Entretien véritable avec Caroline Fourgeaud-Laville

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« La Grèce antique n’appartient à personne : elle appartient à tous. » C’est à partir de cette conviction que Caroline Fourgeaud-Laville explore, dans un ouvrage récemment publié dans la collection « Vérités et Légendes » (Perrin, 2025), les multiples facettes de la Grèce antique. À travers une série de questions simples, de la démocratie athénienne aux Amazones, du vin à l’Atlantide, elle nous invite à revenir aux sources pour démêler faits historiques et idées reçues, sans renoncer à la part de fascination que suscite cette civilisation. Nourri de textes antiques, de recherches contemporaines et d’une approche résolument littéraire, son livre propose un voyage accessible et exigeant au cœur du « miracle grec ». Elle nous accorde aujourd'hui un entretien pour en présenter la genèse, les enjeux et les partis pris.

 

La Vie des Classiques : Comment vous présenter? 

Caroline Fourgeaud-Laville : Comme une amoureuse des lettres et une grecque de cœur.

 

L.V.D.C. : Quels sont les êtres, de chair ou de papier, qui ont rythmé et déterminé votre parcours intellectuel?

C. F.-L. : Ils furent de papier et d’ondes. Ma première grande rencontre s’est déroulée sur papier glacé. J’avais 9 ans, et j’étais dans la cuisine de mon arrière-grand-mère. C’est en rêvassant sur un article de journal que j’ai découvert la Grèce, ses temples, ses inscriptions, et c’est là que j’ai ressenti ma première morsure. Je dois aussi beaucoup aux bonnes ondes de la radio qui ont vaporisé dans mes écoutilles des voix inoubliables, sur France Culture, celles des plus grands hellénistes qui venaient y exposer leurs thèses. Dans la grande solitude où je me trouvais, ce fut le choc. Je partis donc à l’attaque de la bibliothèque du village, emprunter tous les ouvrages sur la Grèce. Puis ce furent de grandes chasses dans les rayons des librairies, guettant les temples ou les éphèbes sur les couvertures de livres. Je repartis ainsi, sous l’œil médusé des libraires, avec mon premier Vernant et mon premier Nietzsche sous le bras, La Naissance de la tragédie en Folio. Le hasard me permit de rencontrer Jean-Pierre Vernant bien des années plus tard, et il est le seul auteur auquel j’aie demandé une signature, sur ce livre de l’enfance, Mythe et tragédie chez les Grecs, qui attendait sans le savoir son mythique talisman. Par la suite j’ai vécu de biens beaux étés grecs chez Jacques Lacarrière qui m’a ouvert les portes de sa maison et m’a fait vivre la Grèce sous sa propre lumière. C’est à lui que je dois d’avoir découvert le grec byzantin qu’il affectionnait particulièrement et que j’étudierai ensuite à la Sorbonne. Il fut le premier à me désorienter de l’Antiquité classique. Mais l’auteur qui m’a littéralement embarquée corps et âme dans ses récits, ce fut le Britannique Tim Severin, narrant ses voyages d’Ulysse et de Jason. Ce professeur d’Oxford avait réuni une troupe de gaillards talentueux qui s’était fixé l’objectif de reconstituer, grâce à une galère, réplique de l’âge du bronze, la grande traversée des héros grecs, mettant à l’épreuve du réel les textes et les légendes antiques.

 

L.V.D.C. : Quel est le premier texte antique auquel vous avez été confrontée? Quelle a été votre réaction?

C. F.-L. : Je ne sais plus très bien car j’ai fait du grec très jeune. En revanche, j’ai des souvenirs précis des textes que j’ai échoué à traduire lorsque je suis devenue étudiante. Je me souviens très bien des pages d’Euripide que Monsieur Jouanna nous donnait à traduire chaque semaine et de mes larmes versées. Aimer ne suffit pas. Il faut apprendre à aimer. Et j’ai donc appris. C’est aussi pour cela que je vous suis très reconnaissante de m’avoir confié la rédaction de Grec ancien express (La Vie des Classiques, 2023), une méthode qui est aussi un roman autobiographique de ma relation à cette langue. C’est ma consolation. Seuls ceux qui ont souffert et ont chuté sont capables d’être d’assez bons sherpas. La traduction d’un grand texte s’apparente à l’ascension d’un sommet : il faut partir bien outillé, respecter le climat et le relief, car chaque pas compte.

 

L.V.D.C. : Vous publiez ces jours-ci un ouvrage passionnant dans la collection « Vérités et Légendes », aux éditions Perrin : quelle est l’origine de ce projet et comment s’inscrit-il dans la filiation de vos œuvres ? À qui s’adresse-t-il ?

C. F.-L. : Perrin m’avait contactée pour un autre projet mais je connaissais bien la collection « Vérités et Légendes » et je savais que cette aventure me ressemblait, qu’elle allait me relier à mes premières amours : Tim Severin n’est pas loin ! Tout ce qui permet d’articuler sans les contrarier les vérités d’une civilisation et ses légendes contribue à une connaissance plus fine de l’Histoire. Enfin, j’ai abordé ces sujets en littéraire, considérant que le langage est partie prenante de la recherche. Un mot, son étymologie, est un artefact, un témoin de vie. Les deux premiers chapitres du livre sont d’ailleurs consacrés à l’identité, au langage, à l’écriture, qui sont rarement évoqués dans un livre d’Histoire grand public. 

 

L.V.D.C. : Pourquoi « légendes » et non « mythes » ?

C. F.-L. : Parce que les mythes ne sont pas seuls à détenir des vérités cachées ou des énigmes révélatrices. Les légendes, ces fragments d’Histoire fantaisistes et mystérieux relayés de génération en génération, sont précieuses à revisiter. Si elles émerveillent, elles sont aussi le ferment de lieux communs et d’idées reçues auxquels ce livre se confronte.

 

L.V.D.C. : Quel est votre but avec cet ouvrage ? S’agit-il d’un texte engagé ?

C. F.-L. : « La Grèce antique n’appartient à personne. Plus exactement, elle appartient à tous », sont les premiers mots de la préface. Ils sonnent un peu comme un slogan qui m’est venu très instinctivement, comme dicté par toutes ces dernières années passées à animer notre association Eurêka. Permettre aux plus jeunes de découvrir la Grèce antique est notre mission. J’aime décloisonner et partager, et ce livre donne l’occasion de porter à la connaissance du plus grand nombre un savoir de spécialistes, universitaires, chercheurs, archéologues… En ce sens, oui, ce livre est engagé. 

 

L.V.D.C. : Pourquoi la Grèce antique souffre-t-elle d’autant de clichés ?

C. F.-L. : Formidablement présente dans tout ce qui nous entoure, la Grèce antique fut convoitée par tous : philosophes, architectes, artistes, scientifiques… Les lieux communs sont le signe de la permanence de son influence ! Il faut donc aller s’y frotter et décoder ce qui retient l’attention mais induit en erreur. Les clichés sont le signe de sa bonne santé dans l’opinion publique. C’est une star à qui l’on prête bien des histoires, on la travestie de nos fantasmes. Il faut accepter que cet imaginaire se développe autour d’elle car il nous guide vers ce qui charme le public, à qui l’on peut apporter des réponses concrètes pour rendre cette star plus réelle. Je pense que les amoureux de la Grèce antique seront ravis en lisant ce livre, de donner plus de chair à l’objet de leur fascination…

 

L.V.D.C. : Dès les premières lignes on est frappé par la familiarité et la maîtrise des connaissances : quelles ont été vos sources ?

C. F.-L. : Plusieurs sources se jettent dans ce livre-fleuve : les textes antiques, les rapports d’archéologues, les recherches universitaires, la littérature, la musique et la poésie. La familiarité vient de mon amateurisme. J’ai toujours considéré qu’il fallait tout lire, y compris ce qui est d’ordinaire marginalisé par les spécialistes, pour comprendre un sujet. Je crois que ce livre croustille de toutes ces lectures éclairantes et, même s’il est court, j’ai tenté de rendre hommage aux auteurs que j’ai lus et qui m’ont inspiré ces pages. Les notes de bas de page sont une bibliographie à jour de la recherche actuelle sur la Grèce antique. 

 

L.V.D.C. : Construit autour de 22 questions auxquelles vous apportez des réponses synthétiques, l’ouvrage se distingue par sa grande clarté. Certaines de ces questions vous ont-elles donné plus de fil à retordre ? Si oui, lesquelles, et pourquoi ?

C. F.-L. : J’ai choisi les sujets à aborder avec minutie afin de couvrir différentes époques et permettre au lecteur de voir se dessiner sous ses yeux au fil des chapitres une société autant qu’une civilisation. L’une de mes premières lectures de jeunesse fut Les Grecs ont-ils cru en leurs mythes ? de Paul Veyne. Un livre mince qui m’avait tapé dans l’œil car je pensais y trouver une réponse. Ce texte fameux campait avec beaucoup de tact tout ce qu’il ne fallait pas penser du rapport des Grecs à leurs mythes mais ne répondait guère aux questions élémentaires que nous nous posons tous à ce sujet. Par conséquent j’ai regardé bien droit dans les yeux ce sujet délicat et je l’ai attaqué avec toutes les peines du monde mais fortement épaulée par les travaux de Vincianne Pirenne-Delforge et de quelques autres. Ce fut, si j’ose dire, une révélation ! Le chapitre qui m’a le plus coûté en termes de courage est aussi celui qui retient le plus souvent l’attention des lecteurs. C’est une leçon. Il faut parfois travailler à contre-courant, de soi et de ses illustres prédécesseurs.

 

L.V.D.C. : Y-a-t-il des questions que vous avez écartées ? Des « vérités qui fâchent » ?

C. F.-L. : Je crois n’avoir rien écarté. Le livre fait moins de trois cents pages et j’ai rusé pour faire entrer une multitude de sujets dans la boîte. Les sujets gênants ont été abordés  d’entrée : la question de l’identité est toujours susceptible de soulever des débats, or c’est par elle que s’ouvre le livre. La question de l’homosexualité est aussi un incontournable cliché qui permet d’aborder la sexualité d’une manière plus générale. Les questions qui fâchent sont celles qui nous tendent un miroir, à nous de le saisir !

 

L.V.D.C. : Que signifie « la vérité » en histoire grecque ? La vérité est-elle plus belle que la légende ?

C. F.-L. : Dans cette collection le mot « vérité » est au pluriel. C’est déjà un premier élément de réponse. Selon moi les vérités historiques éclosent au croisement de la réalité archéologique et de l’interprétation des textes. J'aime beaucoup l'ambiguïté que suscite le verbe « inventer », qui peut tout à la fois, selon le contexte, signifier « affabuler » et « mettre au jour un artefact ». Une journée d'archéologue est une réussite quand elle se solde par une invention ! J'espère qu'en refermant ce livre, le lecteur sera encore plus enchanté par tant de vérités.

 

L.V.D.C. : Sans nous dévoiler le livre, quelles sont les légendes qui circulent sur les Amazones ? Et sur le vin ?

C. F.-L. : La grande découverte de ce livre c’est que les Amazones ont existé et qu’il y en a eu de toutes sortes comme il y a eu plusieurs sortes de vins. Des femmes vivant en autonomie et guerrières ne pouvaient pas laisser indifférents les Athéniens qui écartaient les femmes de la vie civique. Quant au vin, il est l’un des piliers civilisationnel de la Méditerranée, et se coule aussi bien dans les banquets que dans la vie religieuse ou la santé. Le point commun entre les Amazones et le vin ? C’est que dans les deux cas ils sont toujours présents parmi nous !

 

L.V.D.C. : La guerre de Troie a-t-elle eu lieu ?

C. F.-L. : Oui et nous avons remonté le fil de l’Histoire jusqu’à saisir quels peuples se sont réellement affrontés sur ce petit bout de terre acquis au début du siècle dernier par un grand rêveur, Schliemann. Il voulut retrouver la Troie d’Homère et il nous a légué un site majeur qui nous permet de comprendre aujourd’hui pourquoi des aèdes, dès le VIIIe siècle av. J.-C.,  ont voulu en garder mémoire par de si beaux vers.

 

L.V.D.C. : Pour finir : y-a-t-il une question subsidiaire à laquelle vous souhaiteriez répondre rien que pour nos lecteurs ?

C. F.-L. : « Êtes-vous déçue d’avoir retrouvé l’Atlantide ? » C’est vrai, elle se situe page 48 du livre. Mais c’est une question à laquelle je répondrais autrement. L’Atlantide est la métaphore de tout chercheur, c’est en plongeant profondément dans l’obscurité que jaillit la lumière !

 

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