Albums – Moi, Jules César d’Alfred de Montesquiou et Névil (Allary éditions, 2025)

Média :
Image : Logo_Albums
Texte :

Des chroniques sur les bandes dessinées en lien avec l'Antiquité sous la plume de Julie Gallego, agrégée de grammaire et maîtresse de conférences de latin à l’Université de Pau et des Pays de l’Adour.

 

Image : Moi, Jules César

 

 

 

Moi, Jules César 
d’Alfred de Montesquiou et Névil 
Allary éditions, 2025

 

Cette bande dessinée de 256 pages est consacrée, comme son titre l’indique, à la vie de Jules César, dont il est le narrateur sur la majorité de l’album, par le biais d’un récit rétrospectif des épisodes les plus marquants de son existence fait à ses proches, lors d’un banquet se déroulant la veille des Ides de mars. 

La couverture, très efficace, repose sur la superposition de deux illustrations. On voit au premier plan le jeune César de face, tel qu’il apparaît dans les premières planches : malingre et affaibli par la malaria contractée dans l’enfance (parce que sa famille, certes noble mais pauvre, vivait dans le quartier mal famé de Subure près du Tibre charriant bon nombre de déchets), mais qui se montre, lors d’un exercice de nage, d’une détermination à toute épreuve, comme l’indique sans le moindre doute le glaive qu’il tend vers le haut et qui transperce son nom [1]. Est insérée en arrière-plan l’ombre du buste d’un César plus âgé et placé de profil, avec la tête légèrement relevée, comme par fierté. Ce que dit l’image au seuil de l’ouvrage, c’est que l’album va raconter cette ascension de César vers le pouvoir suprême, ce qui n’ira pas sans une violence annoncée par le fond rouge sang.

Comme l’explique une note finale (p. 252), le titre vient d’un passage de Flavius Josèphe (Antiquités judaïques) qui cite une lettre de César commençant par ces mêmes mots et décrétant le statut de grand-prêtre et d’ethnarque des Juifs pour un certain Hyrcan. On constate donc d’emblée l’importance fondamentale des sources littéraires premières dans cet album, qui s’appuie sur les textes grecs et latins, ainsi que sur la recherche universitaire récente portant sur César ; le parti pris est donc de ne retenir que les ouvrages consacrés à César parus il y a quelques années (sauf Carcopino, tout de même cité). Mais on peut tout de même s’étonner de l’absence totale de références aux travaux de Michel Rambaud sur L’Art de la déformation historique dans les Commentaires de César (1953), qui aurait pu permettre de nuancer davantage certaines affirmations. 

 Voici un extrait de la présentation de l’ouvrage par l’éditeur :

Alfred de Montesquiou a interrogé les plus éminents spécialistes de Jules César. 32 historiens, chacun spécialiste d’une des périodes de la vie de César, ont permis une prouesse : écrire cette bande dessinée exclusivement à partir de faits historiques avérés. Le lecteur trouvera en fin d’ouvrage les sources qui se rapportent à chaque page, qu’il s’agisse d’écrits de contemporains de César ou de César lui-même, ou des recherches les plus récentes. Près de 300 notes complètent la bande dessinée. Moi, Jules César offre ainsi un récit étayé, nourri de connaissances historiques scientifiquement établies sur le sujet. Cette enquête a duré 3 ans et s’est déroulée sur 3 continents, dans 16 pays, sur les lieux mêmes des grands faits d’armes de Jules César. Parmi ces lieux, figurent nombre de villes françaises qui ont été des étapes importantes de la conquête des Gaules.

Le scénariste Alfred de Montesquiou est grand reporter, essayiste et réalisateur, lauréat du prestigieux prix Albert-Londres en 2012. Son approche, pour la rédaction du scénario de l’album, est donc celle d’un journaliste, ce qui explique sa démarche : rechercher des renseignements auprès de spécialistes de chaque période de la vie de César et les transposer au niveau du chapitrage du livre. Cela correspond à des durées très différentes (mais avec un nombre de pages proche, autour d’une quinzaine) et plus resserrées à la fin de sa vie où tout se précipite. Les événements de l’enfance sont ainsi regroupés dans un chapitre unique, tandis que ceux situés juste avant et après le franchissement du Rubicon ou la bataille de Pharsale occupent à eux seuls un chapitre chacun. 

Le découpage est le suivant : « Chapitre I : une jeunesse à Subure (jusqu’à 18 ans) » (p. 12-35), « Chapitre II : les mystères de l’Asie (de 18 à 30 ans) » (p. 36-67), « Chapitre III : les marches du pouvoir (de 30 à 40 ans) » (p. 68-93), « Chapitre IV : « découvreur des mondes (de 41 à 46 ans) » (p. 94-115), « Chapitre V : imperator (de 46 à 50 ans) » (p. 116-139), « Chapitre VI : le Rubicon (de 50 à 51 ans) » (p. 140-157), « Chapitre VII : le soleil de Pharsale (de 51 à 52 ans) » (p. 158-175), « Chapitre VIII : tombeur de l’Égypte (de 52 à 53 ans) » (p. 176-199), « Chapitre IX : quadruple triomphe (54 ans) » (p. 200-215), « Chapitre X : le testament du vainqueur (de 54 à 55 ans) » (p. 216-226) et enfin « Chapitre XI : un rendez-vous avec la mort (55 ans) » (p. 228-241).

Le prologue de 7 pages pose le cadre du banquet organisé par Lépide en l’honneur de César le 14 mars -44 et présentant les 13 convives (au lieu des 14 attendus car son épouse Calpurnia est annoncée souffrante), parmi lesquels César, sa maîtresse historique Servilia avec son fils Brutus et ses deux filles (Junia Secunda et Junia Tertia), Marc-Antoine, Cicéron, Cassius. Les deux premières notes (p. 242) reviennent sur ce choix scénaristique du banquet, en précisant ce qui est attesté par les sources historiques et ce qui relève d’une béance que l’imagination du scénariste pouvait combler avec vraisemblance : en note 1, Alfred de Montesquiou cite ainsi le passage de Suétone mentionnant un banquet chez Lépide la veille de l’assassinat de César où une discussion avait eu lieu sur « la fin la plus désirable » (« brusque et inopinée », pour César…, voir p. 227 de l’album où César déclare « je souhaite une mort rapide. Et inattendue ») et en donne la référence (Vie des douze Césars, « César », LXXXVII), en précisant bien l’édition utilisée, à savoir la traduction de J. Gascou chez Garnier-Flammarion. Il montre donc ainsi d’emblée aux lecteurs que le cadre spatio-temporel retenu s’appuie sur une source historique antique. Mais la note suivante va permettre de comprendre la suite de la démarche à l’œuvre dans l’album car tout n’est pas connu donc, pour une narration efficace et fluide, il y a nécessairement des éléments à ajouter, qui ne doivent pas être arbitraires ou en contradiction avec les autres données historiques attestées : « La liste des convives du banquet chez Lépide n’est pas connue. Nous l’avons imaginée en fonction des protagonistes dont nous savons qu’ils étaient présents à Rome ce soir-là, et en suivant la logique de l’époque, Marc Antoine, co-consul, est forcément invité, Servilia, belle-mère de Lépide, est logiquement invitée, Cicéron, ami de Servilia et de Brutus, également, etc. ». Le dossier de presse revient sur cette démarche pour expliciter la part de fiction : 

Tout est factuel, ou du moins sourcé. Mais la bande dessinée présente aussi une part de romanesque. Les sources antiques se contredisent souvent, j’ai dû faire des choix narratifs, et assumer certaines marges d’interprétation, voire de parti-pris, au sein du cadre factuel des sources disponibles. Même quand César écrit sa propre histoire, dans La Guerre des Gaules par exemple, les historiens modernes considèrent qu’il lui arrive de mentir à dessein, à des fins de propagande. Dans ce récit, nous nous sommes attachés à mettre en avant la cohérence interne du personnage : sa soif de vengeance sociale, sa fragilité qu’il compense par une force de volonté hors norme… Les seules libertés prises relèvent de la nécessité de mise en scène, pour des questions de dramaturgie. Chaque fois que nous avons dû faire œuvre d’imagination[,] celle-ci a été guidée par le plus probable ou crédible au regard du savoir des historiens. Bref, il y a des scènes inventées, mais tout est vrai !

Le prologue s’achève (p. 11) sur la suggestion de Servilia : « César, ne laisse pas les autres dire ton histoire. Raconte-la toi-même. », ce qui amène César à commencer par narrer sa naissance « miraculeuse » grâce à une bien-nommée césarienne pratiquée sur sa mère « éventrée, éviscérée, pour qu’[il] voie le jour. Comme une génisse qu’on sacrifie à la gloire des dieux » (p. 13). Mais Servilia se permet de lui couper d’emblée la parole, comme pour prévenir le lecteur qu’il ne faut pas accorder totalement foi au récit de César : « Jules, n’entre pas dans l’Histoire [2] par un mensonge. » (ibid.). Son vieil amant concède : « Tu as raison[,] Servilia. Inutile d’inventer une légende, quand il suffit d’écrire la sienne. » (p. 14). Aux bulles de parole ou aux cartouches narratifs intradiégétiques assumés par César et Servilia, tous à fond jaune, s’opposent alors deux cartouches extradiégétiques à fond blanc sous la forme d’un papyrus déroulé. Ces derniers sont visuellement très différents pour marquer qu’ils sont pris en charge par un narrateur omniscient qui explique, dans le second cartouche, la remarque de Servilia et le revirement dans le récit de la naissance du dictateur : « Contrairement à une rumeur tenace entretenue par Jules César lui-même, sa mère Aurelia Cotta n’a pas accouché par césarienne, sinon elle serait morte ce jour-là. » (ibid.). Les remarques de ce type sont toutefois le plus souvent intégrées aux nombreuses notes finales, presque une pour chaque planche du récit, pour dévoiler « l’envers du décor » et les sources historiques (parfois contradictoires), ou bien pour compléter le propos par des citations de chercheurs. 

  1.  
Image : Moi Jules César 2

Moi, Jules César d’Alfred de Montesquiou et Névil, p. 13 
© Allary éditions, 2025

 

Le dernier chapitre sur l’assassinat de César aux Ides de mars constitue plutôt un épilogue en écho au prologue : le banquet est fini, il n’y a plus analepse racontée par César dans le récit encadré mais retour au récit-cadre en « temps réel », avec un narrateur extérieur. La page 238 présente ainsi un sommaire (au sens narratologique) avec un effet d’accélération s’achevant sur la prise de pouvoir d’Auguste.

Image : Moi Jules César 3

Moi, Jules César d’Alfred de Montesquiou et Névil, p. 236 
© Allary éditions, 2025

 

Les textes antiques de référence (d’abord ceux des historiens de langue grecque ou latine) sont, outre les Antiquités judaïques de Flavius-Josèphe, le corpus césarien ou pseudo-césarien (surtout La Guerre des Gaules et La Guerre civile mais aussi la Guerre d’Alexandrie, la Guerre d’Espagne et la Guerre d’Afrique), Dion Cassius, Lucain, Suétone (Vies de César et d’Auguste), Plutarque (Vies parallèles avec la vie de César mais aussi celles de Romulus, de Caton, de Pompée et d’Antoine, et De la fortune des Romains), Velleius Paterculus, Appien, ainsi que les Panégyriques latins, mais aussi des passages d’Aulu-Gelle, de Macrobe et de Pline l’Ancien, ou encore des lettres de Cicéron (Ad Atticum, Ad familiares, Ad Brutum). Ce sont le plus souvent des citations de première main, plus rarement elles sont extraites de monographies d’auteurs modernes, comme Yann Le Bohec, Susan Treggiari, Luciano Canfora, Danielle Porte ou Christophe Badel.

Cette bande dessinée consacrée à César, sans personnages fictionnels ajoutés pour servir d’intermédiaires avec les lecteurs (comme peut l’être Alix par exemple, dans la série éponyme de Jacques Martin), est pleinement consacrée au personnage historique et s’attarde sur des passages de sa vie qui ont été rarement exploités jusqu’à présent dans des albums mettant principalement – ou accessoirement – en scène le dictateur. On retrouve des passages attendus (notamment les pleurs devant la statue d’Alexandre, la capture par les pirates, le séjour chez Nicomède, les grandes batailles, les citations célèbres de ou sur César, la rencontre avec Cléopâtre, les rêves de sa femme et les prédictions du devin Spurinna annonçant sa mort imminente, ainsi que le déroulement de son assassinat). Mais l’album présente aussi des éléments plus originaux, comme l’évolution de la relation entre Titus Labienus et César, ainsi que les liens étroits entre Servilia et César qui dépassent largement la question de leur liaison amoureuse, ou encore l’importance de sa tante Julia et de sa mère dans le début de son parcours, les rancunes personnelles qu’a pu engendrer son comportement. On appréciera également la présence en début d’ouvrage de plusieurs pages consacrées à l’enfance de César ainsi qu’à sa formation auprès d’Apollonios de Rhodes, aux fils rouges sur la celeritas de César et à ses « coups de poker » (dont le passage du Rubicon).

Image : Moi Jules César 4
Image : Moi Jules César 5

Moi, Jules César d’Alfred de Montesquiou et Névil, p. 66-67 
© Allary éditions, 2025

 

 

Les quelques coquilles dans la ponctuation et dans quelques expressions latines citées dans les notes (ante temporis, ad Brutus) pourront aisément être corrigées dans une édition ultérieure.

On a donc un album très intéressant sur le personnage de César mais il ne faudra pas en attendre un dessin semi-réaliste / réaliste comme dans les albums d’Alix, des Aigles de Rome ou de Murena, par exemple, car ce n’est pas le style retenu. L’ouvrage repose sur une documentation très solide, avec au moins un ou deux passages littéraires qui sert d’appui à chaque planche. Même si le revers de ce sérieux documentaire est que beaucoup de lecteurs ne liront sans doute pas la douzaine de pages de notes finales assez denses, elles sont un outil précieux pour des vérifications ponctuelles ou des approfondissements (nous conseillons, pour éviter les va-et-vient, d’alterner entre la lecture d’un chapitre et la lecture de la vingtaine de notes associées) [3]

Signalons que les auteurs de cette bande dessinée sont également à l’origine de la série documentaire télévisée Jules sortie en 2024 [4], qui constitue un complément intéressant à la bande dessinée par la différence entre les deux médias et leurs possibilités respectives : la série permet l’intégration de lieux réels filmés et associés à des dessins (en un médium hybride), montrant une sorte de permanence de la réalité vécue par César, ce que ne permet pas la bande dessinée (qui ne repose pas sur l’insertion de photographies). Mais le rythme de réception des informations est imposé aux téléspectateurs, alors que la bande dessinée permet aux lecteurs les plus intéressés d’approfondir à leur rythme leur lecture par le biais de notes, rarement aussi fournies dans le médium bande dessinée.

 

Julie Gallego


 


[1] C’est la variante détourée et légèrement modifiée d’une image présente en fin de séquence à la p. 22.

[2] Ou « dans l’histoire ». Le lettrage exclusivement en majuscules ne permet pas de faire la différence mais la polysémie de l’expression est très intéressante : il devient un personnage historique par sa naissance et commence aussi son récit.

[3] En complément de cette lecture, nous conseillons d’écouter l’entretien avec Alfred de Montesquiou, dans l’émission de France Inter « Le temps d’un bivouac », animée par Daniel Fiévet, https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/le-temps-d-un-bivouac/le-temps-d-un-bivouac-du-jeudi-03-juillet-2025-5010261 (54 mn, 03 juillet 2025)

[4] Alfred de Montesquiou en est le réalisateur et Névil a dessiné le storyboard. La série de Canal+/Planète+ (Andaman Films / DreamTime) compte 10 épisodes de 27 mn env. Des séquences illustrées, dessinées par Gilles Pascal, sont intégrées à des vidéos correspondant aux différents lieux parcourus par Alfred de Montesquiou lors de son enquête (lorsqu’il en reste quelque chose d’exploitable pour restituer un cadre antique). Dans les extraits visibles sur la chaîne de Gilles Pascal https://www.youtube.com/watch?v=L_GMb_gwEck (10’36, montage mis en ligne le 19 avril 2025), on aperçoit par exemple sur quelques secondes le dessin des nombreux pirates crucifiés superposé aux prises de vues réelles de l’île de Pharmacuse (actuellement Farmakonisi), ou encore la fresque de la « Villa des mystères » de Pompéi en arrière-plan du lieu qui accueille un banquet présidé par César.

Dans la même chronique

Dernières chroniques