L'odyssée de l'Odyssée : entretien avec Christophe Ono-dit-Biot

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Image : Entretien avec Christophe Ono-dit-Biot
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À l'occasion de la parution de son essai L'odyssée de l'Odyssée, Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur les aventures d'Ulysse sans avoir jamais lu Homère, (Grasset, 2026), Christophe Ono-dit-Biot nous fait le plaisir de répondre à nos questions...

La Vie des Classiques —  Cher Christophe, on vous connaît comme romancier et journaliste mais avec ce nouvel ouvrage, on vous découvre conteur (aède?). En effet en ouvrant votre livre, le lecteur a l’impression d’être à l’aise, assis à vous écouter parler et c’est un plaisir délicieux : comment avez-vous choisi cette forme?

Christophe Ono-dit-Biot — Je vous remercie de parler de « plaisir ». En effet, tous les hellénistes savent quel plaisir cette langue est capable de nous donner, et davantage encore, la langue si singulière d’Homère…
Sans parler du plaisir que donne le récit, qui navigue sur tous les courants possibles, et tous les climats : tragique avec le massacre des prétendants et des servantes, comique avec le duel de mendiants, érotique chez Calypso ou Circé, politique à Ithaque, dont la reconquête est presque un récit d’espionnage… Simplement, qui lit encore l’Odyssée ? Qui a vraiment l’envie, et la capacité, quand il n’est pas épaulé, de se lancer dans l’ascension de ces 12000 vers ? D’autant qu’Homère, s’il est un formidable conteur, n’explique rien. Il n’a pas besoin car son public, en ces temps anciens, sait parfaitement de quoi il retourne. Mais qui est vraiment Circé ? Pourquoi Athéna et Ulysse ont-ils une telle relation ? Qu’est-ce qu’implique réellement le fait, pour une nymphe comme Calypso, d’offrir l’immortalité à un mortel, c’est-à-dire de bouleverser les lois de l’univers ? Pourquoi un auditeur du VIIIe siècle frémissait-il en entendant « Kirkè », le nom grec de Circé, qui désigne aussi un oiseau de proie… Si l’on n’est pas familier de cet univers, on passe à côté d’une foule de choses ! Or c’est tellement beau et tellement plein de sens ! Voilà donc ce que j’ai voulu faire : tout simplement raconter l’Odyssée du premier chant au chant XXI, à ceux qui ne l’ont jamais lue ou qui se disent que ce n’est pas pour eux, que c’est trop difficile. Et la raconter à la première personne, en passionné que je suis, en me mettant dans le sillage d’Homère, et en m’arrêtant pour expliquer un aspect mythologique, ou anthropologique, ou encore faire un commentaire, tendre une passerelle avec notre époque, quand je jugeais intéressant de le faire pour éclairer ce texte qui éclaire encore notre époque. Oui, raconter l’Odyssée, sans rien passer sous silence du récit homérique, mais le raconter en m’adressant à des lecteurs du XXIe siècle. Et en voulant leur dire à chaque phrase ou presque : « n’est-ce pas génial, ce qu’Homère nous raconte ? »

La Vie des Classiques —  Comment est né le projet?

Christophe Ono-dit-Biot —  D’une soirée d’été où des amis m’ont dit : « Christophe, on connaît l’épisode des sirènes du cyclope, du massacre des prétendants à coups de flèches, mais ça raconte quoi d’autre, l’Odyssée ? » J’ai répondu qu’en effet, le poème racontait cela, mais tellement d’autres choses : que l’Odyssée, c’est-à-dire, en grec, « Les aventures d’Ulysse », commençait avec un héros qui n’était pas là, et que l’odyssée qu’on nous servait, en fait, d’abord, c’est une mini-odyssée : celle de son fils Télémaque parti à la recherche de son père. J’ai répondu que les sirènes, d’ailleurs, n’avaient pas seulement un chant mélodieux, mais que celui-ci promettait la connaissance totale. Qu’Ulysse rentrait chez lui, certes, à Ithaque, mais qu’il devrait en repartir aussitôt. Je suis parti dans un long récit, à l’oral, et c’est ainsi que j’ai procédé ensuite pour écrire ce livre. En le « traduisant », pour des lecteurs d’aujourd’hui, en ménageant des pauses pour expliquer, c’est-à-dire en devançant leurs questions en tenant d’y répondre. Et en m’autorisant aussi des correspondances avec la culture populaire, pas pour être « décalé » : au contraire, on est en plein dans le sujet : toute la culture populaire s’abreuve à l’Odyssée, et il faut le dire. Du western Mon nom est personne scénarisé par Sergio Leone qui était fou d’Homère (c’est une référence directe à l’épisode du cyclope), à Inception de Christopher Nolan qui, quand je l’ai vu, m’a immédiatement fait songer à l’escale chez les Lotophages…
Et, comme on le sait, Nolan lui aussi est fou de l’Odyssée. Il l’adapte même au cinéma.

La Vie des Classiques — À vous lire, on a l’impression que le livre s’est écrit d’une traite, dans la joie et la sérénité  : dans quel contexte de votre vie s’est-il écrit?

Christophe Ono-dit-Biot — Parfaitement. Dans la joie et l’énergie, tout plein que j’étais du plaisir de transmettre ce texte que j’adore. Un peu comme si j’étais sur scène, à la façon d’un stand-up amical, confiant, enjoué, espiègle, mais sans jamais trahir Homère… En suivant les 24 chants mais en séquençant mon livre par courtes scènes avec un titre qui donne envie de continuer. Je me le suis autorisé car, après tout, c’était aussi ce que faisaient les aèdes, donner envie qu’on les écoute… On peut même commencer par lire la table des matières en suivant ces micro-titres qui séquencent le livre… Quant au « contexte de ma vie » ? Disons que je suis dans un âge où je paie mes dettes à ceux qui ont nourri mon être, mon imaginaire, en essayant de transmettre ce bonheur et cet horizon qu’ils m’ont donné. Je paie donc ma dette à l’Odyssée. Elle parle des plus vieilles questions que se sont posés les hommes et des sujets les plus éternels (sur la guerre, la paix, le désir, la fidélité, la cruauté, la peur, la confiance, le rêve, l’oubli, la mémoire) et des plus contemporains, du féminisme et du transhumanisme chez Calypso à l’intelligence artificielle (les bateaux des Phéaciens naviguent sans pilote, mus par une pensée propre) ou à la connaissance totale avec les sirènes. Bref, c’est inépuisable et consta ment nourrissant. 

La Vie des Classiques — Homère et vous c’est une histoire d’amour, non? Vous racontez un épisode de votre enfance qui parlera à beaucoup puisqu’il s’agit du dessin animé Ulysse 31 de Chalopin, mais après, comment avez-vous entretenu la flamme?

Christophe Ono-dit-Biot — En effet, d’abord le dessin animé, puis mes premiers cours de grecs, clandestins, car nous n’avions pas l’âge… Ils commençaient par un chocolat chaud offert par ma professeure de grec. Ensuite, on ouvrait nos manuels et le soleil méditerranéen déchirait alors les nuages lourds de ma Normandie natale. Et les mythes entraient en nous. Comme la muse prend possession de l’aède. Je crois qu’on peut parler, au sens propre, d’ « enthousiasme. »

La Vie des Classiques — C’est un projet ambitieux, s’attaquer au monstre sacré de l’Odyssée, et pourtant vous êtes parvenu sans difficulté à l’apprivoiser: est-ce que cela correspond à votre vision du texte? Comment avez-vous apprivoisé Homère ?

Christophe Ono-dit-Biot — Pour reprendre les mots d’Italo Calvino, un classique est un livre qui n’a pas fini de dire ce qu’il a à nous dire. Et si l’Odyssée est arrivée jusqu’à nous, et nous parle encore, c’est qu’on doit s’autoriser à l’écouter et je dirais à se l’approprier : c’est à nous. Elle n’a donc rien, pour moi, d’un « monstre sacré » : elle doit être respectée, certes, mais elle est nôtre, il faut y plonger, c’est du vivant. Mais encore faut-il, et l’on revient à notre conversation de départ, un peu d’aide. Un passeur, un mentor, dirait Homère. J’ai essayé d’être ce passeur, cet intermédiaire. Mais il faut rendre à César ce qui est à César, si j’ose dire : Homère est un conteur hors pair à l’aise dans tous les registres. Le texte est aussi sombre qu’allegro vivace, d’ailleurs les épisodes les plus connus sont racontés par Ulysse qui sait qu’il paye son retour en offrant aux Phéaciens une de ces belles histoires dont ils raffolent. L’Odyssée est un texte merveilleux, plaisant, plein de désir, de larmes, de peur et de joie. C’est un texte qui contient toutes les expériences qu’un être humain peut faire dans sa vie, jusqu’à la drogue chez Ménélas, et qui les raconte sous la forme d’un roman d’aventures avant l’heure. Un roman d’aventures plein de leçons, y compris pour aujourd’hui. Donc je n’ai pas eu à « apprivoiser » Homère : juste à me laisser porter par son sillage éclatant.

La Vie des Classiques — Quels sont vos personnages préférés ?

Christophe Ono-dit-Biot — Je dirais Calypso et Nausicaa. Elles sauvent et elles m’émeuvent, d’une façon très différente.

La Vie des Classiques — L’épisode que vous voudriez vivre? Ou ne surtout pas vivre?

Christophe Ono-dit-Biot — La Nekuia. Interroger les morts. Les voir lécher du sang. Et exprimer leurs regrets de la vie terrestre sans rien pouvoir pour eux.

La Vie des Classiques — Entre Pénélope et Ulysse c’est l’amour sage, dépassionné, le fameux saophron éros, loin du « fol amour » si souvent chanté : sont-ils un modèle pour nous autres contemporains?

Christophe Ono-dit-Biot — En est-on bien sûr, qu’Ulysse et Pénélope soient unis par un amour sage ? On raconte, comme vous le savez, bien des histoires sur Pénélope. Et pourquoi n’aurait-elle pas eu droit, comme Ulysse, à une aventure avec un immortel ? Pour vous répondre, je ne crois pas qu’Homère nous présente des modèles. Il nous présente plutôt des cas à examiner. Ensuite, il nous laisse libre. C’est en cela qu’Homère est grand.

La Vie des Classiques —  Une question d’histoire à présent : le monde d’Ulysse a-t-il existé? Une lecture historique en est-elle possible ?

Christophe Ono-dit-Biot — Il faut relire Moses Finley… Je ne suis pas historien. Ce qui m’intéresse, moi, c’est comment les textes résonnent encore en nous, même s’il s’est passé peut-être quelque chose de guerrier, de violent, autour d’une certaine cité d’Asie mineure au cours du XIIe ou du XIIIe avant notre ère. Etait-ce celle que nous connaissons comme la fameuse Ilion d’Homère ? L’important est que des poètes s’en sont emparés, de ces « événements », pour en faire ces deux récits grandioses qui n’ont plus rien d’historiques car ils sont trop « merveilleux » pour cela. C’est à ce merveilleux que je veux croire. Qu’importe, que cela ait existé, puisque que cela existe, de toutes les façons, encore aujourd’hui, pour nous ?

La Vie des Classiques — La place des femmes notamment vous semble-t-elle correspondre à la réalité?

Christophe Ono-dit-Biot — Je ne sais pas. Mais je trouve remarquable que l’Odyssée, par exemple, dans le contexte d’une société archaïque, patriarcale, nous donne des figures de femmes si puissantes comme Pénélope, qui tient le palais pendant vingt ans face à cent huit prétendants avides de pouvoir et brûlant de désir pour elle, sans jamais perdre son calme, son autorité, et avec une science de la ruse sans doute supérieure à celle d’Ulysse. Pour ne pas parler de Circé ou de Calypso, cette dernière tenant tête aux dieux et leur disant même leurs quatre vérités sur le déséquilibre scandaleux qui existe entre les dieux et les déesses quant à leurs droits à l’amour, y compris le plus physique. La loi des hommes est constamment contestée dans l’Odyssée, sauf à la fin, quand Ulysse fait massacrer les servantes. Cet épisode, je le dis dans le livre, me révolte. Où était Pénélope ? Hélas, Athéna l’a endormie…

La Vie des Classiques —  Pourquoi ce texte a-t-il autant fasciné les écrivains?

Christophe Ono-dit-Biot — Parce qu’il nous rappelle constamment ce que c’est que de rester humain quand tout conspire à nous faire basculer du côté de la barbarie. Parce qu’il nous rappelle ce que c’est que d’avoir non seulement un cap, mais une boussole. Parce que le motif d’un homme perdu dans un monde inconnu et qui en cherche la sortie afin de rentrer chez lui est un motif qui ne peut que fasciner. Les écrivains, comme ceux qui ne le sont pas. C’est puissant, c’est beau, c’est universel, au sens où cela peut toucher tout le monde, où qu’on vive.

La Vie des Classiques — Pour finir: vous souvennez-vous du livre de J. de Romilly La douceur dans la pensée grecque? Je vous le demande parce que j’ai retrouvé dans votre livre cette même douceur qui n’est jamais molle mais pleine d’esprit. Pour vous, c’est quoi l’esprit grec?

Christophe Ono-dit-Biot —  Merci beaucoup ! L’ « esprit grec » ? encore une fois, je n’oserai m’aventurer dans une définition de l’ « esprit grec ». Mais disons que, pour moi, le grec ancien et tout ce qu’il a véhiculé pour moi me semble associé à une certaine lumière minérale qui m’aide à voir plus clair. Une lumière qui serait aussi scintillance sur l’eau, et qui laisserait voir toutes les facettes d’une chose, d’un être. Un mot, pour moi, peut-être, exprime cet « esprit » comme vous le dites, même si pour moi cet esprit n’est pas qu’esprit car le grec est charnel, sensuel. Ce mot, c’est le mot « poikilos » qui veut dire « bigarré » et qu’on emploie pour parler des motifs
d’une étoffe ou de la robe d’une panthère. J’y consacre quelques lignes, dans L’odyssée de l’Odyssée, parce que « poikilos » se dit aussi pour les reflets de la lumière sur une lame. Cette douceur, elle n’exclut pas le tranchant. L’Odyssée, c’est doux et tranchant.

Image : L'odyssée de l'Odyssée

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