Miroir, mon beau miroir... – Athéna, côté obscur

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Amis des Classiques, les mythes sont des miroirs : il suffit de les regarder pour voir le reflet véridique, de notre âme et de l’âme du monde. Par Laure de Chantal

Tous les dieux grecs sont ambivalents, mais le roman noir de la déesse aux yeux qui brillent est particulièrement chargé. Il commence dès sa naissance, sur les bords du lac Triton. Lorsqu’elle est née, jaillie en armes du crâne de Zeus fracassé pour l’occasion, comme tous les nourrissons elle poussa un cri, mais le sien fit trembler l’entièreté de l’univers et effraya tous les dieux. Abandonnée au lac, c’est Triton et Tritonis, sa compagne, qui élevèrent la jeune déesse, comme leur filles, Tritée et Pallas, selon les mœurs libyennes, où les femmes aussi, comme les guerrières d’Hespéra, apprenaient à se battre. Athéna fut éduquée en amazone. Il n’est pas invraisemblable de penser qu’elle ait été éduquée par des Amazones, au moins aux armes. C’est peu dire que la jeune pupille avait des prédispositions et qu’elle donna satisfaction à ses parents d’adoption. Sa force divine cependant lui jouait des tours. Un jour qu’elle était jeune — gageons que la déesse de la sagesse n’a pas atteint tout de suite l’âge de raison—, elle tua brutalement sa compagne de jeu, Pallas. Querelle, maladresse, manque de maîtrise de sa force ? Face au corps de son amie morte, Athéna pleurait, mais personne ne sait si c’étaient des larmes de tristesse, de rage ou de joie. Après cet épisode, Athéna ne fut plus jamais vue en Libye. A-t-elle été exclue ou punie par les souverains du lieu ? Est-elle partie se purifier, comme c’est la coutume, même pour les dieux, après un meurtre ? Personne n’ose le dire, aucune trace n’est restée, pas même le lieu du crime. Qui sait si ce n’est pas Athéna elle-même qui a causé la disparition du lac ?


Loin de l’image lisse et irénique qui en est souvent donnée, Athéna est une déesse violente : dès ses premiers faits d’armes, lors de la guerre des Olympiens contre les Géants, elle se distingue par sa brutalité et sa déloyauté, lapidant son adversaire (un géant nommé lui aussi Pallas) puis l’écorchant pour faire de sa peau épaisse et serpentine une cuirasse supplémentaire (méthode similaire à ce que pratiquaient certaines Amazones dont les adversaires finissaient souvent en tapis de selle). Dans l’Iliade lorsqu’elle vient en aide à Diomède, elle rivalise de cruauté. Le malheureux Pandaros en fait les frais : la pique dirigée par Athéna l’atteint au coin de l’œil, traverse le nez, les dents, la langue, la mâchoire et termine son chemin dans la jugulaire. Souffrant, défiguré, le beau héros Troyen meurt cloué à la terre sans pouvoir dire un dernier mot. Dans l’Odyssée, un seul de ses cris suffit à terroriser l’ensemble des prétendants. Athéna est dite promachos, « favorable au combat » mais aussi, au front, toujours devant, pour le meilleur (pour elle et pour les autres qui la suivent), comme pour le pire (pour les autres seulement). Afin de gagner, d’être la première, Athéna fait feu de tout bois, tous les moyens sont bons, même malhonnêtes ou sournois. Sa fameuse ruse, la métis, l’intelligence fulgurante qu’elle tient de sa mère Métis qui en est l’incarnation, lui permet, dans ce domaine aussi, d’arriver à ses fins. Le cheval de Troie, qu’elle suggère à Ulysse, n’est qu’un exemple parmi tant d’autres. Pour parodier une réplique fameuse, si Athéna entrait en scène pour dire « le petit chat est mort » toute la salle penserait que c’est elle qui a fait le coup [1] .

Féroce, fougueuse, fourbe, Athéna est aussi intransigeante : elle aveugle Tirésias, l’enfant d’une de ses amies, parce que le petit garçon l’a vue à sa toilette, lavant ses beaux cheveux dans l’Océan, arguant que nul mortel ne peut la voir ( ce qui est faux pour Ulysse par exemple). Impitoyable, elle est encore plus exigeante envers ses prêtresses : la malheureuse Méduse en fait les frais, qui en plus d’avoir été violée par Poséidon, est transformée en Gorgone par Athéna qui ne supporte pas l’idée que sa prêtresse n’ait pas été capable de conserver intact son temple. Gare à celui ou celle qui souhaiterait rivaliser avec elle : Arachné, araignée pour l’éternité peut en témoigner. Où qu’elle aille, il faut qu’elle domine, et elle va très loin, fondant quantité de cités, n’hésitant pas à expulser les dieux locaux pour y installer son pouvoir. C’est ce qu’elle fait à Athènes, prenant l’ascendant sur Arès en sa propre colline, l’Aréopage, lors du procès d’Oreste, boutant Poséidon hors de la cité en promettant aux habitants l’olivier, donc le commerce et la paix, quand le dieu de mer n’offrait que le cheval. Quelle cité ne voudrait pas de la prospérité ? Elle nomma la ville en son nom, et mit toute son intelligence pour lui assurer la victoire en toute occasion. La seule compétition qu’elle n’ait pas gagné est celle qui l’opposa à Héra et Aphrodite, lors du jugement de Paris: Troie partit dans les flammes alors qu’Athènes, elle, grandit et fleurit sous l’égide de son invincible maîtresse. C’est aussi cette part ténébreuse qui donne à la déesse toute sa splendeur : il faut beaucoup d’ombre pour supporter tant de lumière.


[1] Si la réplique est issue de lÉcole des femmes de Molière , sa parodie provient du Dernier métro,
le film de François Truffaut.