Les Romains n’auraient pas eu de mythologie et se seraient contentés d’emprunter celle des Grecs : cette idée reçue a la vie dure. Après Le Grand Livre des mythes grecs (2024), Pierre Sauzeau en fait justice dans Le Grand Livre des mythes romains qui vient de paraître aux Belles Lettres. De la louve du Palatin aux dieux venus d’Orient, d’Hercule terrassant Cacus au pieux Énée, il rassemble en un seul récit les légendes, souvent sanglantes, parfois truculentes, de la Ville éternelle. Professeur émérite de l’université Paul-Valéry Montpellier 3, spécialiste d’Homère et de mythologie comparée, il nous accorde un nouvel entretien exclusif pour raconter comment le mythe, mis à la porte par les historiens romains, est malgré tout rentré par la fenêtre.
La Vie des Classiques : Comment vous présenter ?
Pierre Sauzeau : Professeur au collège, au lycée, puis enseignant-chercheur à l’université, j’ai pu, à la retraite, consacrer encore plus de temps à la recherche, et en libérer pour l’écriture… et le dessin !
L.V.D.C. : Quelles ont été les rencontres déterminantes, de chair ou de papier, dans votre formation ?
P. S. : Je dois remercier ici d’abord mes parents, à qui je dois ma passion pour l’Antiquité – j’ai visité à douze ans les tombes de Tarquinia, à la lueur d’une lampe à pétrole. Puis il me faut saluer quelques grands professeurs dont la rencontre a été déterminante – au moins Paul Veyne, Françoise Létoublon, Michel Casevitz, Alain Moreau et Pierre Vidal-Naquet. Pour « le papier », faute de place, je ne peux citer ici que Georges Dumézil, Émile Benveniste, Claude Lévi-Strauss et Jean-Pierre Vernant.
L.V.D.C. : Quelle a été votre formation intellectuelle ?
P. S. : Mes études « officielles » ont été surtout littéraires et linguistiques, mais, parallèlement, j’ai toujours suivi des pistes historiques, d’histoire des religions et d’histoire de l’art. Le choix de la mythologie m’a permis, sans doute, de réunir ces pistes que l’université sépare cruellement.
L.V.D.C. : Quel a été le premier texte latin ou grec que vous avez lu ou traduit ? Quel souvenir en gardez-vous ?
P. S. : En sixième et en cinquième, nous traduisions en classe de latin des résumés de textes mythologiques et historiques ; ce n’était pas trop difficile, mais l’Énéide en quatrième posait plus de problèmes ! Pour le grec, je me souviens d’Hérodote en Égypte, du trésor de Rhampsinite et des hippopotames du Nil. Voilà qui me plaisait beaucoup. Depuis cette époque, la traduction est chez moi un vice resté jusqu’à présent impuni…
L.V.D.C. : Quel est le premier mythe romain que vous avez lu ? Quel souvenir en gardez-vous ?
P. S. : J’ai lu très jeune des livres du type « Contes et légendes de Rome » ou « Récits tirés de l’histoire de Rome » – la louve et les jumeaux, bien sûr, et Clélie l’écuyère et championne de natation ; et celui qui se brûle la main… Des histoires palpitantes pour un garçon de onze ans. Je les imaginais d’autant plus facilement que je vivais en Provence, parmi les ruines de Glanum, d’Arles et d’Orange.
L.V.D.C. : Quelle est l’importance du mythe dans l’histoire romaine ?
P. S. : Les historiens romains, gens sérieux, ont voulu à tout prix mettre le mythe à la porte. Bien sûr, celui-ci est rentré par la fenêtre, grâce aux poètes comme Virgile et Ovide, mais aussi grâce aux leaders romains comme César et Auguste, qui avaient compris que le mythe est une puissante arme politique.
L.V.D.C. : Après Le Grand Livre des mythes grecs, vous vous attelez aux mythes romains : pourquoi ?
P. S. : Mon maître Paul Veyne insistait beaucoup sur l’unité du monde gréco-romain ; il nous rappelait que les élites romaines parlaient le grec aussi naturellement que le latin ; et l’étude des « mythes » (au sens le plus large du mot) permet de comprendre les échanges culturels, religieux, qui étaient d’une grande profondeur, entre les peuples antiques, Grecs et Romains bien sûr, mais aussi les Étrusques, les Gaulois, les Égyptiens, les Perses et d’autres encore.
L.V.D.C. : Il se lit partout que les Romains n’ont pas de mythologie et qu’ils ont tout emprunté : est-ce vrai ? Pourquoi ?
P. S. : Tout emprunté ? Ce serait exagéré. Mais il est vrai qu’à Rome les mythes indo-européens attestés en Inde, en Iran, en terres celte et germanique ou en Grèce ont en grande partie disparu à quelque moment de la protohistoire, laissant derrière eux des structures de pensée, d’ailleurs très générales et solides, et des scénarios de fêtes devenus incompréhensibles – il a fallu un peu d’imagination pour les expliquer. Les Latins avaient cependant une mythologie locale authentique, et les échanges avec les autres peuples ont permis non seulement les emprunts, mais aussi le développement de mythes, parfois très puissants ; certains durent jusqu’à nos jours.
Pierre Sauzeau, Le Grand Livre des mythes romains, p. 42-43 (© Les Belles Lettres, 2026)
L.V.D.C. : Pourriez-vous développer un ou deux exemples ?
P. S. : Le Romain Corvinus se bat contre un guerrier gaulois ; il est aidé par un corbeau qui crève les yeux de son adversaire. En réalité, le mythe est emprunté… aux Gaulois, pour qui le corbeau était la déesse de la guerre.
Certains grands personnages historiques sont devenus des mythes toujours vivants, comme César, Cléopâtre ou Spartacus, dont la révolte fut peut-être, selon Voltaire, « la seule guerre juste ».
L.V.D.C. : Comment avez-vous procédé pour les rassembler, puis pour les raconter dans un récit suivi ? La généalogie a-t-elle la même importance que pour les mythes grecs ?
P. S. : J’ai suivi un plan grosso modo chronologique, mais selon une chronologie historico-mythique : Rome avant Rome, les aventures d’Énée, la fondation, etc. J’ai séparé, par exemple, les divinités les plus archaïques de Rome de celles qui sont venues, bien plus tard, de l’Orient méditerranéen, voire de plus loin encore. Les liens généalogiques, qui structurent les recueils de mythes grecs, ne jouent pas le même rôle dans la tradition romaine ; mais César tenait tout de même à descendre du Troyen Énée…
Pierre Sauzeau, Le Grand Livre des mythes romains, p. 46-47 (© Les Belles Lettres, 2026)
L.V.D.C. : Par rapport à la mythologie grecque, la mythologie romaine avait-elle la même place dans la société ? À qui était-elle destinée ?
P. S. : La mythologie grecque, d’origine très ancienne et enrichie par les plus grands poètes et artistes, a envahi très tôt les cultures étrusque et romaine, sans pour autant les étouffer. Les mythes authentiquement romains, tels que nous pouvons les lire, sont de nature très variée : les uns appartiennent aux traditions populaires, ou servent à justifier tel rite étonnant, d’autres sont des re-créations savantes ou poétiques ; l’art d’un poète comme Ovide consiste à marier les contes populaires locaux, la mythologie grecque, les interprétations romaines et la tradition érudite.
L.V.D.C. : Quelle vision du monde traduisent ces mythes et peut-on la comprendre ?
P. S. : On est parfois surpris de l’archaïsme de certaines légendes, comme celle de ce général à qui poussent des cornes royales. D’autres ont pour nous une résonance troublante, comme celle de Virginie, cette fillette que son père tue pour la protéger de l’esclavage et du viol. J’ai tenu à relier certaines histoires romaines aux premières légendes chrétiennes, et à suivre leurs traces jusqu’à notre époque, où les péplums rencontrent de si grands succès.
Pierre Sauzeau, Le Grand Livre des mythes romains, p. 38-39 (© Les Belles Lettres, 2026)
L.V.D.C. : Pourquoi s’y intéresser aujourd’hui ?
P. S. : Pour une part, l’intérêt pour la mythologie a quelque chose d’irraisonné, qui naît dans l’enfance. Mais les mythes romains jouent un rôle particulier, parce qu’ils sont souvent des « modèles » politiques, et ont parfois servi de référence à des pouvoirs plus ou moins légitimes, qui les ont façonnés à leur guise. La connaissance et l’étude de la mythologie en général, et des mythes romains en particulier, me paraissent essentielles à la vie démocratique.
L.V.D.C. : Pour finir par un sourire : Rome est-elle éternelle ? Et si oui, depuis quand ?
P. S. : Bien sûr, Rome est « la Ville éternelle » au moins depuis Tibulle et Virgile ; mais l’éternité de cette ville universelle a plus d’une fois changé de sens. Pour nous, elle est surtout l’image d’un passé si grand qu’il fonde pour une part notre imaginaire du monde. Fellini a écrit : « Le monde antique, me disais-je, n’a jamais existé, mais indubitablement nous l’avons rêvé. »
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