Chroniques anachroniques – Anti-morosité XIX : Énergie A

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À un moment où l’information fuse de toutes parts, il nous a paru intéressant de l’ancrer dans des textes très anciens, afin que l’actualité et l’histoire se miroitent et s’éclairent dans un regard tantôt ou tout ensemble stimulant et amusé, songeur ou inquiet.

Les récentes augmentations du prix de l’énergie fossile ont accentué notre prise de conscience sur la question de l’énergie et sur la nécessité de repenser nos modèles autant que nos modes de consommation. Comme le visionnaire Filippo Tommaso Marinetti (poète, avocat et révolutionnaire) publia en 1909 un manifeste futuriste qui proclame ouvertement l’avènement de l’ère moderne engendrée de fait par les progrès techniques galopants, il faudrait adapter notre architecture et notre urbanisme au changement climatique, qui ne sacrifie pas la beauté. Le texte précieux de Vitruve traduit déjà une telle préoccupation.

Primum eligendus locus est quam calidissimus, id est auersus ab septemtrione et aquilone. Ipsa autem caldaria tepidariaque lumen habeant ab occidente hiberno, si autem natura loci impedierit, utique a meridie, quod maxime tempus lauandi a meridiano ad uesperum est constitutum. Et item est animaduertendum uti caldaria muliebria et uirilia coniuncta et in isdem regionibus sint collocata : sic enim efficietur uti uasaria et hypocausis communis sit eorum utrisque.

Aenea supra hypocausim tria sunt componenda, unum caldarium, alterum tepidarium, tertium frigidarium, et ita collocanda uti ex tepidario in caldarium quantum aquae caldae exierit influat de frigidario in tepidarium ad eundem modum, testudinesque alueolo- rum ex communi hypocausi calfaciantur.

Suspensurae caldariorum ita sunt faciendae ut primum sesquipedalibus tegulis solum sternatur inclinatum ad hypocausim, uti pila, cum mittatur, non possit intro resistere, sed rursus redeat ad praefurnium ipsa per se : ita flamma facilius peruagabitur sub suspensione. Supraque laterculis besalibus pilae struantur, ita dispositae uti bipedales tegulae possint supra esse collocatae. Altitudinem autem pilae habeant pedes duos, eaeque struantur argilla cum capillo subacta, supraque collocentur tegulae bipedales, quae sustineant pauimentum.

Concamerationes uero si ex structura factae fuerint, erunt utiliores. Sin autem contignationes fuerint, figlinum opus subiciatur, sed hoc ita erit faciendum : regulae ferreae aut arcus fiant, eaeque uncinis ferreis ad contignationem suspendantur quam creberrimis, eaeque regulae siue arcus ita disponantur uti tegulae sine marginibus sedere in duabus inuehique possint, et ita totae concamerationes in ferro nitentes sint perfectae. Earumque camerarum superiora coagmenta ex argilla cum capillo subacta liniantur, interior autem pars, quae ad pauimentum spectat, primum testa cum calce trullizetur, deinde opere albario siue tectorio poliatur. Eaeque camerae in caldariis, si duplices factae fuerint, meliorem habebunt usum : non enim a uapore umor corrumpere poterit materiem contignationis, sed inter duas cameras uagabitur.
Magnitudines autem balneorum uidentur fieri pro copia hominum. Sint ita compositae : quanta longitudo fuerit, tertia dempta, latitudo sit, praeter scholam labri et alueum. Labrum utique sub lumine faciendum uidetur, ne stantes circum suis umbris obscurent lucem. Scholas autem labrorum ita fieri oportet spatiosas uti, cum priores occupauerint loca, circumspectantes reliqui recte stare possint. Aluei autem latitudo inter parietem et pluteum ne minus sit pedes senos, ut gradus inferior inde auferat et puluinus duos pedes.
Laconicum sudationesque sunt coniungendae tepidario, eaeque quam latae fuerint, tantam altitudinem habeant ad imam curuaturam hemisphaerii. Mediumque lumen in hemisphaerio relinquatur, ex eoque clipeum aeneum catenis pendeat, per cuius reductiones et demissiones perficietur sudationis temperatura. Ipsumque ad circinum fieri oportere uidetur, ut aequaliter a medio flammae uaporisque uis per curuaturae rotunda- tiones peruagetur.

Tout d’abord il faut choisir le site le plus chaud possible, c’est-à-dire tournant le dos au nord et au nord-est. Les pièces chaudes et tièdes, quant à elles, doivent recevoir la lumière du sud-ouest, ou du moins, si la configuration du site interdit cette orientation, du midi, car l’usage établi est de se baigner plutôt entre le milieu de journée et le soir. En outre, il faut veiller à ce que les pièces chaudes réservées respectivement aux femmes et aux hommes soient contiguës et aient la même orientation ; de cette façon, en effet, on fera en sorte que les cuves et le foyer soient communs aux deux groupes de pièces.

Au-dessus du foyer il faut placer trois récipients de bronze, l’un d’eau chaude, un autre d’eau tiède, le troisième d’eau froide, et les disposer de telle sorte que du récipient tiède sorte, en direction du chaud, une quantité d’eau identique à celle qui coule du récipient froid vers le tiède et que les réservoirs des baignoires soient chauffés à partir du foyer commun.

Les sols suspendus des pièces chaudes doivent être faits de la façon suivante. Tout d’abord, avec des briques d’un pied et demi, on aménagera un sol incliné en direction du foyer en sorte qu’une balle envoyée du foyer ne puisse demeurer dans la pièce mais revienne en arrière d’elle-même vers la gueule du four : ainsi la chaleur se répandra-t-elle plus facilement sous le radier supérieur. Au-dessus, avec des briquettes de huit pouces, on construira des piles, disposées de façon à ce que des briques de deux pieds puissent être placées par-dessus. La hauteur de ces piles sera de deux pieds, elles seront liées par de l’argile malaxée avec du crin, et l’on placera au-dessus d’elles des briques de deux pieds pour supporter le pavement.

Les voûtes rendront de meilleurs services si elles sont maçonnées. Si toutefois l’on a affaire à un plancher de charpente, on y adaptera un ouvrage de terre cuite, mais il faudra le faire de la façon suivante : on fabriquera des tringles ou des arcs de fer et on les suspendra au plancher par des crochets de fer, les plus serrés possible, on disposera ces tringles ou arcs de telle sorte que des tuiles sans bord puissent, disposées à cheval, les relier deux à deux, et l’on exécutera ainsi toutes les voûtes sur ces supports de fer. La face supérieure des joints de ces voûtes sera enduite d’argile malaxée avec du crin, quant à la partie intérieure, qui regarde vers le pavement, on y jettera un gobetis composé d’un mélange de tuileau et de chaux, puis on l’enduira, pour finir, de stuc ou de plâtre. Ces voûtes, dans les pièces chaudes, rempliront mieux leur office si elles sont doublées, car alors l’humidité mue par l’action de la chaleur ne pourra pas détériorer le bois du plancher, mais se déplacera entre les deux voûtes.
Les dimensions des bains doivent dépendre du nombre des usagers. Voici quelles doivent en être les proportions : la largeur sera égale aux deux tiers de la longueur, compte non tenu de l’abside abritant la vasque d’ablutions et de la baignoire. Il paraît nécessaire en tout cas que la vasque soit éclairée par le haut, de façon à ce que ceux qui se tiennent autour n’obscurcissent pas la lumière de leur ombre. Il faut que les absides abritant les vasques soient assez vastes pour que, lorsque les premiers arrivés ont pris place, les autres, guettant leur tour, puissent s’y tenir dans de bonnes conditions. La largeur de la baignoire, entre le mur et le bord, ne doit pas être inférieure à six pieds, dont deux seront pris par le degré inférieur et le dossier.
L’étuve laconienne, là où l’on transpire, doit être contiguë à la salle tiède et ses dimensions en plan doivent être égales à sa hauteur jusqu’à l’intrados de la coupole. Une ouverture centrale doit être ménagée dans la coupole, et un bouclier de bronze doit y être suspendu par des chaînes : en les réduisant et en les allongeant on réglera la température de transpiration. Il paraît nécessaire que l’étuve elle-même soit circulaire, de façon à ce que la force de la flamme et de la chaleur se répande de façon égale, à partir du point central, en cercles épousant sa concavité.

Vitruve, De l'architecture, V, 10,
texte établi et traduit par Catherine Saliou
Paris, Les Belles Lettres, 2009

À l’instar de nos constructions dites passives (qui ne nécessitent pas de système de chauffage), les thermes étaient conçus de façon très pensée avec un constant souci de l’efficacité énergétique. L’orientation est fondamentale. Le volume des différentes salles est adapté à leur usage : le frigidarium est souvent vaste, alors que les salles chaudes (où l’on pouvait atteindre 70 degrés) ont un volume d’air le plus petit possible. Aux thermes d’Antonin, le caldarium a un diamètre de 20 mètres, tandis que le frigidarium a une longueur de près de 50 mètres. Ce dernier est toujours la salle la plus monumentale des thermes, et aussi la plus décorée. Les salles chaudes ont une forme (carrée, polygonale, circulaire) plus ramassée, alors que les frigidaria s’étendent. Les Romains avaient conscience de la valeur et du coût de l’air chaud au point de n’en rien gaspiller. Ainsi, l’air chaud circulait sur des piles de briques (chauffage par hypocauste), avant de remonter dans l’épaisseur des murs par capillarité. Les murs étaient en effet doublés intérieurement soit par une cloison de briques, soit par un réseau de tubulures (tubes de terre cuite de section rectangulaire mis bout à bout).L’isolation était déjà inventée et déjà aboutie ! Certains architectes contemporains, hardis, proposent donc une nouvelle façon d’habiter notre environnement. Ils se plaisent à imaginer une éolienne habitable en forme d’anneau gigantesque (174 m de hauteur), entièrement recouvert de panneaux solaires, complexe résidentiel et commercial hybride, combinant vent et soleil, visible dans le port de Rotterdam en 2025. L’écologie, une force esthétique !

Christelle Laizé et Philippe Guisard

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