Miroir, mon beau miroir... – Héraklès, predator premier [2/2]

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Amis des Classiques, les mythes sont des miroirs : il suffit de les regarder pour voir le reflet véridique, de notre âme et de l’âme du monde. Par Laure de Chantal

[Lire la première partie]

Pour canaliser cette force surhumaine, l’enfant est mis à tous les sports inventés par la Grèce antique. Ainsi bien entraîné, il devient un combattant hors pair, à lui seul fort comme toute une armée, une machine de guerre avec un cœur blessé et une enfance à oublier, bref un mélange détonnant et dangereux. L’explosion ne tarde pas à avoir lieu. Après avoir mis sa fougue, son courage et beaucoup de violence à débarrasser les Thébains qui l’ont accueilli des Minyens (à grands coups de membres coupés, de corps mutilés et de villes brûlées), Héraklès, sous l’impulsion d’Héra, est pris de fureur et dans un accès de colère tue les enfants qu’il a eus avec Mégare. Selon les versions, il la tue aussi ou bien la répudie plus tard pour épouser une autre femme. Une pratique dont il est coutumier, abandonnant un florilège de partenaires, si possible riches, belles, puissantes, et peu avisées.

C’est pour expier ses crimes qu’Héraklès accepte d’accomplir les douze travaux que le destin lui avait assignés et qu’il avait refusés en prenant l’oracle à Delphes. Il en commettra d’autres, notamment contre son neveu Iolaos, son maître et ami le centaure Chiron ainsi que contre Pholos. À  cela s’ajoute le viol d’Augé et les cinquante filles de Thespios déflorées en une seule nuit. À cela enfin il faut ajouter les nombreux crimes contre la Terre elle-même, contre ses enfants les Géants auxquels Hercule fait deux fois la guerre, contre ses animaux aussi. Le lion de Némée, les oiseaux du lac Stymphales, le sanglier d’Érymanthe, la biche de Cérynie, les chevaux de Diomède, Héraklès n’est jamais à la peine lorsqu’il s’agit de faire couler le sang animal ou détruire la nature, écartant les continents pour y placer les colonnes à son nom, détournant le fleuve pour nettoyer les écuries d’Augias. 

Une lecture éco-féministe du mythe nous présente le héros en mâle blanc violent et impérialiste. Predator Premier, c’est lui. Il serait partial et injuste de le réduire à cela, mais ne l’est-il pas tout autant d’en faire uniquement, pendant si longtemps, un grand héros civilisateur, malgré ses nombreux crimes? Certes il ne fut pas que cela, mais il fut aussi cela. Les Anciens, qui pourtant l’ont admiré, n’en étaient pas dupes. Les tragédiens qui ont porté Héraklès ou son équivalent Hercule sur scène ont insisté sur la folie furieuse et sanguinaire du héros : La folie d’Héraklès, les Trachiniennes, Hercule furieux, Euripide, Sophocle, Sénèque ont fait de l’infanticide et du féminicide le cœur sanglant/l’âme sanglante de leurs pièces. Aristophane quant à lui se moque du héros balourd et bas de front qui perd sa route dans les Enfers.

Mère de l’ironie, la pensée grecque est pleine d’humour : c’est à cet archétype du surmâle dominant et prédateur qu’elle imposa, par le biais d’Apollon, de subir à son tour la domination mais féminine : pour expier le meurtre d’Iphitos, le fils du roi d’Œchalie qui lui avait refusé la main de sa fille en raison du traitement que le héros infligeait aux femmes, Héraklès fut vendu comme esclave à la reine Omphale qui gouvernait la Lydie. Celle-ci en fit son esclave sexuel et son homme de main, lui demandant de débarrasser la contrée des voleurs et de faire pour elle la guerre aux peuples belligérants. Par reconnaissance, elle l’épousa, eut de lui un enfant, avant de lui rendre définitivement sa liberté. Avant de le congédier, elle s’en amusa beaucoup, et lui aussi d’ailleurs. 

Une anecdote racontée par le malicieux Ovide (Ier siècle), nous présente Héraklès accompagnant la reine en porteur de palme (piquant retournement de situation pour celui qui a fondé les jeux olympiques ), avec pour mission héroïque de faire de l’ombre et de rafraîchir la reine lors d’une fête sylvestre en l’honneur de Bacchus dans les vignes de Tmole. En attendant la cérémonie, pour se distraire, Omphale oblige Héraklès à échanger leurs vêtements. Le fort de foire se retrouve dans la situation vexante de celui qui ne rentre plus dans ses vêtements, ne parvenant pas boucler la ceinture, ses gros bras boudinés dans des bracelets (avant de les casser), ses grands pieds poilus dépassant  de tous les côtés les fines lanières des sandales de la reine. Elle, toujours d’après Ovide, s’accommode très bien de la lourde massue, de la dépouille du lion de Némée, et du carquois du héros.
L’humiliation comique ne s’arrête pas là. Au noir la nuit, Faunus, divinité agreste et lubrique, pénètre la grotte, à la recherche d’Omphale dont il est amoureux. Lorsqu’il distingue dans la pénombre la douce étoffe soyeuse du vêtement de la reine, son sexe se tend « plus dur qu’une corne » précise Ovide. Le divin violeur se jette sur le
violeur héroïque dont il relève la tunique. Héraklès se défend. Les servantes accourent sur ordre d’Omphale. La lumière se fait sur une scène croquignolette : Faunus le nez en sang en pleine érection git à terre au côté d’Héraklès, habillé en femme, tunique retroussée en bas, déchirée partout ailleurs. Sur le mode comique, Héraklès vient de vivre ce qu’il a fait subir à tant d’autres.

 

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