Les Bonnes Lettres – Les formules de l’Humanisme : « Ad fontes »

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« Bonae litterae reddunt homines » (« Les bonnes lettres rendent les hommes humains ») écrit Érasme dans la Querela pacis (La Complainte de la paix) de 1517. Ces « bonnes lettres », parfois alors appelées « lettres humaines » et distinguées des « lettres saintes », expriment un idéal encyclopédique, moral et « anthropologique » voire politique spécifique, avant celui des « Belles-Lettres » qui triomphera à l’Âge classique, bien avant celui des « droits de l’homme » ou de l’« humanitaire » d’aujourd’hui. Celui-ci se fonde sur la triade, cardinale dans l’humanisme historique, du studium (étude), de la charitas (charité et compassion) et de l’unitas hominum (unité et concorde du genre humain).
Cette chronique d'Olivier Guerrier entend mettre en relief certains des contenus, des messages et des auteurs principaux de l'humanisme, comme leurs prolongements dans la culture ultérieure.

Les formules de l’Humanisme 

« Ad fontes »

 

Si Fons (appelé aussi Font, Fontus ou Fontanus), fils de Janus, était dans la mythologie romaine le dieu des sources, l’expression « Ad fontes » figure au début du Psaume 41 de la Bible de la Vulgate : « Quemadmodum desiderat cervus ad fontes aquarum / ita desiderat anima mea ad te Deus » (« Comme languit une biche / après les eaux vives, / ainsi languit mon âme / vers toi, mon Dieu ») [1], mais est particulièrement prisée des humanistes, pour désigner de façon figurée le retour à l’origine (fons pouvait déjà avoir ce sens en latin) – ce qui a donné l’expression « retour aux sources ». 

Elle apparaît ainsi sous la plume d’Érasme dans son traité pédagogique, le De ratione studii ac legendi interpretandique authores (Le Plan des études) de 1511, qui y écrit à son correspondant Pierre Viré (1511-1571), professeur et prédicateur réformé, après avoir mentionné Pline l’Ancien, Macrobe, Athénée et Aulu Gelle  : « Sed in primis ad fontes ipsos properandum, id est graecos et antiquos » (« Mais il faut avant tout se porter à la hâte vers les sources elles-mêmes, c’est-à-dire les Grecs, et les auteurs classiques ») [2]. Sont concernées tant les lettres antiques que chrétiennes, « Ad fontes » constituant un point de convergence remarquable entre l’humanisme et la Réforme. Pour cette dernière, les traductions latines de la Bible ne suffisent plus, et Martin Luther (1483-1546) fonde sa version du texte sacré en langue vernaculaire sur celles en grec et en hébreux. Philippe Melanchthon (1497-1560) s’inscrit dans la suite de ces deux derniers auteurs : il embrasse le credo de Luther, et propose dans la lettre liminaire de son De rhetorica libri tres de 1519 un vibrant éloge d’Érasme, qui « le premier fit revenir la Théologie à son origine «  (« qui primus […] Theologiam ad fontes revocavit ») [3].

En fait, l’expression qui nous occupe possède une densité métaphorique telle qu’on peut estimer qu’en cet âge de retrouvailles avec les Anciens, elle attire dans son sillage d’autres images désignant l’origine, la profusion comme la régénérescence, venues de la mythologie ou de la Bible, et qui avec le temps deviennent tours lexicalisés. Il en va ainsi du Tonneau des Danaïdes, de la Corne d’abondance, de la Boîte de Pandore, voire de la Fontaine de Jouvence. On n’est pas surpris alors d’en voir certaines désigner le processus d’engendrement inhérent à quelques grandes œuvres de la Renaissance françaises. C’est ainsi qu’en France, Rabelais, dans le Prologue de son Tiers Livre de 1546, parle de la sorte de l’ouvrage qui va suivre : « C’est un vray Cornucopie de joyeuseté et raillerie. Si quelque foys vous semble estre expuysé jusques à la lie, non pourtant sera il a sec. Bon espoir y gist au fond, comme en la bouteille de Pandora : non desespoir, comme on bussart (tonneau) des Danaides »[4]. La seconde comparaison se retrouve dans une addition manuscrite au chapitre « De l’institution des enfants » des Essais de Montaigne, renvoyant à deux œuvres qui sont au principe de ceux-ci, soit les œuvres morales de Sénèque ainsi que les Vies et les Moralia de Plutarque : « Je n'ai dressé commerce avec aucun livre solide, sinon Plutarque et Sénèque, où je puise comme les Danaïdes, remplissant et versant sans cesse [5] ». Plus encore que dans le premier cas, est mise en valeur la valeur de socle, de terreau, de modèle, des lettres anciennes.

« Ad fontes » implique en outre l’élément liquide, et tout cela va jouir d’une fortune assez remarquable dans le périmètre intellectuel de manière encore plus large. À l’époque moderne, on parlera ainsi de « critique des sources », dans les domaines historique, biblique et littéraire, notamment. Au sein du dernier, Gustave Lanson (1857-1934) élabore une méthode d’examen des textes qui passe par l’étude des « influences », et qui fera école jusqu’à être au fondement de l’« histoire littéraire ». Il faut cependant mesurer la différence qui existe entre cette méthode globale et la revendication des humanistes : le geste de ceux-ci, qui sera d’ailleurs quelque peu repris à l’Âge classique lors de la « Querelle des Anciens et des Modernes », est systématiquement tourné vers les Lettres anciennes, qu’il érige en réservoir tant de sagesse que de matériaux à imiter – postulant par là une conception de l’imitatio singulière (voir la chronique sur le sujet dans la section « L’humanisme en questions théoriques »). Mais, par le souci de restitution du patrimoine tel qu’en lui-même qu’il manifeste, il est également à l’origine de la philologie d’aujourd’hui.


Notes :

[1] Psaume 41, 2, Biblia sacra vulgata – Alternative text, https://www.die-bibel.de/bibel/VUL,VULA/PSA.41 (Ancien Testament, Bible de Jérusalem, Paris, Édition du Cerf, Paris, 2001, p. 1114).

[2] Érasme, De ratione studii ac legendi interpretandique authores, Strasbourg, 1524 [1511], 5v (traduction française par Jean-Claude Margolin, Érasme, Œuvres choisies, Paris, R. Laffont, 1992, coll. « Bouquins », p. 449).

[3]  Melanchthon, « Philip Melenchthon Bernardo Mauro S. », De rhetorica libri tres, Bâle, Froben, 1519, 3v.

[4] Rabelais, Le Tiers Livre [texte de 1552], Œuvres complètes, Édition de Mireille Huchon avec la collaboration de François Moreau, Paris, Gallimard, 1994, Bibliothèque de la Pléiade, p. 352.

[5]  Montaigne, I.26, Essais, Édition d’André Tournon, Paris, Imprimerie nationale, 1998, coll. « La Salamandre », p. 25