Albums – Geographia. L’odyssée cartographique de Ptolémée

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Des chroniques sur les bandes dessinées en lien avec l'Antiquité sous la plume de Julie Gallego, agrégée de grammaire et maîtresse de conférences de latin à l’Université de Pau et des Pays de l’Adour.

 

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Geographia. L’odyssée cartographique de Ptolémée 
de Jean Leveugle et Emmanuelle Vagnon
Futuropolis/BnF Éditions, 2024

 

Cet album édité en collaboration avec Futuropolis est le premier projet BD de la Bibliothèque nationale de France. Voici le résumé que l’on peut en lire dans le dossier de presse de l’album et qui permet d’expliquer d’emblée le titre et le sous-titre de l’ouvrage mais aussi d’identifier le personnage principal :

Claude Ptolémée est le dernier représentant de la science grecque antique. Dans sa Géographie, il expose de nouvelles méthodes de projections cartographiques utilisant un quadrillage de méridiens et de parallèles. 
Ptolémée est furieux. Il arrive sur l’Anti-Terre (une sorte de Paradis) avec 2 000 ans de retard. Convaincu que l’œuvre de sa vie, La Géographie, a marqué l’histoire des sciences après lui, il tombe des nues : Marin de Tyr son rival de toujours a reçu le titre de meilleur géographe de l’Antiquité latine. À l’aide d’Ota, Panotéenne, créature légendaire aux longues oreilles, il entreprend de retrouver la trace de sa Géographie à travers le temps et l’espace pour faire la preuve de son succès. Mais tout le monde n’a pas intérêt à le voir revenir. Ce qui devait être un simple voyage devient une odyssée mouvementée.

Geographia, c’est donc à la fois le livre de Ptolémée et la bande dessinée qui raconte la quête/l’enquête du personnage sur ce qu’il est advenu de son manuel cartographique. L’album éponyme porte aussi la voix de ses auteurs qui vont nous faire découvrir l’histoire de la cartographie jusqu’à nos jours, en combinant discours scientifique et cartes anciennes de différentes époques et de différents lieux. Une interrogation parcourt en effet le projet porté par le scénariste-dessinateur Jean Leveugle : comment parler de l’objet visuel qu’est la carte dans un autre médium visuel qu’est la bande dessinée ? 

Jean Leveugle, géographe de formation, avait déjà produit en 2020 une très courte bande dessinée avec le même personnage, les mêmes problématiques principales et la même approche combinant sérieux et humour : il s’agissait du « Scandale de Mercator », que l’on peut considérer comme le « galop d’essai » de Geographia[1]. Grâce au soutien scientifique – dès les premières étapes de l’élaboration du nouveau projet – de l’historienne et médiéviste Emmanuelle Vagnon, commissaire de l’exposition L’Âge d’or des cartes marines (présentée à la Bibliothèque nationale de France en 2012) et aux très nombreux échanges entre eux pendant deux ans, il développe amplement sa réflexion dans Geographia. Ils construisent ensemble un album de bande dessinée de presque 150 planches, que viennent compléter une page offrant des repères chronologiques (de l’Antiquité, avec la mappemonde de Babylone, à l’époque contemporaine, avec les débuts de Google Map) et un dossier final de quinze pages, rédigé par Emmanuelle Vagnon. Ce dossier est amplement illustré par de très belles reproductions de cartes issues des ressources de la BnF (et accessibles en très grande partie par le biais de Gallica). Elles sont présentes aussi, sous une forme redessinée par Jean Leveugle, dans les planches de la bande dessinée où Ptolémée et Ota sont en train de les observer et de les commenter.

 

Cet album de vulgarisation scientifique génial nous entraîne donc sur les pas du Grec Claude Ptolémée (90-168), l’un des pères de la cartographie moderne. Né à Alexandrie à l’époque de la domination romaine, il revendique haut et fort – à s’en mettre en colère – le fait de ne pas être culturellement Romain : « Je suis CLAUDE PTOLÉMÉE, je déteste Rome et je déteste ma citoyenneté romaine ! Je suis GREC, je suis né et je suis mort en Égypte, à ALEXANDRIE ! » (p. 7), quand la déesse Hestia ose le « traiter » de Romain car elle constate qu’il s’appelle Claudius Ptolemaeus, dans ses tablettes répertoriant « les morts de l’Antiquité latine » (ibid.). Son adversaire, Marin de Tyr, un géographe né une cinquantaine d’années avant lui (dont il a repris certaines théories), ne résiste pas, pour le faire enrager, à l’interpeller comme « Claudius le Romain », ce qui déclenche une salve d’insultes de l’intéressé s’étendant sur tout l’arrière-plan de la case suivante. 

Qu’avons-nous hérité de la pensée de Ptolémée ? Selon Emmanuelle Vagnon, « [il] a plus été un passeur qu’un inventeur. Il a collecté et synthétisé une foule de savoirs, et placé 8 000 toponymes du monde connu dans son traité, une œuvre considérable au IIe siècle apr. J.-C. ! Ptolémée a exposé deux principes fondamentaux : la projection de la sphère terrestre sur un plan, base de la cartographie moderne, scientifique et vue du ciel ; et le système des coordonnées en latitudes et longitudes, déjà utilisé par les astronomes, mais qu’il a appliqué à la Terre[2]. » Cette idée d’une cartographie « vue du ciel » justifie l’idée scénaristique d’une aventure qui commence justement dans le ciel avec une partie des déplacements qui se feront grâce à une sorte de montgolfière, le « globe-trotter », dont le ballon ressemble à un globe terrestre. 

Ptolémée va donc faire la rencontre d’une Panotéenne, une créature mythologique aux grandes oreilles, fort logiquement nommée Ota (on reconnaît le grec signifiant « oreilles » dans son nom et le nom de la créature). Les Panotéens sont des créatures qui peuplent certaines cartes historiées du Moyen Âge et de la Renaissance. Ils font ainsi partie du bestiaire de la Cosmographie universelle de Guillaume Le Testu (visible à la page 115), au même titre que les cynocéphales (à tête de chien), les blemmyes (dépourvus de tête, avec un visage sur le torse, que la BD a intégrés comme personnages dans quelques séquences[3]), les sciapodes et autres dragons ou lapins qui semblent tout droit échappés d’un cartoon[4]. Ota est une voyageuse qui conduit Ptolémée ; mais si ce dernier est « celui qui sait » dans les premières « citépoques » correspondant à la période antique qu’il a connue, on assiste à un renversement de la figure du savant à partir du Moyen Âge puisque Ptolémée a 2 000 ans de retard et d’ignorance de l’évolution du monde. C’est Ota qui devra servir d’intermédiaire. Et dans les deux cas, les explications données à l’autre personnage sont également destinées aux lecteurs. La bande dessinée s’appuie sur l’idée d’une remise en question permanente des connaissances.

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Geographia. L’odyssée cartographique de Ptolémée de Jean Leveugle et Emmanuelle Vagnon, p. 115
©Futuropolis/BnF Éditions, 2024.

 

Emmanuelle Vagnon explique que, dans Geographia, « Il ne s’agit pas d’une histoire linéaire, de l’ignorance à la connaissance. Si beaucoup de témoignages ont été perdus, et peut-être des cartes plus anciennes encore que celles de la Mésopotamie, on sait désormais que tous les peuples ont produit des modes intéressants de représentations spatiales, reflets de leur culture. Avec cette traversée, de l’Antiquité à nos jours, nous avons voulu montrer que d’autres cartographies que celles du modèle occidental ont été possibles. Elles proposaient un point de vue plus proche de la Terre et des humains, en prenant en compte l’histoire, la culture et les croyances des peuples. L’idée était d’expliquer ces différentes représentations du monde[5]. »

L’album repose sur une alternance entre séquences de voyage qui font avancer l’intrigue, séquences d’arrêt (où seront principalement délivrées les informations scientifiques sur les cartes) et séquences de transition entre les deux. Une fois quittée l’île flottante où se trouve Hestia et qui constitue « le centre administratif de l’Anti-Terre » (p. 5), Ota et Ptolémée vont parcourir différentes « citépoques », mot-valise très clair qui montre que temps et lieux ne forment qu’une unité portant le nom de villes célèbres et aptes à les incarner (Babylone pour la Mésopotamie, Thèbes pour l’Égypte, Alexandrie pour la Grèce, Rome pour l’empire romain jusqu’au IIIe siècle, Séville pour incarner l’Antiquité tardive et le haut Moyen Âge, mais aussi Bagdad, Palerme, etc.). Ptolémée cherche désespérément partout des arguments pour étoffer son dossier de candidature au Panthéon des scientifiques, afin d’avoir sa statue, comme Marin de Tyr a la sienne (ce qui fait enrager le premier).

Signalons une astuce efficace dans le dessin, qui permet d’utiliser des plans d’ensemble avec des personnages parfois à peine ébauchés ou dont on ne voit qu’une ombre sans que l’on hésite pour autant à identifier qui parle. En effet, Jean Leveugle a choisi d’appliquer un léger contour coloré aux bulles de parole, avec des couleurs fixes pour les personnages principaux (rouge-orangé pour Ptolémée et vert pour Ota, jamais utilisés pour d’autres personnages)[6], et des couleurs attribuées à tel ou tel personnage pour toute une séquence dans une « citépoque » (sans exclure la réutilisation de cette couleur pour un autre personnage dans une autre séquence). Le trait en couleur, au lieu d’être uniformément noir, est très léger et n’alourdit en rien le dessin (il peut même passer inaperçu durant les premières planches) et en cas de scène où règne la confusion (lors d’une dispute par exemple), il permet aisément de suivre les arguments de chacun des deux camps.

Geographia est une bande dessinée où l’on apprend beaucoup de choses… mais aussi où l’on rit beaucoup ! C’est une BD scientifique sérieuse qui ne se prend pas au sérieux et c’est ce qui permet aux lecteurs de voyager avec plaisir, et sans sombrer, dans les nombreuses pages de l’album. Outre les données scientifiques précises sur l’évolution de la cartographie à travers les lieux et les temps, les références littéraires antiques précises côtoient en effet aussi bien un humour cartoonesque que des allusions à la culture populaire. Ainsi, lorsque les héros se rencontrent, Ota cite un passage poétique de l’Odyssée décrivant les Champs Élysées et les auteurs précisent, dans la note de bas de page, le numéro du chant et des cinq vers cités en traduction (p. 5). Mais un peu plus loin, le grec est utilisé dans le texte pour détourner de manière très drôle une expression moderne puisque Ptolémée, bougon et toujours de mauvaise foi, ne peut s’empêcher de râler quand Ota suggère à leur hôte babylonienne de leur faire découvrir les cartes mésopotamiennes. La bulle de parole du savant contient ainsi ces mots : « Non, Ota ! Je m’en tamponne le pygè* ! », l’astérisque renvoyant à la note suivante : « *Fesses, en grec ancien. » (p. 13) ; de même à la p. 93, Ptolémée ne peut s’empêcher de critiquer les principes des cartographes chinois, qui ont utilisé une échelle variable dans la représentation des pays et des continents afin de grossir l’importance de la Chine. À leur hôte chinois qui s’extasie sur le principe, Ptolémée de répondre avec sarcasme : « Ah, d’accord. Donc y’a plus aucune limite. C’est la fête au subligaculum*. » La note infrapaginale de lever le doute du lecteur sur le sens du terme, si tant est qu’il existât : « Slip, dans la Grèce et la Rome antique. » 

On ne résistera pas non plus devant la capacité haddockienne de Ptolémée à insulter ses adversaires avec une créativité absolument savoureuse : « les géographes latins sont des coprolithes ! » (p. 7), « Sigiste ! Monte-en-l’air ! Souris d’hôtel ! » (p. 27), « chattemite… aliboron… Patte-pelu de chiure d’oignon !! » (p. 136), pour ne citer que quelques exemples. La page 8 mêle astucieusement insultes littéraires et non littéraires, avec deux notes successives dont la confrontation ne peut que faire sourire : « *Homère, Iliade, I, 225 » pour « Sac à vin ! Homme à l’œil de chien ! Cœur de cerf* !! », mais juste en dessous « **Pas l’Iliade. » pour « Bélître ! Faquin ! Triple andouille !! » dans la bulle suivante. Ptolémée, toujours lui, ne peut s’empêcher de crier au Minotaure, qui leur lance des pierres alors qu’ils voyagent dans le ciel : « Mort aux vaches », « Peau de vache ! Encéphalopathie spongiforme bovine ! ». Lorsque le cartographe et Ota arrivent en ballon dans la « citépoque d’Alexandrie » (la patrie du savant) et que la Panotéenne signale au loin « la lumière du phare d’Alexandrie », ce dernier complète spontanément avec un brin de nostalgie : « … fait naufrager les papillons de ma jeunesse » (p. 17). De Claude Ptolémée à Claude François, il n’y a apparemment qu’un pas. 

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Geographia. L’odyssée cartographique de Ptolémée de Jean Leveugle et Emmanuelle Vagnon, p. 31
©Futuropolis/BnF Éditions, 2024.

 

Citons un autre exemple d’intégration de la culture populaire dans cette bande dessinée savante. Dans une toute petite case ronde en insert au bas de la page 54, on identifie une bulle de parole de Ptolémée (par la couleur du contour de la bulle) surplombant le groupe de personnages dessinés au loin qui s’en retournent au palais d’Haroun Al-Rachid après avoir visité la basse-ville de la « citépoque de Bagdad VIIe-Xe ». Et la réplique ne peut manquer de résonner immédiatement dans l’esprit de qui a vu Astérix et Obélix : mission Cléopâtre (2002). Le géographe Al Istakhrî, auteur du Livre des routes et des royaumes, a présenté en effet à Ptolémée, quelques cases plus haut, la géographie administrative en vogue chez les Arabes et la transcription abstraite des lieux par des figures géométriques, en lui en vantant son principal intérêt : « Le blé, Ptolémée ! Le fric ! Le pèze ! La thune ! Le pognon ! Avec une bonne géographie administrative, on lève des IMPÔTS. Pas moyen d’échapper au fisc, du palais au gourbi, tout le monde est tarifié ! Je vais vous dire un secret : la géographie, ça sert d’abord à faire du FLOUZE. » (ibid.). Alors Ptolémée de répondre dans le coin droit de la planche : « Mais, euh, dites… C’est une bonne situation, ça, géographe administratif ? » L’allusion intermédiatique fait immédiatement se superposer, dans l’esprit du lecteur, cette discussion à celle présente dans la scène culte du film d’Alain Chabat sur la situation du scribe Otis-Édouard Baer interrogé par Panoramix-Claude Rich. 

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Geographia. L’odyssée cartographique de Ptolémée de Jean Leveugle et Emmanuelle Vagnon, p. 54
©Futuropolis/BnF Éditions, 2024.

 

Ces traits comiques qui font sourire (reposant sur un comique de mots, de situation, de caractère avec les emportements de Ptolémée ou son envie irrépressible de tout ramener à lui et à son œuvre) sont un moyen habile – et toujours dispensé au bon moment – de « compenser » la narration d’informations plus techniques qui pourraient sembler arides aux lecteurs. Cet album, très riche (on peut le lire plusieurs fois !) est ainsi une grande réussite, qui a gagné le pari risqué de combiner humour et connaissances scientifiques[7].

 

Julie Gallego


 


[1] « Les feuilletons de Ptolémée » sont disponibles en lecture intégrale sur le site de l’auteur : épisode 1 « Le Scandale de Mercator » (12 planches) et épisode 2 « Terra Australis » (13 planches).

[2] Sylvie Dauvillier, « Une odyssée cartographique en BD », CNRS Le journal, mis en ligne le 28/04/25.

[3] Citons le retour des blemmyes traîtres dans la séquence finale où ils doivent être jugés et punis, avec un moment très drôle (p. 137) : comment appliquer le châtiment prévu de la décapitation… à une créature sans tête ? 

[4] Ils sont répertoriés dans un article de la BnF consacré au bestiaire de Le Testu. Sur Guillaume Le Testu, on pourra se reporter aux travaux de Frank Lestringant, qui a notamment édité la très belle Cosmographie universelle (Arthaud, 2012), et à la bande dessinée Florida de Jean Dytar (Delcourt, 2018), dont il assure aussi la postface.

[5] Sylvie Dauvillier, « Une odyssée cartographique en BD », CNRS Le journal, mis en ligne le 28/04/25.

[6] Les lecteurs les plus attentifs auront peut-être noté dès la première lecture que c’est un même contour bleu foncé qui est utilisé pour les bulles de Marin de Tyr, lors de sa première apparition (p. 9), et pour celles du mystérieux antagoniste (par ex. p. 48, où il est vu de dos) qui cherche à faire échouer l’enquête de Ptolémée et d’Ota et dont l’identité n’est révélée qu’à la fin par un faux suspense, à savoir le « Tyran de Mir » (l’anagramme et la couleur des bulles laissant bien moins de doutes aux lecteurs qu’aux deux personnages principaux !).

[7] Pour prolonger la lecture de l’album, nous vous conseillons d’écouter l’un ou l’autre de ces entretiens (le premier plus orienté sur la cartographie et le second sur la bande dessinée).

Émission « Carta Paname » n° 4 « Jean Leveugle », du 16/12/24, Radio RapTz, entretien mené par Maxime Salles (44’02)

Émission « Dans ma bulle » n° 486, « Geographia, avec Jean Leveugle », entretien mené par Fred Michel, mis en ligne le 05/02/25 (50’20)

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