Nous ne les connaissons plus et pourtant sans elles Rome ne serait pas éternelle. Elles, ce sont les femmes qui ont fait Rome autant que les hommes. Voici quelques portraits de grandes Romaines, des femmes fortes qui ont su agir dans leur époque : des Virago. Chronique de Charlotte Labro.
En juillet, la canicule a laissé place à une pluie abondante et moite, les touristes venus visiter Paris se réfugient donc, en nombre, dans les musées de la Capitale.
Au musée d’Orsay, un peu hagards dans leurs shorts et leurs k-ways, ils descendent les marches qui les mènent dans l’allée centrale. Sous la haute verrière, les premières œuvres sont des sculptures néo-classiques de marbre blanc et c’est un déluge de corps contorsionnés, de passions et d’émotions.
Mais, tout à coup juste à droite, un trio différent capte les regards, trois personnages dignes, tendres et majestueux à la fois. Voici Cornélie et ses petits !
En 1861, le sculpteur de cette œuvre, Jules Cavelier, savait que Cornélie serait reconnue des visiteurs du Salon, petits français nourris, dans l’école de la République, à une Histoire de l’Antiquité peuplée de grandes figures.
Chers touristes, chers tous, tentons de connaître Cornélie aujourd’hui !
Cornélie fut célèbre en son temps et ce jusqu’au XIXe siècle ; pourtant, pour cette noble romaine du IIe siècle avant Jésus-Christ, pas de prouesse rocambolesque au milieu d’une guerre, elle doit sa célébrité à sa famille, la gens des Cornelii Scipiones et des Sempronii Gracchi. Elle est fille de et mère de.
Papa est le grand Scipion, surnommé l’Africain, car il a vaincu sur ses terres l’ennemi juré de Rome, le terrible carthaginois Hannibal. Les deux chers bambins qui l’entourent dans l’œuvre de Jules Cavelier sont Tiberius et Caïus, les frères Gracques, deux grands tribuns de la plèbe, deux députés du peuple qui ont œuvré pour les droits des paysans et de la plèbe romaine en 133 avant J.-C..
Cornélie incarne l’archétype de la mater familias, la matrone, qui enfante le plus possible pour assurer un avenir radieux à la patrie. Si, dans la Rome Antique, la femme est une éternelle mineure, sans droit de cité, sous la tutelle d’un parent masculin, son rôle de mère est paradoxalement le socle de la société, elle crée, élève, éduque et forme les futurs citoyens aux valeurs romaines. Cornélie fut perfomante, accoucha douze fois, deux de ses douze enfants furent des fils et eurent un destin politique : Tibérius et Caïus, le fils aîné et le fils cadet. Ce sont, eux, qui, aujourd’hui, tout de marbre blanc, accueillent les visiteurs au musée d’Orsay.
Les historiens et les penseurs de l’Antiquité, Sénèque (Ier siècle) ou Tacite (Ier et IIe siècle), entre autres, n’ont cessé de prendre Cornélie pour exemple et ont fait naître sa réputation de matrone parfaite, extraordinaire éducatrice de grands hommes. Un bon mot, que lui fait dire l’historien et moraliste du Ier siècle Valère Maxime dans Les Faits et Dits mémorables (IV), reste au cours des siècles, parachève cette réputation et l’ancre dans l’Histoire.
Il raconte que lors d’une conversation intime, à l’heure de la sortie des classes, avec une amie qui faisait admirer ses bijoux, Cornélie aurait dit en montrant ses petits : Haec, inquit, ornamenta sunt mea. « Les voici, moi, mes bijoux ! ».
Et voilà la fille du grand Scipion l’Africain enfermée dans l’image de la mère de famille parfaite ! Dévouée jusqu’au sacrifice, vertueuse, patriote, économe, fière à l’excès de sa progéniture et ne vivant qu’à travers eux.
Cette scène est devenue une image fixe, un stéréotype. Les musées de Paris à Genève en passant par Montauban ou Toulouse ont tous une toile du XVIIIe ou du XIXe siècle représentant une Cornélie, entourée de jeunes enfants poupins et qui s’écrit « les voici, moi, mes bijoux ! ».
Mais pourquoi est-ce, elle, l’unique référence de la mère romaine parfaite et non Aurélia, la mère de César ou Atia, la mère de l’empereur Auguste ou d’autres encore ?
Derrière son port altier, sa longue et ample robe de matrone, se cachent d’autres secrets. Très vite orpheline de père à sept ans, elle perdit son mari dix ans seulement après l’union, puis neuf de ses douze enfants moururent ; jeune veuve, un pharaon, Ptolémée VI, voulut l’épouser, elle refusa. Elle se lança indirectement en politique derrière ses fils Tiberius et Caïus avec une extraordinaire énergie en les soutenant et en les encourageant dans leur lutte contre le conservatisme des Sénateurs et pour la défense de la plèbe. Elle vit bientôt ses fils tués, égorgés, déshonorés, jetés dans le Tibre pour leurs idées et pour avoir tenté de faire voter des lois agraires en faveurs des paysans malmenés par les propriétaires terriens enrichis par les guerres. Dans l’ombre, elle joua un grand rôle politique et son influence fut grande. La mort de ses fils, les frères Gracques, marqua le début de la lente agonie de la Res Publica jusqu’à la montée au pouvoir de César un siècle plus tard.
Cornélie n’eut donc pas la vie banale et effacée d’une mère de famille. Et chose unique, elle nous le dit elle-même car quelques-unes de ses lettres, adressées à ses fils, nous restent grâce à Cornélius Nepos, auteur du premier siècle avant Jésus Christ. Cicéron (Ier siècle avant J.-C.), comme Quintilien (Ier siècle) attestent de l’existence de cette riche correspondance.
À travers ses mots, Cornélie s’y présente, en effet, comme une mère inquiète et protectrice mais aussi et surtout comme une femme lettrée, philosophe, une citoyenne attachée à la République et à ses valeurs. Voici un de ses conseils à Caïus, bouleversé par l’assassinat de son frère :
Dices pulchrum esse inimicos ulcisci. Id neque maius neque pulchrius cuiquam atque mihi esse videtur, sed si liceat re publica salva ea persequi. Sed quatenus id fieri non potest, multo tempore multisque partibus inimici nostri non peribunt atque, uti nunc sunt, erunt potius quam res publica profligetur atque pereat.
« Tu me diras qu'il est beau de se venger de ses ennemis. Personne plus que moi ne trouve ce projet grand et beau, si toutefois il peut s'accomplir sans compromettre le salut de l'État. Mais puisque cela ne se peut, le temps s'écoulera, les partis se multiplieront sans que nos ennemis périssent, et nous les laisserons ce qu'ils sont aujourd'hui, plutôt que de ruiner et de faire périr la République. »
Elle termine une lettre ainsi :
Ne ille sirit Iuppiter te ea perseverare nec tibi tantam dementiam venire in animum! Et si perseveras, vereor, ne in omnem vitam tantum laboris culpa tua recipias, uti in nullo tempore tute tibi placere possis.
« Puisse Jupiter ne point permettre que tu persévères dans cette voie et que ton âme soit aveuglée à ce point ! Si tu persistes, je crains que tu n'attires, par ta faute, sur ta vie entière, de si terribles orages, que jamais tu ne puisses être heureux. »
À travers ces lignes, c’est la philosophe stoïcienne au crépuscule de sa vie plus que la mère de jeunes enfants qu’on découvre : une femme qui a reçu l’enseignement de grands professeurs et qui vit sa vie selon les principes de la philosophie stoïcienne. Elle encourage son fils à se garder d’excès et à considérer son bonheur comme acquis malgré les tourments.
En ces années de grandeur de la Res Publica romaine, le stoïcisme, philosophie de la rigueur morale, de l’ascèse, imprègne les esprits des nobles romains. La philosophie du Portique, comme elle est surnommée, est née à Athènes à la fin du IVe siècle avant J.-C. grâce à l’enseignement d’un certain Zénon de Citium philosophant sous les colonnades. Il s’agit pour l’Homme de vivre en conformité harmonieuse avec la Nature et sa propre nature, d’accepter les coups du sort, d’agir avec volonté, maîtrise de soi, équité et humilité dans la cité. Cornélie vit selon ces principes stoïciens et les incarne au féminin.
C’est Plutarque, historien grec des Ier et IIe siècles, qui, dans les Vies Parallèles, son œuvre consacrée aux grands hommes, nous livre le portrait le plus juste de la romaine Cornélie, dans les dernières lignes du chapitre consacré à Caius Gracchus, le fils cadet de cette famille. Il nous raconte, de façon tendre et pittoresque, la vie de la mère des frères Gracques dans ses derniers moments. Stoïcienne jusqu’au bout des ongles, elle s’émerveille du spectacle de nature en Campanie, cette région du sud de l’Italie où elle est née, où elle a décidé de finir sa vie.
Voici ce que l’historien grec nous raconte : les années ont passé avec leur cortège de malheurs et de deuils si nombreux, Cornélie habite, seule, face à la baie de Naples, au cap Misène ; elle reçoit ses amis : des Grecs, des hommes de lettres, des nobles Romains, des rois ; chez elle, l’atmosphère est douce et la table généreuse. Elle vit sans douleur et sans larmes, ἀπενθὴς καὶ ἀδάκρυτος, et elle raconte son père, ses fils et la République sans regret ni chagrin. Quelle résilience, dirait-on aujourd’hui !
On comprend donc qu’elle crée dans sa demeure un cercle littéraire qui a sans doute un lien avec celui qu’on appela le Cercle des Scipions et qu’évoque Cicéron dans le De Republica. Ce groupe tient son nom du demi-frère d’adoption et gendre de Cornélie qui se nommait Scipion Emilien, un grand général romain. Ce groupe rassemblait des philosophes et des auteurs comme par exemple Panétios de Rhodes, le stoïcien, ou Polybe l’historien grec ou le dramaturge Térence. Ils avaient pour intention de protéger les artistes, de diffuser les idées philosophiques et politiques venues de la Grèce. La fille du grand Scipion l’Africain fut une grande femme dans le monde littéraire, intellectuel et politique de son temps, nous n’en avons que ces quelques traces.
Voilà donc, grâce à Cornélius Nepos et Plutarque, une plus juste Cornélie. Loin de l’image figée de la brave mère de famille, Cornélie est une femme mûre, lettrée, résiliente, stoïcienne, vivant au cœur de la nature et face à la mer, une femme active pour sa cité, ses amis et les Hommes.
Ce portrait de femme est rare sous la plume des écrivains d’hier, et peut-être d’aujourd’hui.
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