Entretien amoureux avec Pascal Charvet

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Professeur, traducteur et ardent défenseur des langues anciennes, Pascal Charvet publie aujourd’hui une nouvelle traduction des Élégies amoureuses de Properce, sous le titre Cynthia, Romaine libre (Actes Sud, 2026). À travers ce compagnonnage renouvelé avec l’un des poètes les plus énigmatiques de Rome, c’est aussi tout un parcours consacré à l’enseignement, à la traduction et à la transmission des savoirs qu’il invite à redécouvrir. De la salle de classe en Seine-Saint-Denis aux plus hautes responsabilités au sein de l’Éducation nationale, il n’a cessé de défendre une même conviction : les Humanités demeurent une force vive pour comprendre le monde et former les esprits. Il nous accorde un entretien exclusif pour présenter cette nouvelle traduction, revenir sur ses engagements et évoquer l’avenir des langues anciennes.

 

La Vie des Classiques : Comment vous présenter en quelques mots ? 

Pascal Charvet : Avant tout comme un professeur amoureux du savoir et passionné par sa transmission. Après avoir enseigné pendant plus de trente années, j’ai été amené à assurer la fonction d’Inspecteur général pour les Lettres ainsi que pour le Théâtre, en 2003, puis celle de directeur de l’Onisep de 2008 à 2013 et celle de vice-recteur de la Polynésie française en 2013-2015. Mais je n’aurais jamais pu mener à bien ces différentes missions, sans une longue expérience didactique des problèmes concrets que pose l’enseignement des savoirs et sans ce que m’ont appris sur le monde et au fil du temps mes élèves et mes étudiants de Seine Saint-Denis, où j’ai fait toute ma carrière de professeur.

 

L.V.D.C. : Quels sont les êtres, de chair ou de papier, qui ont rythmé et déterminé votre parcours intellectuel ?

P. C. : Ce fut d’abord grâce à Marie-Claude Char, la rencontre avec Paul Veyne, dans les années 90, au théâtre de l’Odéon. Je lui avais alors parlé, avec l’enthousiasme du néophyte, de l’édition de Berlin, par Wilhem Quandt du recueil des Hymnes orphiques de Pergame que je souhaitais traduire. Paul Veyne me récita alors sur l’escalier principal du théâtre presque toute l’adresse initiale d’Orphée à Musée en grec bien sûr ! Je suis resté émerveillé. Il accepta de préfacer ces Hymnes d’Orphée, et par la suite me présenta à Jean Yoyotte dont je souhaitais l’aide pour mon projet de traduction du voyage en Égypte de Strabon. La traduction de Strabon ne devait en effet pas se faire sans garder constamment un œil sur le monde même qu’il avait cherché à décrire. 

J'ai donc demandé à Jean Yoyotte, égyptologue, spécialiste de cette période, de bien vouloir m’éclairer et d’assurer une très large partie du commentaire. Malgré ses lourdes responsabilités, il me reçut aussitôt, et je ne soupçonnais pas l'aventure qui allait commencer. Tout en nous lançant dans cet immense travail de recherche dont il prit la direction et auquel il eut l'amitié de m'associer, il ne cessa d’initier le débutant que j’étais en égyptologie : il me donnait à lire les travaux les plus subtils qui portaient sur notre sujet et nous nous retrouvions chaque semaine dans la Bibliothèque au Collège de France, pour en parler avant d’aller déjeuner. 

Peu à peu, les esquisses de Strabon ont pris vie, les pistes du désert d'Arabie se sont couvertes de chameaux, le Nil de thalamèges et de pactôns, et les habitants de l'Égypte ptolémaïque se retrouvèrent brassés dans les pages de notre livre. J’ai tiré de cette rencontre avec Jean Yoyotte la conviction que toute traduction de textes de savoir de l’Antiquité gréco-latine exige que l’on réunisse et partage des compétences dispersées entre spécialistes. Pour la poésie, j’ai toujours préféré avancer seul.

Une autre rencontre déterminante fut ensuite celle d’Arnaud Zucker, devenu un ami très proche avec qui je travaille toujours et merveilleux spécialiste du ciel antique ainsi que des animaux. Nous avons tous les deux pour Ératosthène collaboré avec ceux qui devinrent aussi des amis, les astrophysiciens Robert Nadal et Jean-Pierre Brunet qui aimaient être appelés astronomes, et avec qui j’ai continué sur cette lancée, accompagné de Jean-Marie Kowalski, pour la traduction du Tétrabible de Ptolémée.

Ce furent aussi Jean Bollack, Heinz Wisman et Pierre Judet de la Combe, philologues et philosophes qui ont renouvelé profondément l’approche des textes antiques. Avec Pierre Judet de la Combe en particulier se sont noués des liens amicaux et forts autour de la question des langues anciennes dans l’enseignement, ainsi que celles du théâtre grec notamment et d’Homère. 

Puis ce fut la rencontre avec Annie Collognat, autour de la création des nouveaux programmes de latin et de grec en 2018, puis de la création et de la direction et gestion du site Odysseum avec elle et Émilie Nguyen. Cette grande complicité amicale avec Annie Collognat se poursuit toujours avec la même passion pour les textes de l’Antiquité et de plus en plus pour l’archéologie, l’épigraphie et l’histoire de l’art antique. Notre Pompéi chez Bouquins avec Stéphane Gompertz et une équipe de chercheurs en témoigne, comme notre livre sur l’expédition des Dix Mille chez Libretto ainsi que celui sur le sport antique Quand les champions étaient des dieux.

Des rencontres de papier aussi se transformèrent avec le temps en belles rencontres vécues, comme celles avec Yves Battistini, Jacqueline de Romilly, Marcel Detienne, Paul Demont, Monique Trédé, Florence Dupont, Jean-Pierre Vernant, John Scheid, Maurizio Bettini, Giulia Sissa.

 

L.V.D.C. : Quel est le premier texte antique auquel vous avez été confronté ? Quelle a été votre réaction ? 

P. C. : Ce fut La Cyropédie de Xénophon au collège : les extraits traduits suscitèrent chez moi une fascination pour la Perse qui ne se démentit jamais. Si l’on parle de la première confrontation vive et ardue, ce fut celle qui nous conduisit avec mon ami Stéphane Gompertz, en prépa, à traduire les Élégies de Properce en « petit latin ». La difficulté propre à la langue de Properce se dissipait, quand nous découvrions des distiques élégiaques au ton quasi « romantique » comme :

« Non haec Calliope, non haec mihi cantat Apollo : / ingenium nobis ipsa puella facit. »
(Mes chants, ni Calliope ne me les dicte, ni Apollon : / la femme que j’aime fait tout mon génie.)

 

L.V.D.C. : Vous publiez ces jours-ci une magnifique, tant pour la forme que pour le fond, nouvelle traduction des Élégies de Properce : quelle est l’origine de ce projet et comment s’inscrit-il dans la filiation de vos œuvres ?

P. C. : Vous parlez à juste titre de filiation à propos de cette traduction de Properce. De fait mes ouvrages et mes intérêts pourraient sembler très divers, aussi vous dois-je quelques précisions : j’ai d’abord enseigné presque uniquement le français durant près de quinze années, publié des ouvrages de dramaturgie avec Stéphane Gompertz, et des metteurs en scène comme Lavelli ou Sobel, des articles sur le théâtre pour l’Encyclopaedia Universalis, puis plus tard avec mon amie Françoise Gomez présidente aujourd’hui de l’APTAR[1] contribué à créer et développer les options de théâtre au Lycée ; René Char et la poésie antique, quant à eux, étaient déjà au cœur de mes passions. 

J’ai été dans les années 90 sollicité par l’Inspection générale, pour prendre en hypokhâgne et en khâgne un poste profilé uniquement latin et grec, afin, me disait-on généreusement, de mettre au service des langues anciennes mon énergie. Ce fut un défi : je ne repartais pas de zéro mais presque. 

Me mettre à la traduction des textes de savoir, selon le principe d’un partage de compétences, me sembla un des moyens les plus sûrs de rebondir. J’ai alors avec Anne-Marie Ozanam commenté et traduit des textes magiques (La magie) chez Nil. Ce fut ensuite le temps d’un travail polyphonique, comme je l’ai déjà indiqué, avec Paul Veyne sur Les Hymnes d’Orphée, puis avec Jean Yoyotte sur le Voyage en Égypte de Strabon. Avec Arnaud Zucker ce fut Le Ciel : mythes et histoires des constellations ; puis avec Fabrizia Baldissera, et Klaus Kaertunnen, tous deux indianistes, Quand Alexandre le Grand rencontre l’Orient, chez Libretto, éprouvant à chaque fois la même joie de croiser et d’unir nos forces pour faire entendre ensemble la voix de l'Inde et celle d’Alexandre.

D’un côté un parcours autour de textes de savoir avec tout le plaisir des compétences partagées et de l’autre un parcours solitaire pour la poésie, mais tout aussi gratifiant. Mon fil d’Ariane a en effet toujours été dès mes débuts cette passion pour la traduction de la poésie antique notamment, afin de la faire entendre au plus près du public d’aujourd’hui. L’essentiel de ce travail poétique, je l’ai accompli aux éditions de La Délirante, avec des traductions d’Anonymes latins, des poèmes de Sappho, puis de Paul le Silentiaire, de Théocrite et enfin plusieurs élégies de Properce. En 2003, j’ai fait une édition et traduction de Properce à l’Imprimerie nationale, Cynthia, Élégies amoureuses, avec le texte latin en regard.

 

L.V.D.C. : À qui s’adresse l’ouvrage qui vient de paraître ? 

P. C. : L’édition parue ce mois-ci sous le titre de Properce, Cynthia, Romaine libre, chez Actes Sud, a été profondément revue et augmentée, et conçue dans une perspective nouvelle, pour un plus large public. 

En effet, si Properce n'a pas imaginé de raconter sa vie dans ses élégies, que ce soit de manière romanesque ou réaliste, inversement on ne saurait voir dans sa poésie qu'une combinaison variée de thèmes, qu’un simple jeu formel sur des conventions de genre, dont Cynthia serait, ici, la femme-prétexte. Et même imaginée par Properce, l’histoire de Cynthia demeure une histoire vraie ; si celle-ci n’a pas d’existence réelle, et qu’elle apparaît associée à des images multiples et variées, des Romaines de son temps n’ont pas manqué de lui prêter leurs propres traits. Properce, est en effet tout autant un chantre du réel qu’un poète du surréel, comme Baudelaire ou Hugo : Cynthia, héroïne élégiaque, emprunte aux Romaines son mode de vie et son être social.

Et surtout Cynthia, sans rabattre des catégories d’aujourd’hui sur celles du passé, est une jeune fille savante, une docta puella qui a reçu une éducation littéraire et artistique particulièrement soignée :

Je ne m'émerveille pas tant d'une beauté éclatante, ni d'une femme qui se flatte d'illustres ancêtres. // Que seulement j'aie la joie de lire mes vers dans les bras de ma savante aimée, et que de son oreille fine elle les approuve ! (II, 13, a).

Cynthia est également une image des femmes autrices de cette époque, comme la poétesse Sulpicia, sa contemporaine, nièce du fameux Marcus Valerius Messala, dont on a reconnu récemment qu’elle avait écrit plusieurs poèmes du livre III du Corpus de Tibulle. Comme Cynthia, elle entend disposer librement de sa vie et de son corps, et affronte les codes moraux de la société romaine toujours soumis à la suprématie masculine. Properce choisit, pour sa part, avec une pointe d’humour, de comparer Cynthia à deux poétesses grecques antiques du VIe siècle avant notre ère, la célèbre Corinne de Tanagra, dont Pindare fut peut-être l’élève, et Érinna, proche de Sapphô :

Ce qui m’a saisi, ce ne fut pas tant son visage, si lumineux soit-il, (…) // mais plutôt la grâce avec laquelle elle danse, quand le vin est versé, telle Ariane conduisant le chœur des bacchantes, // ou lorsque, maniant le plectre éolien, elle prélude à ses chants, habile dans son jeu à rivaliser avec la lyre des Muses, // ou qu'elle se mesure dans ses vers à ceux de l'antique Corinne, et à ceux d’Érinna qu’elle ne peut juger à la hauteur des siens. (II, 3a).

C’est cette Cynthia libre, savante et insaisissable qu’il m’a semblé important de faire découvrir au plus large public. Une héroïne élégiaque certes, mais aussi une femme de son temps, ancrée dans l’espace romain. 

 

L.V.D.C. : Pourquoi une nouvelle traduction de ce classique ?

P. C. : D’abord parce que la traduction que j’avais faite en 2003 était quasiment épuisée et que je ne me résignais pas à abandonner ce compagnonnage avec Cynthia et Properce. Mais surtout parce que dans la catabase rêvée de Properce au livre IV, 7, Cynthia revient des Enfers, comme un fantôme, dire à Properce ces distiques inouïs de force et de beauté : 

« Et toi ne méprise pas les songes qui te viennent par les Portes pieuses. Les songes pieux, quand ils viennent, ont du poids.
La nuit, nous errons, emportées çà et là : la nuit libère les ombres prisonnières, et, le verrou ôté, Cerbère lui-même s'en va errer.
Mais à l'aube, les lois ordonnent que nous rejoignions les étangs du Léthé : nous embarquons et le passeur compte sa cargaison.
D'autres maintenant peuvent te posséder : bientôt je t'aurai à moi seule. Tu seras avec moi, et de mes os mêlés aux tiens, j'userai, à les serrer, tes os. »
Elle dit et quand elle acheva ses tristes reproches, dans mon étreinte son ombre s'est dissoute.

Ce va-et-vient entre l'épanchement profond et l'humour font toute l'étrangeté et la beauté des poèmes de Properce, comme l'a justement souligné Brooks Otis :

Properce est le plus énigmatique des poètes latins ; il y a chez lui assez d'artifice pour que nous puissions douter de la réalité de presque toute son expérience amoureuse et assez de vérité déconcertante pour que nous doutions de l'artifice ; on le trouve ironique là où on se serait attendu à le trouver sérieux et inversement ; il y a même de l'émotion chez lui, mais elle défie l'analyse et l'explication[2].

J’avoue être aussi hanté par l’idée qu’hormis chez les latinistes spécialistes, Properce soit de moins en moins lu. Mon père pourtant se récitait le poème de Properce Sunt aliquid Manes dans les camps de la dernière guerre, et j’ai su plus tard que Joseph Brodsky avait appris par cœur la plus grande partie de l’œuvre de Properce et qu’il se la récitait lui aussi durant ses années de déportation au Goulag. 

 

L.V.D.C. : Votre carrière dans l’Éducation nationale s’est faite en fonction de vos engagements : qu’avez-vous accompli et que reste-il à accomplir ?

P. C. : J’aimerais pouvoir vous répondre sur le ton mesuré d’un inspecteur général sur ces questions, mais la situation de l’enseignement primaire et secondaire français est trop grave aujourd’hui pour qu’on s’en tienne à rappeler les indicateurs de l’OCDE ou de Pisa qui tombent inexorablement, tant pour les lettres que pour les sciences. Et pourtant les professeurs se battent toujours avec talent et ardeur pour faire réussir leurs élèves, et ceux-ci sont aussi agiles intellectuellement que nous l’avons été autrefois. 

Mais nous refusons de voir la gravité de notre décrochage, ainsi que l’importance grandissante des inégalités sociales et nous osons parler de « vivre ensemble » aux élèves alors que nous les éduquons toujours, malgré quelque minimes efforts, dans des lieux physiquement séparés dès la fin du collège, pour aller les uns dans la voie de la filière générale, ou de la voie technologique ou également celle de la filière professionnelle trop souvent encore tenue dans les esprits d’un grand nombre et par les adolescents eux-mêmes pour une voie de relégation : elle devrait être profondément revalorisée sur le modèle de nos pays voisins comme l’Allemagne, par exemple. Ces adolescents ont tous des talents évidents et mon travail à la direction de Onisep m’en a intimement convaincu. Il est crucial que tous les adolescents soient, chaque fois que cela est possible, éduqués dans un même espace scolaire et que l’on puisse favoriser des passerelles et des activités communes. François Martin (CNARELA) est ainsi parvenu à enseigner le latin en lycée technologique, mais c’est un exemple trop rare. 

Pour le primaire les choses avaient bien commencé avec l’arrivée de Vincent Peillon à l’esprit lucide et généreux, mais après son départ, force est de constater que dans les concours de recrutement du primaire nous avons très peu de candidats venant d’un parcours scientifique et fort peu maîtrisant la didactique du français. Nombre d’entre eux que j’ai pu rencontrer, au cours d’interventions sur le lexique, cherchent à se former eux-mêmes ou sont demandeurs de formation sur ces domaines fondamentaux, mais là aussi la réponse institutionnelle n’est plus à la hauteur des attentes des professeurs des écoles. Sans des formations continues sur plusieurs années rien ne permettra de sortir de l’ornière. C’est en effet pas loin d’un tiers d’élèves en difficulté, souvent très grande, qui entre aujourd’hui au collège.

Le collège, quant à lui, ne se remet pas de la réforme navrante et amateuriste de 2015, qui se voulait interdisciplinaire, sans qu’il y ait eu de concertation entre les disciplines et un réel désir de partage et de connexion des savoirs. Comment a-t-on pu décemment promouvoir l’interdisciplinarité sur la base d’une définition segmentée et absolue… des disciplines ? Peut-on exiger un dialogue de disciplines dont on envisage l’identité de manière close, sans dégager en chacune la propension à parler le langage d’une autre et à s’adresser à elle ? Par sa conception abstraite de l’interdisciplinarité, qui n’avait plus que la peau réglementaire sur les os, la réforme a desservi ce qui constitue à la fois la qualité pédagogique, la vertu intellectuelle et la force heuristique de cette approche. Les professeurs ont eu sur les bras, pourrait-on dire, d’un côté, des programmes manifestement conçus en tuyaux d’orgues, et, de l’autre, des EPI (Enseignements Pratiques Interdisciplinaires) nébuleux promis à devenir (comment ?) le foyer de toute les réjouissances interdisciplinaires. Seules sont demeurées ces décisions désastreuses : deux heures supprimées chaque semaine en mathématiques sur les quatre années du collège et la même chose en français, et pour ce qui concerne le latin et le grec le fait d’y être devenu un enseignement non fléché, aux horaires aléatoires.

Sans une remise à plat de notre système éducatif où seraient rééquilibrées les trois voies d’enseignement, en leur donnant égale dignité, ainsi qu’une réforme en profondeur du recrutement des professeurs des écoles, une vraie revalorisation du métier et des salaires, de même qu’une vraie formation continue, afin de traiter dignement les professeurs, la France continuera de décrocher inéluctablement. Le chantier est immense mais il faut une démocratisation de la réussite, l’excellence pour tous afin que se déploient le plus librement possible les forces et les talents de la jeunesse de notre pays. Nous en sommes très loin.

 

L.V.D.C. : Que pensez-vous de l’enseignement des langues anciennes aujourd’hui ?

P. C. : Jean-Michel Blanquer était convaincu de la nécessité de redonner toute sa place à l’enseignement du latin et du grec, et il s’est battu inlassablement sur ce sujet. Il a promu les Humanités et protégé l’enseignement du latin et grec autant qu’il l’a pu durant les années de son ministère. Mais il n’a pu faire revenir sur leur position les plus hautes instances politiques qui entendaient ménager l’autonomie des chefs d’établissements sur ces sujets. Grâce aussi à l’action d’Arrête ton char avec Robert Delord, courageusement sur tous les fronts, et de la CNARELA avec François Martin et Estelle Oudot ainsi que d’Antiquité Avenir, les choses ont pu évoluer vers le mieux. Mais aujourd’hui les options de latin et de grec ont toujours au collège des horaires aléatoires et les effectifs se sont beaucoup délités. Conscient de cette fragilité Jean-Michel Blanquer a créé également un enseignement facultatif de français et culture antique en 6ème qui offre aux élèves des outils historiques et linguistiques pour aborder la formation et la structure du français, tout en leur proposant des éléments de culture et de civilisation antiques.

En effet un enseignement de français ne peut pas se fonder sur la seule approche synchronique de la langue ou de la culture, ce que l’on continue cependant de faire trop souvent. C’est la dialectique qui s’instaure entre la synchronie et la diachronie qui nourrit la pensée humaniste, sa capacité à confronter l’hier et l’aujourd’hui, ainsi qu’à fédérer les savoirs culturels. Sans ce catalyseur qu’est la culture classique, qui doit être enseignée à tous sans exception, des Humanités qui seraient uniquement modernes ne pourraient que se dissoudre dans l’éparpillement des disciplines. 

Et surtout le talon d’Achille de la France, la compréhension par les élèves de l’écrit implique un apprentissage progressivement approfondi du lexique, depuis le cycle 3 jusqu’au cycle terminal, en voie générale, en voie technologique comme en voie professionnelle, et qui conduise les élèves à discerner, à travers l’étude étymologique, le concept derrière le mot et à tisser des réseaux de sens ; et qui leur permette aussi, en associant des exercices simples de pratique théâtrale à une sensibilisation à l’étymologie, de mieux comprendre le sens des mots et des phrases en les adressant à d’autres. Nous avons essayé de travailler dans ce sens et avons créé, avec des lexicologues, des fiches lexicales, Lexique et Culture, à la DGESCO, que l’on peut consulter et qui sont passionnantes, mais l’absence d’un vrai soutien politique ces deux dernières années n’a pas permis de continuer ce travail absolument fondamental. Nos élèves continuent d’être sur ce sujet parmi les plus faibles de l’Europe, alors que dans les sondages effectués auprès d’eux pour la création du site Odysseum, ils plébiscitaient bien sûr la mythologie, mais aussi l’histoire des mots.

Vous me posiez il y a six ans cette question à propos du rapport que j’avais rédigé sur les Humanités au cœur de l’école en 2018 avec David Baudoin : « Le latin a-t-il des chances de survivre au lycée quand la réforme de 2018-2019 minore la place et le poids des options ? » Je vous répondais « oui, car il peut être pris en sus d’une autre option ». Aujourd’hui les faits et les pratiques m’ont donné tort. Les options de latin ou de grec qui ne sont pas des spécialités, pour des raisons souvent budgétaires, disparaissent et les effectifs au lycée sont en chute libre. Le théâtre subit le même sort pour ses options facultatives, celles qui ne sont pas de spécialité. Nous butons maintenant de plein fouet sur les priorités budgétaires et idéologiques du Ministère. Il s’agit là d’un effet pervers de la gestion de la réforme du lycée depuis deux années : elle finit par freiner le développement de la culture humaniste qu’elle entendait encourager. Ce n’était pas à l’origine dans ses gènes, bien au contraire.

 

L.V.D.C. : Vous êtes à la tête d’une œuvre riche et abondante : avec le recul, comment la voyez-vous ? Que dit-elle de vous ? 

P. C. : Qu’elle ne répond pas à un schéma préconçu. Elle est la traduction tangible de mes passions et de ce à quoi je crois.

 

L.V. D.C. : Quels sont vos projets futurs ? 

P. C. : Un dictionnaire amoureux des femmes de l’Antiquité chez Plon, et avec Annie Collognat un livre chez Bouquins sur Ovide qui comportera des traductions bien sûr, mais aussi la réception des ouvrages d’Ovide dans l’iconographie et la culture populaire du Ier siècle de notre ère, à Pompéi notamment.

 

L.V.D.C. : Quel message souhaitez-vous transmettre aux collégiens et lycéens d’aujourd’hui ? 

P. C. : Je dirai sans hésiter aux filles surtout : faites des sciences, des mathématiques, de la biologie, de la médecine, de l’informatique, de la physique, de l’astrophysique, de la géographie,  de la mécanique … ou apprenez la technologie, de la plus concrète à la plus conceptualisée, faites-en même-temps des lettres… Votre avenir est là,  et pas seulement, comme on vous l’a trop dit, dans les services appelés à se raréfier. Les sciences et les techniques, quelles qu’elles soient, sont souvent l’autre face cachée des Humanités littéraires, philosophiques, théâtrales et artistiques. Le traité d’astronomie antique le plus célèbre et le plus commenté (Les Phénomènes d’Aratos) était aussi un magnifique poème. Réinventez le monde !

 

L.V.D.C. : Quel livre souhaiteriez-vous avoir écrit et quel livre offrez-vous ?

P. C. : J’aurais aimé avoir écrit Nadja de Breton et j’offre volontiers Fureur et Mystère de René Char.

 

L.V.D.C. : Si vous étiez, comme Ariane à Naxos, seul sur une île déserte que feriez-vous ?

P. C. : Si j’étais en Polynésie, où je suis resté en mission plusieurs années trop brèves, et sur un atoll solitaire, je passerai mes jours dans le lagon, en apnée, à dialoguer avec les poissons, et à me réciter mes poèmes préférés sans oublier Properce et Sapphô, ainsi que le début d’une délicate et très belle légende polynésienne. Il s’agit de l’histoire de la femme, Tetauarii vahine, qui conçut les deux jumeaux de Tipaeru’i, écrite par John Mairai, et que j’avais traduite alors[3] du tahitien, avec les conseils du linguiste Jacques Vernaudon :

… Je vous salue et vous accueille, ô tous ici réunis,
Pour ensemble célébrer la fête,
La fête de la rencontre.
Oui, je la proclame !
Ma rencontre avec toi
Ta rencontre avec l'autre
La rencontre de l'autre avec moi.
Oui, je la proclame !
Rencontre du fruit avec la branche
Rencontre de la branche avec le tronc
Rencontre du tronc avec la racine
Rencontre aussi de la racine avec la terre
Pour que s’accomplisse la parole,
Ma terre est mon visage
Ma terre est mon dos.
Pour que s’accomplisse la parole,
Mon visage est mon île natale,
Mon dos est mon île natale,
Oui, je la proclame encore. (…)

Qu’elle soit chant guerrier naissant de mes entrailles.
Oui, je la proclame évidemment.
Voici la légende de la femme, Tetauarii vahine
Qui conçut les deux jumeaux de Tipaeru’i,
Ô Tipaeru’i, ici même,
Toi, le refuge des voyageurs de la nuit… 


 


[1] Académie populaire du théâtre et des arts du récit

[2] Brooks Otis dans Harvard Studies in Classical Philology, LXX, 1965, p. 1.

[3] Langues et Cité, Les langues de Polynésie française, septembre 2017, n°28, Le temps partagé de l’inauguration du parvis « Tetauarii Vahine », pp.10-12. https://www.languesetcite.fr/306

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