Des chroniques sur les bandes dessinées en lien avec l'Antiquité sous la plume de Julie Gallego, agrégée de grammaire et maîtresse de conférences de latin à l’Université de Pau et des Pays de l’Adour.
Après ses albums Le Sourire des marionnettes (2009) graphiquement inspiré par les miniatures persanes, La Vision de Bacchus (2014) à la peinture du Quattrocento (avec les peintres Giorgione et Antonello de Messine) et surtout après Florida (2018) qui racontait la désastreuse aventure des Français en Floride au XVIe siècle (avec en palimpseste le texte latin de Jacques Le Moyne de Morgues, la Breuis narratio eorum quae in Florida…), Jean Dytar a amené ses lecteurs en plein cœur de l’affaire Dreyfus avec #J’accuse… ! (2021) puis tout récemment sur les pas d’Arthur Rimbaud, Paul Verlaine et Germain Nouveau dans Les Illuminés (2023, coécrit avec Laurent-Frédéric Bollée). Et c’est cette fois sur les terres du Mexique du XVIe siècle qu’il nous entraîne, sur Les Sentiers d’Anahuac, c’est-à-dire dans « le lieu/pays au bord de l’eau », puisque tel est le nom du Mexique aztèque en nahuatl, dans un album hybride qui mêle glyphes empruntés aux codices parvenus jusqu’à nous, gravures européennes de l’époque et codes modernes de la bande dessinée.
Nous suivons l’histoire d’Antonio Valeriano, de son enfance à sa vieillesse ; c’est un personnage dont l’existence est attestée mais qu’on ne connaît que sous son nom chrétien[1] et seuls certains éléments de sa vie nous sont parvenus.
La figure la plus marquante du monde politique indigène à Mexico dans la seconde moitié du XVIe siècle est Antonio Valeriano. Il n’est encore qu’un latiniste de talent lorsqu’au début des années 1550, dans son éloge de la ville de Mexico, l’humaniste Cervantes de Salazar lui tresse des couronnes : « En ce monastère [Tlatelolco] les franciscains ont un collège où l’on enseigne à parler et à écrire le latin (latine loqui et scribere) : un des maîtres de cette nation, Antonius Valerius, n’a rien à envier à nos latinistes, c’est un bon connaisseur de la religion chrétienne et l’éloquence est sa grande passion. »
Le même Antonio est salué par Bernardino de Sahagún comme le plus insigne de ses collaborateurs. Le chroniqueur franciscain Mendieta renchérit sur ses qualités de latiniste, de logicien, de philosophe et d’enseignant – c’est lui qui initiait au latin les novices franciscains –, avant d’encenser ses talents d’administrateur reconnus des vice-rois et donnés en exemple par les Espagnols[2].
L’album de Jean Dytar, coécrit avec Romain Bertrand, spécialiste de la période, est riche, passionnant, fascinant, aussi bien pour ses textes que pour ses images et, surtout, pour le rapport que textes et images entretiennent, sous une forme originale non seulement dans l’œuvre de Dytar mais plus globalement dans le médium. Cet album est un objet graphique qui définit ses propres codes de narration et permet de sortir d’un ethnocentrisme culturel concernant la latinité. Les textes en voix off correspondent au récit qu’Antonio fait a posteriori de sa vie ; ils sont associés en haut de page à sa tête, surmontée de l’assemblage des signes de l’eau et de l’oiseau pour correspondre à la prononciation approximative de son prénom en espagnol[3], et au glyphe tlatōli signifiant « la parole, le discours » placé devant sa bouche. Lorsque d’autres récits seront pris en charge par d’autres narrateurs, c’est une autre tête de profil qui sera intégrée à la page, par exemple p. 65-78 (récit de don Juan) ou p. 88-89 (récit d’Hernando).
Nous ne prétendons pas dans cette chronique procéder à l’analyse exhaustive de l’album. Nous nous focaliserons en effet juste sur l’un des aspects de l’ouvrage les plus marquants pour nous (outre son originalité dans le mélange des codes graphiques) : son rapport aux langues anciennes, et plus particulièrement au latin car le letrado Antonio fut un latiniste extraordinaire, alors même qu’en tant que jeune Aztèque il avait découvert totalement une langue et un système d’écriture et de pensée bien éloignés de ce qui constituait sa culture native.
« La colonisation alphabétique a immédiatement embrayé sur le latin. Dès leurs premiers abécédaires, les prières que les jeunes indiens devaient mémoriser étaient en latin[4]. » C’est alors qu’a pu se faire aussi petit à petit une ouverture vers un autre pan de la latinité : la culture classique, comme le parcours de vie d’Antonio va permettre aux lecteurs de le découvrir.
Le latin du XVIe siècle est l’indispensable clé pour accéder à un patrimoine gigantesque qu’il enracine dans un passé aussi prestigieux que reculé. Connaître le latin, c’est dialoguer avec le monde des Anciens et la mémoire européenne, c’est prendre une assurance contre l’oubli, c’est trouver un ancrage dans le temps qui ne revient jamais sur ses pas. Ouvrir cette langue aux indigènes était un geste majeur, éminemment politique et aux conséquences incalculables.
Sur un plan plus prosaïque, prisé pour ses vertus pédagogiques et morales, le latin est la langue de l’école. En acquérant une compétence aussi complète que possible dans ce domaine, les collégiens mexicains rejoignent les cercles favorisés des petits Européens. Autant d’excellentes raisons d’enseigner le latin à des élites que l’on veut intégrer à la chrétienté occidentale[5].
C’est après sa rencontre avec le moine franciscain Bernardino de Sahagún, auteur de la Psalmodia christiana, qu’Antonio va découvrir le latin, lorsque l’enfant va quitter vers l’âge de six ans sa famille pour entrer dans un collège destiné à former des Indiens lettrés[6]. Il deviendra professeur en 1546 et quittera définitivement le lieu en 1565 (p. 120), lorsqu’il acceptera la charge de gouverneur d’Azcapotzalco (une section de Mexico) à la demande du vice-roi.
Qui était ce Bernardino de Sahagún, qui a bel et bien existé, et qui aurait repéré les dispositions d’Antonio pour lui faire intégrer le Collège de la Sainte-Croix à Tlatelolco ?
Le vieil homme possède une expérience considérable en matière d’évangélisation. Il est aussi l’un des meilleurs experts du monde indigène et le responsable d’une compilation encyclopédique sur les sociétés préhispaniques, aujourd’hui connue sous le nom de Codex de Florence, et considérée comme un monument de la recherche ethnohistorique[7].
Le héros de cet album des Sentiers d’Anahuac, Antonio, fut l’un des collaborateurs de Sahagún, non pour la Psalmodia mais pour cet autre ouvrage, le Codex de Florence ou Codex florentin, nommé aussi Historia general de las cosas de Nueva España[8]. Une édition numérisée de la fin du XIXe siècle, traduite en français, est accessible sur Gallica[9]. On peut admirer aussi de nombreuses illustrations sur la page dédiée à l’ouvrage dans Wikimedia Commons et l’on se reportera surtout au site en anglais https://florentinecodex.getty.edu qui permet une navigation aisée entre les livres, mais aussi des entrées selon les divinités, les occupations quotidiennes, les animaux, etc. L’album Florida présentait déjà des pages reproduisant un autre codex, le codex Mendoza, avec l’hypothèse, intégrée à la narration, de la réutilisation de certaines de ces illustrations comme motifs indigènes translatés du Mexique au Brésil (dans les gravures de Théodore de Bry, graveur et imprimeur de l’œuvre de Jacques le Moyne).
L’album des Sentiers d’Anahuac nous montre comment Antonio et ses camarades vont apprendre le latin et comment, en cinq années[10], il va passer de latiniste débutant à latiniste éclairé et même à enseignant, devenant à son tour un maillon dans la transmission de la latinité (en partie au détriment de sa propre culture originelle, jusqu’à ce qu’il comprenne comment faire cohabiter les deux). Est ainsi évoquée l’évangélisation des jeunes Indiens qui doivent apprendre le latin, alors que la plupart des moines ne parlent pas eux-mêmes le náhuatl et sont donc incapables de procéder à une traduction qui en fournirait le sens.
Les moines lisaient à haute voix le Notre Père en latin, « Pater noster qui es in caelis », en invitant leurs élèves à répéter chaque parole. C’était à la fois poser des sons sur des alignements de signes et inculquer l’une des prières majeures du christianisme[11].
Originellement publié en langue française sous le titre suivant :
Les Sentiers d’Anahuac, de Romain Bertrand et Jean Dytar
© Éditions La Découverte - DELCOURT, 2025
Dans l’album (p. 24), les élèves sont ainsi représentés en train de chanter le credo : les paroles en latin avec la lettre initiale du verbe en lettrine ainsi que les notes de musique sur la portée sont présentes en haut des trois cases, comme pour en faire la bande-son[12]. Mais cette planche prend place après celles qui évoquent l’enseignement des langues anciennes, donc la succession des informations engage les lecteurs à considérer que les jeunes Indiens comprennent ce qu’ils chantent. La page 23, muette, par sa disposition en quatre bandeaux de quatre cases carrées, par la ressemblance de certaines cases correspondant aux mêmes moments de la journée, montre le temps qui passe, entre temps de repos, temps de prière et temps d’apprentissage.
Nous passions l’essentiel de nos journées à suivre l’enseignement des tlamatinime[13]. Le père Andrés de Olmos nous initiait au mystère du latin, tandis que le père Juan de Gaona nous aidait à comprendre la sagesse des Anciens Grecs. Le père Arnaldo de Basaccio, lui, s’évertuait à nous faire chanter en chœur[14].
Toutefois, la bande dessinée intègre une donnée importante : l’engagement de certains moines à apprendre la langue de leurs élèves. Ainsi, Antonio, alors même qu’il doit apprendre le latin, va enseigner le nahuatl à Bernardino de Sahagún, par un échange de statut de maître à disciple dans l’apprentissage de chacune des langues. La page 16 met en scène Antonio, juste avant son départ pour le collège impérial de la Sainte Croix (Santa Cruz) à Tlatelolco, en train de reprendre le père Sahagún qui prononce mal le mot colibri en náhuatl (huitzilli) : la capacité de l’enfant à enseigner est d’emblée mise en avant par le scénario, puisqu’il prend la peine de fournir un rapprochement avec le « dieu colibri de gauche », Huitzilōpōchtli, pour que la sonorité soit plus nette pour le padre et qu’il répète mieux la dentale écorchée à la première tentative. La case suivante montre alors le mot correctement prononcé par l’Espagnol : le cours a été efficace ! Cela établira une cohérence avec les planches ultérieures mettant en scène Antonio adolescent en train d’enseigner à son tour le latin. On ne voit pas les moines de Tlatelolco dans la même démarche d’apprentissage du nahuatl que Sahagún mais on peut considérer que c’est une ellipse et que la scène unique en amont a valeur d’exemple de ce qu’ont pu faire certains franciscains, d’autant qu’une case de la page 27 montre l’un des moines du collège adresser quelques mots en nahuatl à Antonio :
Pour que le modèle espagnol fonctionne à Tlatelolco, encore fallait-il que les maîtres européens puissent expliquer en nahuatl les arcanes de la grammaire latine. On suppose qu’à partir de 1536 ils sont au point. Dès lors, l’expérience que vivent les écoliers indigènes se rapproche de celle des petits Espagnols[15].
Les étudiants, triés sur le volet, possèdent dès le départ la lecture, l’écriture, plus un vernis de latin, une certaine connaissance de l’espagnol et l’habitude nouvelle d’écrire leur propre langue. Ils reçoivent un enseignement en latin et en nahuatl. En nahuatl parce que, une fois formés, ils sont destinés à intervenir en milieu indigène et que les missionnaires cherchent par tous les moyens à maîtriser les langues de leurs ouailles[16].
Le latin n’est pas associé seulement aux jeunes élèves puisqu’une case de la page 50 comporte une scène où l’un des moines prononce la partie finale de « l’onction des malades » (« Ut a peccatis liberatum te salvet… », la traduction en étant donnée en note) lors d’une épidémie de variole (ou d’un virus assimilé) décimant les Indiens après la Conquête.
Le but est bien de former des latinistes qui seront ensuite aptes à enseigner eux-mêmes le latin pour continuer l’évangélisation. Mais l’album montre surtout Antonio enseignant la langue latine et les subtilités de la littérature latine classique. Les pages 26-27 offrent un complet renversement des valeurs européocentrées car c’est le jeune Antonio, debout, avec une posture d’enseignant, qui maîtrise le latin et l’enseigne à ses condisciples plus jeunes assis sur le sol autour de lui[17] ; et ce sont deux Espagnols qui observent la scène de loin qui sont incapables, en revanche, de comprendre un traître mot à ce qu’ils ont entendu :
Antonio. – Nominativo : haec musa. Genetivo : musae. Dativo : musae. Accusativo : musam[18].
Premier Espagnol. – Décidément, je ne comprendrai jamais un traître mot de la langue des Indiens.
Second Espagnol. – Burro[19] ! C’est du latin !
Premier Espagnol. – Tu… tu plaisantes ? Ces sauvages parlent latin ?
Second Espagnol. – Ha ! Ha ! Non, je ne plaisante pas… Je n’ai pas tout compris non plus, mais je te garantis que c’est bien du latin !
Premier Espagnol. – Et… ça ne t’inquiète pas ? […]
Second Espagnol. – Tu n’as pas tort, c’est inquiétant[20].
Ce second Espagnol, dont seul le prénom est donné à un moment du dialogue que nous avons coupé, est en fait Jerónimo Lopez, comme l’indique explicitement la planche suivante avec sa signature à la fin de la lettre qu’il envoie au roi pour se plaindre de la situation. Le développement de cette culture humaniste ne va pas en effet sans entraîner des réticences de la part de ceux qui voient cette spécificité leur échapper. L’extrait de cette lettre authentique[21] dévoile les heurts qui ont pu émerger et les dangers que certains y voient pour justifier la colonisation et leur pouvoir. La planche, découpée comme en deux cases par un motif architectural extérieur à la narration, montre à gauche Jerónimo qui écrit la lettre et à droite le roi à qui la lecture en est faite, les deux illustrations étant chacune surmontées d’un pavé textuel correspond au contenu de la lettre :
Votre Majesté doit savoir que les pères plongent les Indiens dans la culture de la langue latine et leur font lire les sciences, d’où il s’ensuit qu'au moyen des livres qu’ils lisent, ils savent désormais tout sur les débuts de notre existence, et d’où nous venons, et de quelle façon nous fûmes soumis par les Romains et convertis à leur foi. Et ceci leur fait dire que nous aussi nous descendons de païens et que nous nous sommes soulevés et rebellés. […] Il y a là un grand péril pour le gouvernement des hommes et des âmes[22].
Jean Dytar et Romain Bertrand prêtent au padre Bernardino, vers la fin de sa vie, l’écriture d’une farce s’inspirant de cet épisode[23], qui fut jouée devant quelques invités puissants mais qui ne fut guère de leur goût, à en croire leur air outré en quittant les lieux, au milieu des éclats de rire des disciples et du vieux moine ravi de jouer un bon tour à tous ceux qui avaient œuvré pour saisir les feuillets de son Historia general.
Originellement publié en langue française sous le titre suivant :
Les Sentiers d’Anahuac, de Romain Bertrand et Jean Dytar
© Éditions La Découverte - DELCOURT, 2025
Quels auteurs grecs et latins les jeunes élèves du Collège étudiaient-ils ? L’album évoque certains noms, parfois mis en relation avec des éléments culturels aztèques. Ainsi, à la page 85, sont rapprochés Nezahualcoyōtl (qui a régné sur la ville de Texcoco de 1431 à 1472), « un souverain juste et respecté, qui aimait la poésie », et le « philosophe-roi dont parle Platon » parce qu’« il vivait dans un palais immense aux jardins luxuriants, peuplés d’oiseaux rares et d’animaux sauvages… ». Une séquence ultérieure, située des années plus tard, montre Antonio, plus âgé, entouré de jeunes élèves confortablement assis et tenant dans les mains du matériel pour prendre des notes : il procède à une lecture pédagogique (sans doute suivie d’une explication de texte) du passage des Métamorphoses d’Ovide (I, v. 114, traduction donnée en note) consacré à « l’âge d’argent » (après l’âge d’or et avant l’âge de bronze et l’âge de fer). L’illustration dans le haut de case représente à gauche Jupiter en tant que roi de dieux (en noir et blanc et hachuré, à la manière des gravures européennes) et à droite le dieu multicolore Tezcatlipoca (« dieu des ténèbres et du destin », selon le glossaire) conformément au texte précédent énoncé par Antonio, qui les associait, avec la même opposition graphique que sur la couverture et à la p. 22, qui présentaient un combat entre l’archange Gabriel et le dieu Xipe Totec (« L’Écorché », « dieu de la nature et du renouveau saisonnier », selon le glossaire), pour montrer le principe de l’évangélisation colonisatrice.
Les années avaient passé. J’accomplissais, au-delà de ses espérances, tout ce que le padre Bernardino attendait de moi. Pourtant, dans le secret de mon âme, une grande confusion régnait, pour laquelle j’implorais chaque soir l’indulgence du Seigneur. Le monde de mes aïeux me paraissait tantôt attirant, tantôt repoussant, tantôt étrangement familier, tantôt démesurément lointain. N’était-il pas bâti sur des fables, comme celle d’Ovide que je donnais à traduire aux novices pour leur enseigner la métrique latine ? Huitzilopochtli n’était-il pas un autre Hercule, et Tezcatlipoca un autre Jupiter[24].
Un tel texte, en mentionnant le nom d’Ovide dans la réflexion, permet d’intégrer astucieusement la référence de la citation latine qui va suivre, et évite de l’ajouter artificiellement à la note. Ce travail de lecture et d’analyse de la poésie latine classique s’accompagne de la composition de vers par les élèves eux-mêmes. Antonio est même « comparé à Cicéron et Quintilien pour l’élégance et la spontanéité de son latin[25] ».
Les bons élèves étudient la syntaxe et la morphologie avant de lire les Fables d’Ésope. Les plus doués sont encouragés à parler latin, et les fautes de chacun sont inscrites sur un cahier. Ils sont aussi initiés à la lecture d’Ovide et de Cicéron, avant d’aborder Virgile et Horace. Et pour qu’ils apprennent à composer des vers, on leur donne des leçons de prosodie tirées du livre V de la grammaire de Nebrija. L’histoire, la philosophie morale ou encore la logique s’enseignaient à travers la lecture des classiques latins[26]. […]
Restait aux indigènes à assimiler les règles qui permettaient de déterminer la quantité des syllabes et les différents genres de la poésie antique. En Europe occidentale, les étudiants composent des vers en partant d’un texte en prose et en s’aidant de manuels (ars poetriae) rédigé par des grammairiens médiévaux. Ces manuels expliquent en détail les règles de la prosodie antique, ou plus exactement fournissent une lecture qui ne correspond pas toujours à ce que nous savons aujourd’hui des usages des anciens poètes.
C’est donc en décortiquant les strophes latines que les jeunes Indiens s’entraînent à identifier les caractéristiques et les ressorts de la poésie antique, à commencer par l’existence même d’une forme écrite et d’un genre que les Européens baptisent poésie[27].
Ce mélange linguistique et culturel entre latin et náhuatl dans lequel baigne Antonio est nettement visible dans la très belle double planche des pages 102 et 103, avec les jeunes Aztèques, qui incarnent la synthèse entre connaissances transmises par les Anciens et connaissances acquises auprès des franciscains. De même, se mélangent sur la page les notations textuelles et graphiques incarnant les deux mondes, avec les questions posées pour l’enquête qui se déploient sur des uolumina, les glyphes et la transcription de leur prononciation, ainsi que plusieurs mots latins qui font sens tout particulièrement en contexte religieux (immolatio, sacerdos, saltatus, caelum, solis, infernus). La masse des mots représente celle des connaissances brassées par tous ces hommes et la transmission de ces cultures. Ils sont donnés à voir dans leur opacité, hormis pour les mots latins transparents et pour le mot mictlan, répertorié dans le glossaire comme le « séjour des morts » en náhuatl.
Originellement publié en langue française sous le titre suivant :
Les Sentiers d’Anahuac, de Romain Bertrand et Jean Dytar
© Éditions La Découverte - DELCOURT, 2025
Élément essentiel dans l’enseignement et l’apprentissage des langues anciennes, la bibliothèque du Collège de Tlatelolco (simplement mentionnée dans la bande dessinée à la page 46) contenait bien sûr des ouvrages religieux, des dictionnaires[28] et des grammaires mais aussi
des classiques tels des éditions de Tite-Live, Juvénal, César, Sénèque, Quintilien ; des traductions latines de chefs-d’œuvre de la langue grecque : Platon, Eusèbe de Césarée, Boèce ; Polybe dont la Première guerre punique a été traduite par Leonardo Bruni ; les Vies parallèles de Plutarque dans la version de Guarino de Vérone ; des écrivains médiévaux comme Denys le Chartreux, Mariano Capella – auteur d’un manuel sur les arts libéraux, dont la grammaire –, Boccace et ses Généalogies ; des textes marquants de la Renaissance, comme La Cosmographie de Pierre Apian et Les Lettres de Marsile Ficin, l’un des grands platoniciens du temps. Ajoutons un ensemble de productions latines d’origine locale, dues aux missionnaires, comme De habilitate et capacitate gentium de Julián Garcés (Rome, 1537) ou le Dicolon icastichon de Cristobal Cabrera (Mexico, 1540)[29].
Les auteurs imaginent la conversation entre Antonio et le vice-roi, au moment où ce dernier veut le convaincre de s’éloigner désormais de l’étude pour occuper un poste politique. Et c’est la figure de Caton, à la fois homme de lettres et homme public, qui est convoquée par le vice-roi pour tenter de décider Antonio :
Le vice-roi. - J’ai beaucoup entendu parler de toi. Ton épouse et ta mère ne cessent de t’encenser auprès des seigneurs de ton quartier. Il paraît que tu n’as pas ton pareil pour traduire Ovide et Caton. Dis-moi, possèdes-tu comme Caton le sens de la chose publique autant que le don d’écriture ?
Antonio. - Je ne saurais vous répondre, Votre Excellence… Ma vie se résume à l’étude…
Le vice-roi. - Et cela te suffit-il ? Ne voudrais-tu pas mettre ton savoir au service de l’amélioration du sort de ton peuple, comme Caton au sein du Sénat[30] ?
Pour cette allusion à Caton dans la bande dessinée, Romain Bertrand s’est inspiré directement de Juan de Torquemada, qui mentionnait dans son ouvrage Monarquía Indiana la traduction qu’Antonio avait faite de cet auteur latin[31].
À la page suivante, Antonio rapproche sa situation et celle de ses camarades du statut des « novi homines dont Cicéron louait la hardiesse[32] ». Et on trouve également un peu plus loin un lien avec l’empereur Hadrien, au moment où Antonio se désole, en tant que letrado et responsable administratif, du peu de pouvoir réel dont il dispose pour empêcher la Historia general de Bernardino de Sahagún d’être victime de censure : « Mon éducation et mon titre n’y changeaient rien : moi qui m’étais rêvé Hadrien, je restais un Barbare aux yeux du moindre portefaix à peau blanche. En moi bouillonnait la rage d’un Spartacus ou d’un Cuitlahuac[33]. » Cette mention d’Hadrien trouve une nouvelle fois une résonnance dans l’essai de Serge Gruzinski :
En février 1561, une pléiade de notables, au nombre desquels Antonio Valeriano et Francisco Plácido, alcades et regidores d’Azcapotzalco, écrivent à leur tour à Philippe II. Face au souverain, leur missive invoque la figure de l’empereur Hadrien. Elle réaffirme un idéal de l’être humain fondé sur les lettres et la vertu et propose l’ouverture d’une mystérieuse Musarum domus, une « maison des muses », apparemment une école où l’on apprendrait le castillan et le latin. À l’origine, la formule, peu courante dans la langue classique, désignait Mantoue, la ville natale de Virgile. À Azcapotzalco, ce patronage illustre évoque probablement davantage qu’une école, et peut-être le projet d’une académie. La veine classique colore toute la lettre d’allusions à Virgile, Horace (via Érasme) et même, indirectement, Homère[34].
Pour mieux apprécier la richesse et la rigueur scientifique des Sentiers d’Anahuac, nous renvoyons pour plus d’informations sur cette période, en complément à la lecture de l’album et à sa postface « Anahuac, sources et sentiers de l’enquête » (p. 156-159), à l’ouvrage de Serge Gruzinski, que nous avons plusieurs fois cité dans cette chronique. Plus particulièrement à la deuxième partie « Apprendre à lire, à écrire et à chanter », la troisième partie « Le latin, pour quoi faire ? » (chap. VIII « Une université pour les Indiens », chap. IX « Une prodigieuse machine à éduquer », chap. IX « ‘Reuerende pater, nato, cujus casus est’ : le latin des Indiens »), la quatrième partie « Noui homines : des hommes nouveaux » (chap. XI « Trois vies », sections « Don Pablo Nazareo, lecteur d’Ovide » et « Don Antonio Valeriano : l’engagement politique » ; chap. XII « Une forêt de textes et d’images », section « Correspondre en latin »). Cet ouvrage fait la synthèse de travaux récents en anglais ou en espagnol, tels ceux d’Andrew Laird, Barbara Mundy, Maria Castaneda de la Paz et Miguel León-Portilla, auxquels il conviendra de se référer pour des analyses plus poussées. De nombreuses références sont données dans le texte scientifique en postface de l’album et une bibliographie très complète est sur le site de Jean Dytar.
Avec cet album, Jean Dytar, accompagné dans son aventure par Romain Bertrand, offre encore une fois à ses lecteurs un dépaysement et un décentrement, mais aussi un apport culturel majeur pour qui s’intéresse à la manière dont la culture antique s’est diffusée. Engagez-vous dans Les Sentiers d’Anahuac sur les traces d’Antonio pour découvrir ce monde des Indiens latinistes du xvie siècle : c’est passionnant !
Julie Gallego
[1] Son nom ne nous est donné qu’à la page 19, lorsque Bernardino de Sahagún va l’indiquer à un autre moine, à leur arrivée au collège de Tlatelolco, pour présenter l’enfant et vanter ses dispositions exceptionnelles.
[2] Serge Gruzinski, Quand les Indiens parlaient latin : colonisation alphabétique et métissage dans l’Amérique du XVIe siècle, Paris, Fayard, coll. « Fayard Histoire », 2023, p. 160-161.
[3] « Dans les documents nahuas, on allait désormais me reconnaitre par l’association des signes de l’eau, atl, et de l’oiseau, tototl, lesquels peuvent se lire a-to, ou an-ton, c’est-à-dire Antonio. » (Jean Dytar et Romain Bertrand, Les Sentiers d’Anahuac, Paris, La Découverte / Delcourt, p. 126).
[4] Serge Gruzinski, op. cit., p. 109.
[5] Serge Gruzinski, op. cit., p. 113-114.
[6] Les filles sont exclues de cette formation réservée à une élite, alors que dans l’ancien système (avant la Conquête), la scolarisation des populations indiennes était systématique, pour les garçons comme pour les filles, « modulée selon l’origine sociale et le rang des parents » (Serge Gruzinski, op.cit., p. 76). À la page 97 de l’album, Isabel, la future femme d’Antonio (une descendante de Moctezuma par sa mère), indique ainsi qu’elle connaît le castillan mais mal le latin.
[7] Serge Gruzinski, op.cit., p. 19.
[8] « À partir de 1558, le franciscain Bernardino de Sahagún se lance dans une vaste compilation sur le monde indigène en explorant tout ce qui subsiste du passé. Pour l’épauler dans son enquête et questionner les survivants qui peuvent l’éclairer, il recrute les meilleures têtes du collège. Antonio en fait partie. Il accompagne le moine sur le terrain à Tepeapulco, il participe aux longs interrogatoires, transcrit les réponses des anciens sages, puis répète l’opération à Tlatelolco avec un nouveau groupe d’informateurs dans le dessein de confronter l’ensemble des réponses, d’éliminer les incohérences pour obtenir une connaissance authentique des croyances et des pratiques d’avant la Conquête. » (Serge Gruzinski, op. cit., p. 162-163).
[9] L’album reproduit une citation en ouverture de l’œuvre du franciscain Sahagún, intégrée sous sa forme traduite dans la bulle de parole d’Antonio mais visible sous sa forme latine originelle dans le manuscrit qu’il est en train de lire : Christus vivit, Christus vincit, Christus regnat, Franciscus famulatur (« Le Christ vit, le Christ vainc, le Christ règne. François est ton serviteur… », p. 136). La formule revient en clôture même des Sentiers d’Anahuac, dans la bouche d’Antonio vieillissant (dans la double planche évoquant l’enterrement de Sahagún), avec comme variante, pour le dernier segment, Et servimus (l’ensemble étant traduit en note de bas de page), mais surtout avec un complément en náhuatl, langue à laquelle est conféré le privilège de clore le livre (Cuix oc no ihuiyan, canon ximchuayan « Est-ce aussi la paix, là où sont ceux qui n’ont plus de corps ? »), symboles chrétiens et symboles aztèques s’entremêlant aussi graphiquement sur ces deux pages 154-155.
[10] C’est la durée mentionnée p. 26, qui correspond aux bornes temporelles entre son arrivée au Collège et le retour de fray Bernardino, lorsque ce dernier, devant les progrès et les connaissances manifestes de l’adolescent, va le recruter pour son projet d’ouvrage qui deviendra la Historia general.
[11] Serge Gruzinski, op. cit., p. 68-69.
[12] Le découpage des syllabes de la prière est indiqué, afin de correspondre au placement des notes de musique : « Credo in unum de-um, Patrem omni-potentem, facto-rem (case 1) coe-li et terrae, vi-si-bi-li-um omni-um, et invi-si-bi-li-um. Et in (case 2) unum Domi-num Je-sum Christum, Filium Dei » (case 3). La page 21 évoque l’apprentissage du chant « dans la langue sacrée », en plus de l’apprentissage de l’écriture sur papier.
[13] Le glossaire des termes en náhuatl, présent à la fois de manière fixe en fin d’album et sous la forme (bien pratique) d’une feuille volante au format carré de l’ouvrage, permet de comprendre le sens précis du terme : « tlamatini (pl. tlamatinime) : sage, érudit ». Les lecteurs sont donc eux-mêmes mis en position d’apprentissage linguistique et culturel par le biais de ce glossaire, de celui des termes espagnols et de la liste des divinités aztèques.
[14] Les Sentiers d’Anahuac, p. 21.
[15] Serge Gruzinski, op. cit., p. 125.
[16] Serge Gruzinski, op. cit., p. 116.
[17] Ils sont sommairement installés et ne disposent pas de matériel pour prendre des notes, à la différence d’une scène semblable à la page 92 : en quelques années, les conditions matérielles d’apprentissage se sont améliorées pour les jeunes Indiens au Collège.
[18] Romain Bertrand nous a signalé qu’il s’agit ici d’une citation tirée d’une grammaire latine de l’époque en usage à Mexico.
[19] C’est bien sûr une insulte, pas son nom : il le traite d’âne, d’imbécile (le glossaire des termes en espagnol lève toute ambiguïté sur la forme).
[20] Les Sentiers d’Anahuac, p. 26-27.
[21] Lettre de Jerónimo Lopez à Charles Quint, Mexico, 25 février 1545.
[22] Les Sentiers d’Anahuac, p. 28. Cette traduction de Romain Bertrand a été faite d’après l’original conservé aux Archives Générales des Indes de Séville. Cette lettre est mentionnée par l’un des grands spécialistes de la période, l’historien mexicain Miguel León-Portilla dans Bernardino de Sahagún. Pionero de la antropología. Cette biographie, ainsi que d’autres ouvrages et articles du même auteur, constitue l’une des sources majeures de documentation scientifique de Romain Bertrand, comme on peut le voir dans la bibliographie très complète qu’il a établie pour le site de Jean Dytar (https://www.jeandytar.com/lesn-sentiers-danahuac/bibliographie/).
[23] L’un des acteurs déclare ainsi : « Même les perroquets peuvent réciter le Notre Père. Cela ne veut pas dire qu’ils s’y connaissent en latin ! » (Les Sentiers d’Anahuac, p. 146).
Dans la postface à l’album, intitulée « Anahuac, sources et sentiers de l’enquête », les auteurs apportent la précision suivante : « La scène de la farce jouée en 1584 par les novices indiens du collège de la Sainte Croix afin de dénoncer les préjugés et les abus des colons, pages 145 et 146, montre la part prise par les religieux dans ces luttes idéologiques. Bien qu’elle paraisse outrancière, elle est parfaitement authentique. Antonio de Ciudad Real, qui a assisté au spectacle en compagnie du commissaire général des Franciscains de Nouvelle-Espagne Alonso Ponce, en livre le récit détaillé dans son Tratado curioso y docto de las grandezas de la Nueva España, rédigé vers 1590. » (p. 157).
[24] Les Sentiers d’Anahuac, p. 92. On peut également citer, à la p. 127, la mention de la décision d’Antonio, une fois devenu juge-gouverneur de San Juan Moyotlan (un quartier de Tenochtlitlan), de faire construire un aqueduc « comme jadis les empereurs romains ». L’influence de la civilisation latine s’exerce donc aussi sur la pensée.
[25] Serge Gruzinski, op. cit., p. 165.
[26] Serge Gruzinski, op. cit., p. 125.
[27] Serge Gruzinski, op. cit., p. 138.
[28] L’album fait une allusion au dictionnaire des langues anciennes de Calepino (p. 93).
[29] Serge Gruzinski, op. cit., p. 132.
[30] Les Sentiers d’Anahuac, p. 117.
[31] Voir aussi Serge Gruzinski, op. cit., p. 165.
[32] Les Sentiers d’Anahuac, p. 118. L’expression latine est traduite en note et sert par ailleurs de titre à la quatrième partie du livre de Serge Gruzinski, dont le premier chapitre « Trois vies » (chap. XI) comporte justement une section sur « Don Antonio Valeriano ».
[33] Les Sentiers d’Anahuac, p. 129. Cuitlahuac était un chef aztèque qui s’opposa à Hernán Cortés.
[34] Serge Gruzinski, op. cit., p. 178.
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