Les Amis de Guillaume Budé – Dante et Béatrice

Média :
Image : Logo Les Amis de Guillaume Budé - Dante
Texte :

Cette chronique  raconte la vie des Classiques à la Renaissance. Des contemporains de l’humaniste Guillaume Budé (1467-1540) permettent de voir comment l’Antiquité alimente la culture, la pensée et la langue de l’époque. Hommage à l’ancêtre du Gaffiot, l’imprimeur Robert Estienne est le premier invité des Amis de Guillaume Budé. Sa devise : « Noli altum sapere, sed time », c’est-à-dire « ne t’élève point par orgueil, mais crains ». 

La chronique précédente vous proposait une rapide biographie de Dante Alighieri et a réussi l’exploit de ne pas citer la célèbre Béatrice. Rassurez-vous, chers amis des Classiques, c’était pour mieux en parler aujourd’hui.

En introduction à sa traduction de la Vita nuova, Maxime Durand-Fardel (1815-1899) constate : « Si la Divine Comédie n’est que bien imparfaitement connue en France, […] on peut dire que la Vita nuova est inconnue chez nous. Nous sommes bien habitués à unir le doux nom de Béatrice au grand nom de Dante, mais c’est tout. » Or bien avant la Divine Comédie, c’est dans la Vita nuova (Vie nouvelle) — première œuvre de Dante, composée vers 1292-1293 — qu’apparaît Béatrice.

La rencontre a lieu quand Dante et Béatrice sont enfants : « presque dès le début de sa neuvième année, elle m’apparut, quand j’étais presque à la fin de la mienne. Elle est apparue vêtue d’une couleur sanguine très noble » (chapitre II). Le poète ne reverra « ce tout jeune ange » que bien plus tard, malgré ses recherches. Neuf ans après exactement, une nouvelle rencontre se produit. « Cette femme merveilleuse m’est apparue, habillée d’un vêtement d’une couleur très blanche, entre deux femmes plus âgées. Et passant par une rue, elle tourna les yeux vers l’endroit où j’étais, craintif, et, elle me salua très vertueusement avec une ineffable courtoisie […] » (chapitre III).

Par discrétion, Dante cache son amour et laisse croire qu’il est amoureux d’une autre dame. Au départ de celle-ci, Dante prend une nouvelle « dame-écran » ou « écran de la vérité » (expressions citées par Carlo Ossola, Dante, Paris, Que sais-je ?, 2021, p. 22). Cette protection est tellement efficace qu’elle provoque diverses rumeurs.

Et pour cette raison, c’est-à-dire de cette rumeur écrasante selon laquelle il semblait que j’étais vicieusement infâme, cette très aimable dame [Béatrice], qui était destructrice de tous les vices et reine des vertus, passant par quelque lieu, m’a refusé son plus doux salut, dans lequel résidait toute ma béatitude. (chapitre X)

 

Image : Henry Holiday - Dante and Beatrice

 

Les peintres du XIXe siècle ont été fascinés par Dante et Béatrice et les ont beaucoup représentés. Ici Henry Holiday peint une rencontre entre Dante (à droite) et Béatrice (en blanc) : celle-ci refuse de le saluer, car elle a entendu des commérages à son sujet. La scène se situe à Florence et on l’on reconnaît le Ponte Vecchio à l’arrière-plan. (Source : Wikimedia)

 

Dante décrit ainsi la perfection de sa dame :

Cette femme très aimable, pour les raison que nous venons de donner précédemment, est venue avec tant de grâce vers le peuple que lorsqu’elle passait, les gens se précipitaient pour la voir ; d’où il m’arrive une joie admirable. Et quand elle était proche de quelqu’un, tellement d’honnêteté entrait dans son cœur, qu’il n’osait pas lever les yeux, ni répondre à son salut ; et parmi un grand nombre d’experts, je pourrais témoigner auprès de ceux qui n’y croient pas. Elle s’en allait couronnée et vêtue d’humilité et sortait, ne montrant aucune gloire de ce qu’elle avait vu et entendu. Beaucoup ont dit, quand elle était passée : « Ce n’est pas une femme, c’est plutôt une des plus beaux anges du ciel ». Et d’autres ont dit : « C’est une merveille ; béni soit le Seigneur, qui a fait une œuvre aussi admirable ! » (chapitre XXVI)

 

« Beatrice, probablement Bice di Folco Portinari, unie en mariage à Simone Bardi » (Carlo Ossola, Dante, p. 10) meurt en 1290 : « le Seigneur de la justice appela cette beauté sous l’enseigne glorieuse de Marie, cette reine bénie pour qui cette bienheureuse Béatrice avait une telle adoration ». Plus tard, c’est grâce à Béatrice que Dante se convertira et découvrira l’Enfer, le Purgatoire et le Paradis. Nous y reviendrons dans de prochaines chroniques.

 

« Onorate laltissimo poeta ; / lombra sua torna, chera dipartita. »
« Honorez le très grand poète ; / son ombre revient, qui était partie. »

 

Image : Dante et Béatrice au Paradis, par Gustave Doré

 

Dante et Béatrice au Paradis, par Gustave Doré (source : Wikimedia)

 

 

Dernières chroniques