, « Introduction », dans Eleonora Santin et Laurence Foschia (dir.), L’épigramme dans tous ses états : épigraphiques, littéraires, historiques, Lyon, ENS Éditions, 2016, DOI : https://doi.org/10.4000/books.enseditions.5621

[6] Pour une étude au sujet d’Eunus considéré comme personnage type sujet au rire et à la moquerie, voir Adrien Bresson, « Les bornes du comique dans quelques épigrammes sexuelles d’Ausone et de Claudien : autour d’Eunus et de Curète », Methodos, n° 23, DOI : https://doi.org/10.4000/methodos.10216

[7] R. P. H. Green, The Works of Ausonius, p. 88. La traduction est personnelle.