À l'occasion de la parution des Sentiers de l'Olympe, le premier tome de sa trilogie Alexandre le Grand (Les Belles Lettres / La Vie des Classiques, 2026), Héraklès Cytharède nous fait le plaisir de répondre à nos questions...
La Vie des Classiques — Comment vous présenter ?
Héraklès Cytharède — Comme un passionné autodidacte qui a l’Antiquité grecque dans le sang. Depuis mon enfance, cette période occupe mes pensées, mes lectures, mes rêves, et désormais mes écrits. C’est toute ma vie.
LVDC — Quels sont les êtres, de chair ou de papier, qui ont rythmé et déterminé votre parcours intellectuel ?
H. C. — Cela a commencé avec la découverte, enfant, d’une encyclopédie très populaire autrefois, « Tout l’Univers », dont je dévorais les volumes dès la primaire avant de découvrir au CE2, par hasard, une bande dessinée qui fit naître en moi cet intérêt pour l’histoire ancienne et la Grèce antique. Durant toute ma scolarité, qui s’achève après l’obtention d’un bac pro Commerce, j’ai toujours excellé en Histoire, dévorant les manuels scolaires avant même la rentrée des classes. Je pense notamment à mon professeur d’histoire-géographie en 3e, M. Nigmanski, dont la passion et le charisme étaient tels qu’il insufflait son savoir aux élèves les plus réfractaires. Malgré une vie active précoce, cette passion ne m’a jamais quittée, et j’ai poursuivi mes propres lectures, d’abord en tâtonnant à travers des ouvrages de vulgarisation assez généralistes, puis, chemin faisant, j’ai ressenti le désir d’approfondir réellement mes connaissances, dévorant les essais, les thèses, les articles scientifiques… Je me souviens de l’effet qu’a produit en moi la Lettre à Ménécée d’Épicure, choisie au hasard dans un rayonnage, la lecture d’Alexandre le Grand de Johann Gustav Droysen, puis la découverte de Marcel Détienne par son Apollon le couteau à la main. La profondeur de l’analyse, la qualité de la langue, le savoir immense de cet homme m’ont subjugué.
LVDC — Quel est le premier texte antique auquel vous avez été confronté ? Quelle a été votre réaction ? Comment avez-vous rencontré Alexandre ?
H. C. — Adolescent, à travers une Odyssée pour les collégiens. Cette lecture, à une époque où je n’étais plus qu’un adolescent obsédé par les jeux vidéo, a ravivé en moi la flamme antique. Mais ma passion pour Alexandre est antérieure, elle remonte au CE2 avec l’emprunt d’une BD à la bibliothèque de l’école, « Le Triérarque sans nom », où l’histoire de Démétrios, fils de l’incendiaire présumé de l’Artémision d’Éphèse et qui, après une enfance en exil en Macédoine, va finir par devenir un fameux pirate agissant contre les intérêts d’Alexandre. Le plus ironique dans cette histoire, c’est que le roi macédonien y est dépeint comme un antagoniste tyrannique et psychopathe, mais bon, quand on a huit ans, on retient la fougue et la panoplie éclatante… Puis, il y a eu le formidable « Alexandre » d’Oliver Stone en 2005, injustement décrié. J’avais 16 ans. On n’a guère fait mieux depuis lors concernant la reconstitution historique de la Grèce classique puis de l’Empire perse.
LVDC — Vous êtes bien connu sur les réseaux et vous voici désormais « primo-romancier » : comment vous le vivez ? Comment la métamorphose s’est-elle opérée ?
H. C. — De manière très progressive. Lorsque le premier confinement du COVID est arrivé, au début de l’année 2020, j’avais déjà accumulé une belle bibliothèque universitaire et des connaissances que je désirais partager, étant de nature plutôt expansive… J’ai donc commencé à publier mes fascinations sur Twitter à travers des fils quotidiens sur la mythologie, l’art, l’histoire, les textes anciens, etc. Au fil des mois et des saisons, une véritable communauté s’est formée autour de mon compte, et de 0 nous sommes aujourd’hui près de 50 000 à partager cet amour commun pour la Grèce ancienne. Mais avant la parution des Sentiers de l’Olympe, j’ai eu la chance incroyable de me voir proposer un projet éditorial à l’automne 2023, alors que j’étais en pleine écriture du roman. Je n’en croyais pas mes yeux — j’ai même d’abord cru à une mauvaise blague — : séduite par mes fils mythologiques, Anaïs, mon éditrice chez Hachette Heroes, me proposait d’élaborer une encyclopédie mythologique qui ferait le pont entre les textes anciens et notre pop culture… J’ai bien sûr saisi le kairos par les cheveux, mis en pause mon roman pour me consacrer entièrement à ce projet merveilleusement illustré par Djohr, une habituée des Belles Lettres. L’ouvrage a finalement vu le jour à l’automne 2025 et connaît depuis un joli succès, puisqu’il a déjà été retiré et paraîtra bientôt à l’étranger. Mais c’est lors de mes premières dédicaces en librairie à Noël dernier, à la rencontre de mes abonnés et de curieux, que le syndrome de l’imposteur s’est finalement dissous en moi et que je me suis réveillé un matin en me disant : tu es un écrivain, désormais.
LVDC — Saga ? Roman historique ? Expérience littéraire ? Comment qualifier votre texte qui mêle une prose travaillée à une expérience immersive digne des bons films et des jeux vidéo ?
H. C. — Les Sentiers de l’Olympe est un roman-univers, le premier d’une trilogie sur la vie d’Alexandre. Il se déroule de la naissance d’Alexandre par une nuit d’orage aux derniers instants de son père dans le théâtre d’Aigai. Comme lecteur, j’aime l’immersion sensorielle, me plonger totalement dans un monde en oubliant la réalité jusqu’à l’instant où je referme le livre de mon plein gré. Si mes lecteurs ressentent cela à la lecture de mon roman, j’aurai réussi mon œuvre.
LVDC — Plus sérieusement, pourquoi ce livre et à qui s’adresse-t-il ?
H. C. — J’ai toujours ressenti une certaine frustration quant à la façon dont Alexandre et son monde étaient dépeints dans la littérature ou la culture contemporaine en général, oscillant sans nuances entre l’hagiographie et le pamphlet, à l’image des sources antiques, et par trop souvent, avec cette jeunesse en Grèce contée succinctement alors qu’il y passa finalement la majeure partie de sa courte existence ! J’ai donc « tout simplement » décidé d’écrire le roman que j’aurais aimé lire. Avant le Conquérant, Alexandre fut un fils, un frère, un ami, et même un amant… c’est cette intimité liée à la grande Histoire que je voulais raconter, des personnages qui sont d’abord des êtres humains, c’est-à-dire façonnés par leurs expériences, guidés par leurs instincts et parfois trompés par leurs propres contradictions. Si vous aimez les univers immersifs, une plume qui sait prendre son temps ou accélérer lorsque cela s’avère nécessaire, tel un ruisseau montagnard, Les Sentiers de l’Olympe est fait pour vous.
LVDC — Quelle est l’origine de ce projet et comment s’inscrit-il dans votre œuvre ?
H. C. — Ma plume s’affirmant avec ces publications quotidiennes sur les réseaux sociaux, j’ai ressenti le besoin irrépressible d’écrire sur Alexandre au début de l’été 2021, sans avoir la moindre idée de la direction, du temps et du volume nécessaires. Au vrai, je n’envisageais pas un instant de proposer mon texte un jour aux éditeurs et encore moins d’être publié par les Belles Lettres… j’écrivais pour mon propre plaisir. Ceux de mes amis qui furent les premiers lecteurs de cette ébauche m’ont fortement encouragé à poursuivre. Et après cinq années de gestation et de réécritures, j’ai finalement trouvé ma prose.
LVDC — Quelles ont été vos sources et vos inspirations ?
H. C. — Dès l’origine, je disposais d’une cinquantaine d’ouvrages rien que sur Alexandre et la Macédoine antique, et probablement plus de 500 sur la Grèce antique, j’ai honnêtement arrêté de compter… J’ai bien sûr puisé à la source des Anciens, chez Plutarque, Arrien, Justin, Curtius, Diodore et même Polyen, sans oublier Thucydide et Hérodote ou encore Strabon, cherchant le moindre fragment oublié pour étoffer cet univers et le rendre à la fois cohérent, juste et crédible, en évitant à tout prix les écueils du cliché et de l’anachronisme. Il y a aussi quelques clins d’œil glissés à la poésie ancienne, à la tragédie et à la comédie attique que j’adore. Démosthène fut également d’un grand secours à travers ses discours qui nous renseignent si bien sur le règne de Philippe, la période durant laquelle se déroule ce premier tome. Mais les sources anciennes, lues et relues des dizaines de fois, furent complétées par des publications scientifiques récentes sur l’archéologie du royaume, comme les travaux de Miltiades Hatzopoulous et de sa compatriote Angeliki Kottaridi, sans oublier l’inventeur des tombeaux royaux d’Aigai, Manolis Andronikos. Les ouvrages de Waldemar Heckel, Robin Lane Fox, Donald Engels, Paul Faure, Henri-Irénée Marrou, Jean-Pierre Vernant, Jean-Pierre Carlier et ceux de Jean-Nicolas Corvisier, ainsi qu’une longue liste de thèses et d’articles puisés sur HAL et dans les revues Kernos et Pallas, m’ont aidé à restituer la Grèce du IVe siècle av. J.-C. Mais ces textes et ces images ne suffirent pas à étancher ma curiosité, c’est pourquoi j’ai parcouru la Macédoine historique au printemps 2022, pour m’imprégner des cités, des monuments, des paysages, des tombeaux… J’ai ainsi foulé les rues hippodamiennes de Pella, fureté autour du palais d’Aigai, cheminé sur l’Olympe, marché dans le sanctuaire de Dion, pleuré devant le larnax d’or de Philippe au cœur du tumulus royal… J’en suis revenu avec mille souvenirs, des notes et plus de photos encore pour mon inspiration.
Quant à l’inspiration littéraire, si nous sommes ce que nous lisons, et si ma plume est le fruit de ma personnalité mais aussi de mes lectures, alors vous reconnaîtrez sans doute à travers ma prose l’admiration pour la nature d’un Maurice Genevoix, le désir d’aventure d’un J. R. R. Tolkien, l’amour du beau vocabulaire d’un Jean-Philippe Jaworski et l’admiration que je voue aux grands auteurs français du XIXe siècle, en particulier Balzac et Hugo, les maîtres du portrait. Ils furent sans aucun doute des modèles inconscients.
LVDC — Pour ce livre, vous êtes imprégné de Thucydide, Platon, Hérodote : les avez-vous tous relus pour l’écriture de ce livre ? En grec ?
H. C. — Je ne lis pas encore le grec, mais je promets de m’y mettre quand j’aurai achevé la trilogie… mais je connais mon alphabet ! Il y a alpha, bêta, gamma… Les sources antiques sont si denses et si foisonnantes qu’il suffit de les laisser au repos quelques mois sur une étagère pour les redécouvrir presque totalement à la relecture. Ainsi, j’ai relu Hérodote et Thucydide en me concentrant sur les épisodes consacrés aux Macédoniens, qui y sont littéralement légion.
LVDC — Avez-vous inventé des épisodes ou des personnages ?
H. C. — Dans ses travaux, Waldemar Heckel a recensé plus de mille personnages historiques avérés dans la seule geste d’Alexandre. Il était inenvisageable de proposer au lecteur un tel catalogue homérique, mais j’ai pu y puiser certains caractères en fusionnant des personnages secondaires dans l’intérêt du roman, car l’Histoire y est toujours au service de l’intrigue. Les sources ne citent que rarement l’entourage immédiat des grands personnages, leurs confidents, serviteurs, esclaves… J’ai aussi créé, pour le bien du texte et sa cohérence interne, et pour lui donner de la vie, certains personnages de mon cru, avec toujours ce désir du plausible. Le lecteur découvrira ou redécouvrira au fil des chapitres des épisodes célèbres de la jeunesse d’Alexandre ou de la vie de ses parents, et d’autres de mon invention, tissés à partir d’indices anthropologiques notamment racontés par Aristote, des sous-intrigues développées à partir de maigres fragments disponibles ou imaginées à partir d’une œuvre antique. Par exemple, lorsque Alexandre doit affronter un sanglier, une étape primordiale dans sa vie d’adolescent… ce chapitre est né dans mon esprit en observant la fresque cynégétique monumentale qui orne le tombeau de Philippe. Plus tard, lorsqu’il doit vivre reclus dans la forêt avec ses compagnons d’enfance, la chasse qui clôt le passage m’est venue en admirant la superbe mosaïque de la Chasse au Cerf qui orne l’une des villas nobles de Pella, et dont les protagonistes sont identifiés comme Alexandre et Héphaistion. Enfin, cette histoire me hantait tant que j’ai parfois rêvé de certaines scènes, notées précipitamment au milieu de la nuit et incluses finalement dans le texte. Les reconnaîtrez-vous ? Pensez aux Ménades…
LVDC — De quel personnage vous sentez-vous le plus proche ? Pourquoi ?
H. C. — J’aime beaucoup Alexandre, évidemment, mais j’ai aussi un faible pour Philippe, en qui j’ai mis un peu de ma propre personnalité avec son infatigable énergie, son désir de plaire, sa curiosité sans bornes et son optimisme à toute épreuve. Et puis il y a Olympias… terrible, oui, mais terriblement touchante aussi. J’aime aussi les fortes personnalités, comme celles de Kynanè, la sœur combattante d’Alexandre, les tendresses de Barsine, Ménélaos malgré ses crimes, le berger Archias ou encore Langaros, le roi des Agrianes… des portraits que j’ai adoré écrire.
LVDC — Pour finir par un sourire et un peu d’ironie contemporaine : vous avez choisi « Héraklès » comme pseudonyme, pourquoi et est-ce que l’écriture d’un livre est un labeur ?
H. C. — Enfant, Héraklès était mon préféré parmi les héros grecs, tout simplement. Et puis un jour, j’ai découvert un vase à figures noires où le héros, coiffé de sa célèbre léonté, jouait de la cithare. Le contraste entre l’image de la brute épaisse tenant un si délicat instrument m’a inspiré ce pseudonyme et après tout, mon travail quotidien de vulgarisation, de transmission des savoirs, ne fait-il pas de moi un citharède, un aède numérique au service de la culture ancienne ? La naissance d’un livre est une véritable gestation, on passe ainsi par tous les stades au cours de l’écriture : la joie, l’enthousiasme, l’espoir, la peine, la colère, le désespoir, autant de sentiments que le fils de Zeus a dû endurer durant ses Travaux avant d’être symboliquement mis au monde par Héra à la fin de ses peines, en passant sous son jupon. Et ce n’est que le début, puisqu’il me reste deux tomes à écrire…Au travail !
Dans la même chronique
L'odyssée de l'Odyssée : entretien avec Christophe Ono-dit-Biot
Du papyrus à la scène : entretien comique avec Camille Semenzato
Dernières chroniques
Albums – Moi, Jules César d’Alfred de Montesquiou et Névil (Allary éditions, 2025)