Dans le jardin de Jean-Victor Vernhes (entretien)

Média :
Image : Illustration de l'entretien Vernhes
Texte :

Jean-Victor Vernhes, bien connu des hellénistes en herbe pour son célèbre manuel Ἕρμαιον. Initiation au grec ancien publié aux éditions Ophrys, et dont le nom est indéniablement lié à l’association Connaissance hellénique, nous fait l’honneur d’un entretien exclusif pour nous raconter le grec par la racine.

 

La Vie des Classiques : Comment vous présenter ? Quelle a été votre formation intellectuelle ?
J.-V. V. : Je vais tout vous dire. Ce sera de l’autobiographie ! Mes propos pourront s’intituler Souvenirs d’enfance et de jeunesse ou encore Confession d’un enfant de l’autre siècle. Il se trouve que le contexte de ma venue au monde symbolise le partage du savoir. Je suis né dans une petite école de campagne où ma mère était institutrice. Le bâtiment est aujourd’hui la bibliothèque municipale du bourg finistérien de Mespaul, dans le canton de Saint-Pol-de-Léon. On y cultive d’excellentes pommes de terre, et même…

 

L.V.D.C. Mais dites-nous comment est née votre passion des langues anciennes, et notamment du grec ancien ?
J.-V. V. : Sautons un peu plus de treize ans. Nous voilà à Albi. Mon père enseignait les mathématiques, ma mère était devenue professeur de sciences naturelles (les actuelles SVT), je poursuivais ma scolarité, en troisième, à l’actuel Lycée La Pérouse. J’aimais les voyages dans le temps qu’offre l’étude du latin, mais je ne faisais pas de grec. Nous avions au programme l’Iphigénie de Racine, que je lisais dans le Théâtre choisi de Racine des classiques Hachette. Des notes montraient comment Racine s’était inspiré de l’Iphigénie à Aulis d’Euripide, et en donnaient des citations, texte grec et traduction. Les caractères grecs me fascinaient. Les mots étaient chargés de magie. Il me fallait donc apprendre le grec. Un jour du second trimestre j’ai dit à ma mère mon envie de faire du grec. Elle a été aussitôt en parler à mon père qui dans le jardin s’occupait des fraisiers : — Figure-toi que Jean-Victor a envie de faire du grec ! — Du grec ! Mais il a déjà assez de travail comme ça. Et puis il est plutôt d’esprit scientifique. Non, non, ça ne va pas. Réponse de ma mère : —  Mais il risque de se buter. Le mieux est de le laisser faire. Il verra que c’est difficile, et laissera tomber. C’est la meilleure tactique. De la salle de séjour j’ai tout entendu.

 

L.V.D.C. Et quels furent vos premiers pas ? Vous en avez certainement parlé à votre professeur de Lettres.
J.-V. V. : Chez le bouquiniste qui était en face du Lycée j’ai trouvé la vieille Grammaire grecque de Ragon et les Exercices grecs de Maquet et Flutre, qui étaient alors en usage. Je me revois apprenant l’alphabet, trouvant dans la grammaire ce qui correspondait au livre d’exercice. Mon professeur de Lettres était tout disposé à m’aider, mais a eu l’intuition que le mieux était de me laisser faire à ma façon. Je me sentais en longueur d’ondes avec cette langue, et le mieux en effet était de me laisser la capter.

 

L.V.D.C. : Quel a été le premier texte grec que vous avez abordé ? Quel souvenir en gardez-vous ?
J.-V. V. : J’avais trouvé chez mon bouquiniste un Choix de Fables d’Ésope en classique Hachette, un peu rongé dans une marge par une souris de passage. Je le conserve précieusement. C’est un petit livre destiné à des élèves de quatrième classique possédant les premières bases de la grammaire. Il comporte beaucoup de notes et un petit lexique complet. J’en faisais mes délices sous le vieux prunier au fond du jardin, non loin du poulailler. Quand j’avais déchiffré une fable, j’aimais la relire. J’aimais aussi relire celles que j’avais déchiffrées précédemment. J’en apprenais quelques unes par cœur. Mais mon zèle n’allait pas jusqu’à en faire des traductions. J’ai compris plus tard que là est le grand secret. Lorsqu’on vient d’avoir lu ou déchiffré un texte grec ou latin, c’est dans le système de la langue d’origine qu’on en perçoit  la signification. Si vous restez dans cette position, vous allez devenir en quelque sorte un habitant de cette langue. Si vous vous empressez de traduire, la magie s’évanouit. Si vous avez étudié le texte en vous aidant d’une traduction, oubliez celle-ci, et habitez le texte, tout comme on fait disparaître les échafaudages avant d’habiter la maison qu’on vient de construire. La pratique de ce petit livre m’a révélé ce principe.

 

L.V.D.C. : D’autres livres sans doute n’ont pas tardé à jouer aussi un rôle déterminant.
J.-V. V. : Vers la fin du printemps j’ai découvert Les mots grecs de F. Martin, groupés par familles étymologiques, ouvrage toujours disponible. Le début de la préface est resté gravé dans mon esprit : « La clef de l’étude du grec, c’est l’étude des mots ; et la clef du vocabulaire, c’est l’étymologie. » Plus loin apparaît la notion de langues indo-européennes et d’indo-européen, fondamentale dans nos études. Il me paraissait évident que lorsqu’on étudie une langue, il faut en apprendre les mots, et je me suis donc plongé dans de livre. Certains étudiants sont un peu réticents à cette méthode étymologique : je leur recommande le bon vieux Vocabulaire grec de Fontoynont, basé sur un choix de textes.
Arrivèrent les vacances d’été. Comme d’habitude nous sommes partis pour notre vieille maison de Camaret, à la pointe de la Bretagne. Elle a été achetée jadis par une arrière grand-mère qui fut la sage-femme de la presqu’île. Ses forceps y sont encore, dans un placard.

 

L.V.D.C. : Voilà qui vous prédestinait à certaines maïeutiques, à la mise au monde d’étymologies. Quel bel emblème !
J.-V. V. : Me voilà donc au bord de la mer, avec mes quelques livres de grec. J’y consacrais, de façon fort détendue, le temps que je voulais. Les mots que j’apprenais dans mon livre de vocabulaire s’associaient à des perceptions de vagues, de vent, de bruyères, de ressac sur les galets… Tout doucement arrivait la rentrée, et je me suis trouvé en seconde, rencontrant la pédagogie traditionnelle. On faisait des versions, on découvrait les auteurs du programme, dans Les textes grecs de Guastalla, une référence didactique de l’époque.

 

L.V.D.C. : Mais vous poursuiviez certainement votre chemin parallèle, vous alliez fouiner chez votre bouquiniste.
J.-V. V. : Bien sûr. Je me suis attaché tout d’abord à finir le Martin. Je me souviens d’une forte grippe au cours deuxième trimestre. J’étais arrivé à la lettre Y : ὕδωρ, ὑγρός, ὕπνος, ὕβρις… Dans ma fièvre, les lignes me semblaient parfois onduler comme des vagues, mais j’avais la rage du grec ! Sur les étagères du bouquiniste, j’ai trouvé les Morceaux choisis des Dialogues des morts, des Dialogues des dieux, et de l’Histoire véritable de Lucien, en classique Hachette avec copieuses notes et petit lexique : même régal qu’avec mes fables d’Ésope. Puis ce fut l’Ion de Platon en classique Delagrave. Puis d’autres, dans ce même genre d’éditions : l’Apologie de Socrate, quelques Vies de Plutarque… J’aimais lire cela sous mon prunier, quand le temps le permettait.

 

L.V.D.C. : Mais ces éditions ne comportent que rarement ce petit lexique cher à votre cœur. Malgré votre connaissance du vocabulaire, il vous a bien fallu avoir recours au Bailly.
J.-V. V. : J’avais fait une découverte capitale : le Dictionnaire grec de poche de Georgin, toujours disponible chez Hatier, où on trouve les mots bien vite, et avec lequel on se débrouille de façon étonnante. Le Bailly, c’était pour élucider les difficultés restantes ou trouver des précisions. Plus tard j’ai aimé la collection Érasme, où les notes sont une aide efficace à la lecture, puis tout récemment le recueil Les Lettres grecques, paru aux ‘Belles Lettres’, qui offre le même secours. Ceci dit, je n’ai aucune incompatibilité d’humeur avec les savantes éditions bilingues qui nous rendent accessibles tant d’auteurs antiques. Bien vite, j’ai aimé lire, en Budé, des discours de Lysias ou l’inoubliable Daphnis et Chloè de Longus. Mais mon objectif, comme je l’ai dit, était dans tous les cas d’habiter le texte. La pratique du texte seul est au début le meilleur chemin pour y parvenir.

 

L.V.D.C. :, Ces confidences sur le lycéen que vous avez été seront utiles aux étudiants hellénistes. Parlez-nous aussi de vos années d’étudiant en Faculté. Quelles ont été alors les rencontres déterminantes, de chair ou de papier, dans votre parcours ?
J.-V. V. : Mes parents avaient été nommés à Suresnes. Nous habitions à Courbevoie, non loin de la gare d’Asnières. Et me voilà devenu étudiant en Sorbonne, après une terminale au Lycée Condorcet. J’ai en mémoire bien des visages, bien des amitiés, bien des rencontres.
J’ai suivi les cours de Pierre Chantraine. J’en reste imprégné. J’ai eu la chance de le voir chez lui. Il avait mis en chantier son dictionnaire étymologique, dont les matériaux étaient dans des classeurs, sur les étagères de son bureau. « Les étymologies grecques, m’a-t-il dit, sont ou évidentes ou inconnues. » Je me rendais bien compte que c’était une boutade.
Je regrette de ne pas avoir plus souvent assisté aux cours d’Émile Benvéniste, au Collège de France, à quelques pas de la Sorbonne. Je me souviens du calme émanant de ce grand maître des études indo-européennes. Je ne savais pas encore qu’aux années sombres il avait dû, parce que juif, quitter le Collège de France et se réfugier en Suisse.
J’ai eu la chance d’être élève de Henri Goube, dont le talent pédagogique rendait claire la linguistique historique du grec, et donnait toutes les clefs pour l’étude des dialectes, de la langue homérique en particulier. Ici permettez-moi une utile digression. L’accès à ces notions n’est pas réservé à celles et à ceux qui les ont étudiées en Faculté. Il  a existé des éditions classiques donnant une excellente initiation à la langue d’Homère (je pense à la Petite Odyssée d’Éloi Ragon, à son chant I de l’Iliade, et à la Petite Iliade de l’abbé Bertrand), dont on peut se procurer des reproductions à ‘Connaissance hellénique’, dont nous avons à parler.
Une rencontre qui fut d’abord de papier : je trouve chez Gibert un petit Manuel d’hébreu, premier degré, par Maurice Horowitz. Il y a trois degrés (ces livres, remaniés, existent toujours). J’ai su plus tard qu’en déportation il avait fait vœu de se consacrer à l’enseignement de l’hébreu s’il en réchappait. Il avait fondé une association : l’Institut de la Connaissance Hébraïque. Un jour j’ai été convié à une fort œcuménique session d’hébreu à La Catho, rue d’Assas. Je me souviens en particulier d’un groupe de jeunes femmes de professions diverses qui étudiaient l’hébreu biblique sous la direction de l’abbé Steinmann. On les appelait les Steingirls. Alors j’ai entrevu l’existence de lieux ou de réseaux de diffusion des savoirs extérieurs aux institutions officielles.
Une histoire de banc public m’y a fait réfléchir. Nous avions au programme je ne sais plus quels livres des Lois de Platon. Assis sur un banc, face à la Seine, non loin du pont d’Asnières, j’étais plongé dans cette lecture. Un ouvrier vêtu d’un costume de toile blanche un peu maculé est passé devant moi. Je l’ai vu s’arrêter, hésiter, fixer le regard sur mon livre. Il s’est éloigné, a hésité de nouveau, puis s’est approché : « Excusez-moi, mais je vois que vous lisez un volume de la collection Budé, série grecque. » D’un geste je l’ai invité à s’asseoir. Il était plâtrier, et consacrait ses loisirs à l’étude du grec. Il avait quelques problèmes, en particulier pour certains termes grammaticaux. Je lui ai donné des explications, nous avons un peu discuté, puis il est retourné à son travail. Je regrette que l’élargissement de la voie ait fait disparaître ce banc.
Voici encore une rencontre, de vinyle et de papier. Ce fut l’acquisition de la méthode Linguaphone de grec moderne, me révélant que cette langue n’est pas une autre langue que le grec ancien, mais un autre état de le même langue. Je voyais le vocabulaire étonnamment conservé, ce qui ce qui met la langue parlée aujourd’hui en Grèce tout à fait accessible à celles et  à ceux qui ont étudié le grec ancien.

 

L.V.D.C. : Vous avez publié, dans les années 70, un manuel d’initiation au grec ancien devenu une référence en la matière : comment vous en est venue l’idée ? est-ce que cela a été un travail de longue haleine ? quelles sont ses particularités, ses singularités ?
J.-V. V. : De longue haleine, oui, et ce fut parfois le parcours du combattant. Je mijotais cela depuis longtemps, rêvant de créer la méthode dont j’aurais aimé disposer lors de mes débuts, une méthode présentant une progression de textes authentiques, autour desquels s’articuleraient grammaire, vocabulaire, exercices. L’étudiant pourrait ainsi entrer dans le grec comme j’y suis entré jadis en lisant Ésope, puis Lucien, sous mon prunier. Je souhaitais aussi, en songeant à mon plâtrier, être accessible à toute personne intéressée. Mais pour bien vous répondre je dois continuer à égrener mes souvenirs.
Après l’agrégation, en 1962, je suis nommé au Lycée de Bayonne, mais en novembre je reçois ma feuille de route pour faire mon service militaire. Retrouvant ensuite mon poste, j’ai eu la chance d’avoir à enseigner le grec en quatrième à une dizaine d’élèves. J’ai réalisé pour eux la première version, polycopiée, de ma méthode. C’était ronéoté à l’encre bleue par le secrétariat du lycée, c’était assez joli. Les étapes étaient déjà structurées comme vous les connaissez, avec leurs textes de base accompagnés de notes copieuses. Cela marchait très bien avec les élèves, et j’ai noté beaucoup d’observations.
À la rentrée suivante j’étais assistant à la Faculté des Lettres d’Aix-en-Provence. Nouvelle chance : pendant plusieurs années, j’ai été chargé du cours de grec pour débutants ! Une partie d’entre eux s’engageaient dans une licence de lettres classiques. D’autres, venus de sections diverses, avaient choisi cette option. J’ai repris mes polycops de Bayonne, je les ai amplifiés, testés, remaniés. Lorsque j’ai senti la matière mûre pour une publication, j’en ai tiré, en l’adaptant aux autodidactes, une sorte de tapuscrit.

 

L.V.D.C. : Vous avez alors pris contact avec les éditions Ophrys ?
J.-V. V. : J’ai d’abord pensé aux éditeurs les plus connus, Hachette, Armand Colin, etc. J’ai été accueilli avec une politesse amusée. Mon ignorance de la disparition prochaine des études grecques prêtait à sourire. Et si je publiais à compte d’auteur ? La réponse était non, car le stockage occupe un espace coûteux, et on ne peut en gaspiller pour un ouvrage qui ne correspond pas à une clientèle. 
Courant 1971, j’ai téléphoné à Gap, où se trouvaient, jumelées, les éditions Ophrys et l’imprimerie Louis Jean, qu’un ami, pendant mon service militaire, m’avait signalées en me voyant travailler à cela. J’ai rencontré Albert-Yves Jean à l’imprimerie. Le verdict était qu’en tant que gestionnaire il ne pouvait prendre un pareil risque. Et le compte d’auteur ? Oui, ce ne pouvait être que cela. Ce serait donc ainsi. J’ai posé la question du stockage. La réponse fut soulignée par un grand geste vers les Alpes : « Ici, nous avons de la place ! » Les éditions Ophrys assureraient la diffusion de l’ouvrage et le mettraient au catalogue.
Le gros problème était la composition typographique : usage de caractères étrangers, nombreux tableaux, mise en page complexe. Or on n’accordait pas aux particuliers les tarifs des professionnels. Ce serait ruineux … La micro-informatique étant encore adolescente, la seule solution était de réaliser la composition moi-même sur une machine à écrire à polices variables, comportant des polices grecques : la toute récente IBM à sphères, qui donnait des caractères très nets. L’imprimeur ajouterait les gros titres (grammaire, vocabulaire…) et encadrerait les tableaux. On tirerait à deux mille exemplaires : « Cela suffira pour dix ans. »
J’ai patiemment refait mon tapuscrit de cette façon. À chaque changement de police, changement de sphère. Au printemps 1972, le manuel sortait de presse et figurait au nouveau catalogue Ophrys. De mon côté, je diffusais de tous côtés des prospectus.
Début décembre, coup de fil de Gap : « C’est épuisé ! Il faut réimprimer. »
Du courrier m’était transmis. Des correspondants très divers se disaient heureux d’avoir découvert ce manuel, et parfois disaient avoir longtemps cherché. En ce temps-là était en vogue l’auteur viennois Ivan Illich. J’avais un jour noté une citation de lui préconisant que se constitue ‘un réseau souple où chaque personne désireuse de s’instruire serait à même de trouver les contacts nécessaires’. Il fallait instituer un tel réseau pour le public qui se révélait ainsi. Ce réseau fut Connaissance hellénique, mettant les intéressés en contact avec un ‘correcteur’ ou une ‘correctrice’ bénévole qui serait leur guide. Ils sont actuellement un groupe d’une soixantaine, animé par Brigitte Franceschetti, qui est aussi créatrice de l’association Nausicaa (initiation au grec en primaire), et qui à mes débuts fut de mes étudiantes.

 

L.V.D.C. : Dans cette volonté de transmettre au plus grand nombre votre passion, et comme vous l’expliquez dans un texte paru dans le Bulletin de l'Association Guillaume Budé en 1977, vous avez fait le pari (fou ?) d’initier au grec ancien, par correspondance, des personnes de tous horizons en fondant Connaissance hellénique. Quel bilan pouvez-vous nous livrer de cette odyssée, près de 45 ans après son lancement ?
J.-V. V. : Cette odyssée, je la raconte dans deux textes. Le premier, sérieux, s’intitule Une aventure culturelle. Le second, fantaisiste, s’intitule On a rencontré Socrate à Gardanne : on y voit Socrate revenu de chez Hadès pour une journée et rencontrant Pascal Boulhol, actuel président de Connaissance hellénique.
Le bilan ? Durant toute cette longue période, environ treize mille de ces nouveaux hellénistes sont passés par notre service d’initiation au grec ancien. Nous avons à notre bilan d’avoir donné une réponse à la question « Mais qui peut s’intéresser encore au grec aujourd’hui ? », en mettant en évidence la quantité et la diversité des intéressés. Ils sont de professions très diverses, de toutes les zones de la société, et nullement une caste d’héritiers de quelque chose. J’ai informé de tout cela Pierre Bourdieu, qui n’était pas vraiment pas un défenseur des études classiques, Dans sa réponse chaleureuse, publiée dans je ne sais plus quel numéro du λύχνος, il nous dit que cette expérience mériterait une étude sociologique.
La micro-informatique progressait. Dans le milieu des années quatre-vingt, on voyait se développer le traitement de texte et apparaître les imprimantes à laser, dont le résultat valait la meilleure typographie. L’éditeur m’incitait à recomposer le manuel. Mais on ne trouvait pas encore de caractères laser pour le grec ancien. L’helléniste Richard Goulet, fort compétent en informatique, y a pourvu providentiellement, en créant le caractère Massilia, qui dès lors a servi aussi à composer aussi le λύχνος, lui donnant un aspect vraiment professionnel sous les doigts de la réalisatrice de ses maquettes, Dominique Blanc, laquelle a également recomposé le manuel, et veille toujours sur bien des choses. Cette recomposition du manuel fut aussi une refonte y intégrant l’expérience pédagoqique de tout ce nouveau public. Ainsi parut l’édition de 1989. En 1994 l’ouvrage a été augmenté de sept étapes et a reçu le titre d’ἕρμαιον.
Il faut mettre aussi au bilan la revue ‘Connaissance hellénique’, le λύχνος, auquel je viens de faire allusion Son programme est d’une part de s’adresser à un public élargi, d’être accessible à l’amateur (dans le meilleur sens du terme) tout en intéressant le spécialiste, d’autre part de présenter les divers aspects du phénomène grec, des origines à nos jours. Janine Kaminski, traductrice de grec moderne, assure la présence de la littérature grecque contemporaine. Sous sa formule ancienne, la formule papier, la revue tirait à un peu plus de deux mille exemplaires. Depuis la rentrée 2012, elle est passée en ligne, sous l’impulsion de son rédacteur en chef, Christian Boudignon, ce qui  accroît largement son audience.

 

L.V.D.C. : Et si nous nous penchons plus particulièrement sur des questions de prononciation, comment reconstituer le « parler » d’un Périclès ou d’un Platon?
J.-V. V. : On s’étonne toujours d’apprendre que, sans disposer d’enregistrements d’époque, on a des notions précises sur ce parler, et même des parlers grecs d’autres temps et d’autres régions. C’est l’objet d’une science précise, qui procède par étude de divers témoignages, de divers indices, de divers recoupements. En interrogeant les inscriptions, on arrive à faire parler la pierre. L’ouvrage de référence en la matière est Vox graeca, the ponunciation of Classical Greek, de W. Sidney Allen. Un membre de notre équipe, Daniel Di Meglio, fait des recherches de synthèse vocale en grec ancien. Quant à moi, j’ai apporté dans le λύχνος deux contributions scientifiques à ces questions : sur les diphtongues EI et OY, où ma position s’écarte de le doxa, et sur les intonations du grec ancien, que nous savons très semblables à celle d’une langue vivante, le lituanien.
En 1996, j’ai fait des enregistrements de textes d’ἕρμαιον en une restituée respectueuse non seulement des longues et des brèves, mais aussi des intonations. Il se trouve qu’à mon arrivée à Aix-en-Provence, il y avait à la Faculté un enseignement de lituanien, que j’ai suivi avec une certaine assiduité. Certains de mes étudiants étaient mes condisciples à ces cours, dont Pierre et Jocelyne Martin, qui assurent actuellement le secrétariat de Connaissance hellénique. J’avais gardé un net souvenir des intonations, mais j’ai voulu m’assurer en laboratoire de phonétique, avec l’aide des techniciens, de ma capacité à les reproduire, en nous référant à des graphiques provenant du laboratoire de phonétique de Vilnius. Ce n’était pas mauvais. J’ai en outre pu, grâce à un heureux enchevêtrement de circonstances, disposer de bons enregistrements du manuel de lituanien dont nous faisions usage.
Ces enregistrements sont disponibles sur CD à Connaissance hellénique, avec en prime la fable d’Ésope Le laboureur et ses enfants. Ils sont également en accès libre sur le site des éditions Ophrys, et sont signalés dans la dernière édition d’ ἕρμαιον.

 

L.V.D.C. : τὸ ἕρμαιον pour votre Initiation au grec ancien, ὁ λύχνος pour la revue de Connaissance hellénique… Autant de termes qui se trouvent sur le chemin vous reliant à la Grèce : pourquoi ces choix ?
J.-V. V. : Un ἕρμαιον est une heureuse trouvaille, une bonne aubaine. Or tout le parcours que je viens d’évoquer n’est-il pas une enfilade d’ἕρμαια ? Quant au λύχνος, j’ai bien sûr pensé à la lanterne de Diogène, mais aussi à La Lanterne d’Henri Rochefort, qui en son temps fut un brûlot contre diverses contraintes et nuisances venant d’en haut.

 

L.V.D.C. : Les antiquisants en herbe pratiquent souvent l’exercice formateur du « petit latin » ou du « petit grec ». L’avez-vous également pratiqué, et/ou le pratiquez-vous encore ? Quels auteurs vous ont accompagné ?  
J.-V. V. : Je connais bien ces expressions, mais je les trouve sinngulières. Un jour je prends un collègue dans ma voiture. J’y avais Œdipe-Roi, que je relisais dans la vieille édition Georgin en classique Hatier. Alors il me dit : « Ah ! Vous faites du petit grec ! » En effet j’ai toujours été un fervent de cette pratique consistant à lire du grec, à en lire beaucoup, en jetant au besoin un coup d’œil soit à gauche sur la traduction soit en bas sur les notes. J’ai une prédilection, vous le soupçonnez, pour cette seconde formule. Bien des auteurs ont été ainsi mes compagnons. Je pense en cet instant à Lucien. J’ai découvert de cette façon Les Éthiopiques d’Héliodore, que Racine dévorait dès qu’il a su lire le grec, qu’on lui confisquait, qu’il rachetait… L’anecdote est bien connue. Il est impensable d’abandonner ce style de familiarité avec les auteurs. Je suis surpris qu’on appelle cela du ‘petit grec’, car le plaisir et le profit intellectuels qu’on y trouve sont grands.

 

 

L.V.D.C. : Pour finir sur une note plus personnelle : quelle est votre étymologie ou votre racine préférée, et pourquoi ?
J.-V. V. : Là, vous me prenez par les sentiments, car l’étude des racines et des groupements étymologiques est pour moi attrayante et fondamentale. Je pourrais choisir la racine δεχ- (ou δεκ-). C’est l’idée de recevoir, c’est l’accueil, c’est la convivialité. C’est aussi l’idée d’habileté : δεξιός, qui signifie aussi ‘de bon augure’. C’est encore la racine de δόκιμος ‘éprouvé, valable’, c’est la racine de δόξα ‘gloire’… Ah ! Mais la δόξα, c’est aussi la simple opinion subjective, l’impression reçue et altérée par les puissances trompeuses, s’opposant à la vraie science. Je me tournerai donc plutôt vers la racine ἀρ- qui est celle de l’ajustement, de la cohésion, de l’ἀριθμός pythagoricien, de la vertu (ἀρετή), de l’harmonie (ἁρμονία). Quoi de plus souhaitable que l’harmonie ?

Dans la même chronique

Dernières chroniques