Virago – Lucrèce

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Nous ne les connaissons plus et pourtant sans elles Rome ne serait pas éternelle. Elles, ce sont les femmes qui ont fait Rome autant que les hommes. Voici quelques portraits de grandes Romaines, des femmes fortes qui ont su agir dans leur époque : des Virago. Chronique de Charlotte Labro.

Aux grandes femmes, les époques reconnaissantes !

C’est le cas de Lucrèce, grande Virago Romaine du sixième siècle avant notre ère, celle que le poète Ovide qualifia de « femme à l’âme virile » : matrona virilis (Fastes, II, v. 847).

Son histoire mêle des odeurs de scandale, d’excès de tyrannie, de sexe, d’honneur, de bassesse, de politique, de masculin contre féminin, de vengeance et de mort. Avec la belle Lucrèce, c’est le corps de la femme qui s’invite aux premières loges de l’Histoire pour y rester au cours des siècles et jusqu’à aujourd’hui.

Voici son histoire légendaire, telle que nous la racontent les historiens antiques. 

En 509 avant notre ère, Rome est une petite royauté qui fait la guerre à ses voisins. Lors du long siège de la ville d’Ardée, les nobles soldats romains s’ennuient. Alors, ils boivent et festoient. Repus et ivres, ils organisent un concours bien bas : lequel d’entre eux a la meilleure épouse ? 

Ils chevauchent et arrivent chez Collatinus. Ils y découvrent sa femme : la sage Lucrèce qui file la laine silencieusement, différente des autres compagnes frivoles, notent les historiens. Tarquin, le neveu du roi romain, devient fou de désir pour elle. Un soir, il revient, la menace puis la viole. Lucrèce, déshonorée et souillée, avertit son père et son frère, réclame vengeance avant de se donner la mort. S’ensuit alors, dit la légende, une révolte aristocratique et plébéienne menée par Brutus contre le pouvoir royal immoral et brutal. Le viol de Lucrèce mène à la création de la Res Publiqua : un nouveau régime sans roi. 

Chaque siècle a sa Lucrèce. La liste des artistes et des penseurs qui choisirent de représenter Lucrèce donne le vertige. 

Botticelli, Le Titien, Dürer, Cranach, Parmigiano, Rubens, Véronèse, Artemesia Gentileschi, Rembrandt, Tiepolo, Tintoret, Fragonard, Gustave Moreau chez les peintres ; Saint Augustin, Machiavel, Dante, Shakespeare, Boccace, Christine de Pisan, Giraudoux, Leiris, Beauvoir chez les écrivains ; Handel, Britten chez les musiciens, etc... 

Ce mythe romain fondateur a fasciné. 

Il y eut la Lucrèce, incarnation de la femme chaste et soumise, que réclamait le patriarcat, la Lucrèce héroïne civique luttant contre la tyrannie des Rois, la Lucrèce suicidée et condamnée par la morale chrétienne, la Lucrèce érotisée par les peintres, la Lucrèce libidineuse cible de la satire misogyne, la Lucrèce tragédienne sublimée par la mort, portant la valeur d’un sacrifice féminin. 

Mais Lucrèce n’est-elle plus qu’un symbole comme l’écrivait Simone de Beauvoir en 1949 dans Le Deuxième Sexe ? Pas tout à fait… Notre temps, notre XXIème siècle, la réclame et en fait un miroir. 

Aujourd’hui, Lucrèce revient et dit « me too », moi aussi, ou plutôt, moi la première, « ego prima ». 

Dans notre société chahutée par les révélations des violences faites aux femmes, l’affaire DSK, l’affaire Weinstein, le procès Pélicot, le viol comme arme de guerre, la référence au viol de Lucrèce en 509 avant notre ère permet de donner ampleur et profondeur historiques à la réflexion sur ce qu’on nomme parfois la culture du viol. On pense aux travaux de l’historien du corps Georges Vigarello par exemple, et à bien d’autres ouvrages. 

Aujourd’hui, Lucrèce porte, ou plutôt renoue avec, une dimension oubliée par les siècles et les années : la parole féminine et sa capacité d’action.

Dès son court discours très construit et très rhétorique chez Tite-Live, elle réclamait la parole ; chez Denys d’Halicarnasse, Lucrèce exigeait que les Romains se rassemblent tous et l’écoutent ; chez Shakespeare, dans le poème « le Viol de Lucrèce », elle voulait parler juste : 'Few words,' quoth she, 'Shall fit the trespass best' , « Peu de mots suffiront, dit-elle, à cette offense » (v.1610) ; mais surtout sous la plume de Christine de Pisan, dans la Cité des Dames (partie 2, chapitre 44) : elle exigeait d’être entendue et crue après le viol.

Dans notre réalité, Gisèle Pélicot, victime de viols, fait la même chose que Lucrèce en rendant public le procès de ses agresseurs en 2024, en refusant le huis clos. 

C’est comme si, aujourd’hui, Lucrèce sortait seule du tableau du Titien de 1573 : elle quitte l’alcôve, cachée sous les lourdes tentures, elle s’habille de rouge et non plus de nudité vulnérable. Le peintre avait donné à l’agresseur masculin Tarquin la plus grande part du tableau et une chevelure couleur de feu, symbole de la puissance maline qui doublait sa posture dominante. 

Aujourd’hui, la rousseur, comme la honte, change de camp, peu à peu. Lucrèce, comme Gisèle, est rousse, et elle parle à toutes et à tous en ouvrant grand les portes closes et les esprits. 

L’œuvre de l’artiste franco-iranienne Nazanin Pouyandeh Brune en Lucrèce (2024), exposée au musée Paul Valéry de Sète début 2025, résonne ainsi ; on y voit, en effet, une femme allongée, sous des cadres représentant des Lucrèce de grands peintres, elle se regarde elle-même dans un miroir, le poignard sur le sein. 

Les Lucrèce se regardent. Cette fois-ci, l’agresseur n’est pas sur l’image, Lucrèce est seule, de face, et regarde droit devant, vers son reflet, vers nous et vers l’avenir, comme le criait déjà la Lucrèce antique chez Tite-Live dans ses derniers mots avant le poignard, pleins de sororité future : nec ulla deinde impudicia Lucretiae exemplo vivet, « pas une femme ne se réclamera de Lucrèce pour survivre à son déshonneur. » (I, 59) 

Lucrèce nous parle et nous pousse à parler. 

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