Entretien apocalyptique avec Jean-Louis Poirier et Hubert Le Gall

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Image : Entretien-Poirier-Le-Gall
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Et si la fin du monde n'était pas une simple fiction, mais une expérience philosophique destinée à éprouver notre rapport au vivant et à la nature ? Dans ce passage bref et vertigineux de ses Questions naturelles, Sénèque imagine le déchaînement ultime des éléments et l'effondrement des certitudes humaines, révélant une solidarité profonde entre l'humanité et sa planète. Jean-Louis Poirier en propose aujourd’hui, avec Les derniers jours de l'humanité (Les Belles Lettres, 2026), une traduction et une lecture lumineuses, accompagnées du « reportage photo » d’Hubert Le Gall, dont les œuvres prolongent et déplacent l'expérience du texte. À l'occasion de cette parution, ils nous accordent un entretien exclusif pour revenir sur la genèse du projet, le dialogue entre philosophie et image, et ce que Sénèque peut encore nous apprendre face aux inquiétudes de notre temps.

 

La Vie des Classiques : Comment vous présenter en quelques mots ?

Jean-Louis Poirier : Je ne sais pas. Peut-être en cherchant à faire apparaître, dissimulé derrière la conversation, quelqu’un d’un peu timide, qui pose les mêmes questions que tout le monde et tente d’y répondre après avoir un peu vécu, mais quelqu’un de résolu à transmettre tout ce qui peut l’être, après avoir lu quelques livres écrits en des langues oubliées…Bref, j’aimerais qu’on me présente comme une sorte d’obsédé de la transmission.

 

L.V.D.C. : Quels sont les êtres, de chair ou de papier, qui ont rythmé et déterminé votre parcours intellectuel ?

J.-L. P. : Je ne sais pas si j’ai un « parcours intellectuel ». En revanche je peux répondre pour le parcours (tout court) que je veux bien avoir et même assumer. Je donnerai les noms de deux professeurs, tout de chair : mon professeur d’histoire, dès la 4ème, le grand théologien Olivier Clément, à qui je dois ma passion pour l’aventure métaphysique ; plus tard, étudiant, je dois à Georges Canguilhem, de m’avoir enseigné le sens de la droiture et de l’aventure, l’impératif du décalage, l’exigence du refus. Quant aux êtres de papier, mais dont la plume déchire tout papier possible : Montaigne et Pascal, évidemment.

 

L.V.D.C. : Et vous deux, comment vous-êtes-vous rencontrés, puisque ce livre est déjà votre troisième collaboration ?

J.-L. P. : Cette rencontre est votre opération, chère Laure. Il est vrai que nous nous sommes très bien trouvés, Hubert et moi, sous le soleil de l’antique méditerranée et de la Villa Kérylos. C’était l’essentiel…
Hubert n’est pas un illustrateur : avec lui l’image n’est pas juxtaposée au texte, elle en sort et en redit à sa façon ce qu’on pourrait appeler l’aspect pictural, elle déchire le texte et fraye la voie du désir.
 

L.V.D.C. : Quel est le premier texte antique auquel vous avez été confronté ? Quelle a été votre réaction ?

J.-L. P. : En dehors du De Viris, des Orateurs attiques et de Xénophon, le premier texte antique auquel j’ai été vraiment confronté, c’est-à-dire qui m’ait interpellé, c’est très clairement l’Odyssée. Va aussi pour l’Iphigénie à Aulis d’Euripide. Pour donner sa place au latin, j’ajouterai les Confessions de saint Augustin. J’ai découvert dans tous ces textes que la vie avait le goût du miel. Je pense ici à une très belle page de Cicéron sur le sucre, au livre III du De finibus, chapitre 33, si mes souvenirs sont bons. J’y ai découvert aussi que l’intériorité était une dimension vertigineuse de l’existence.
La réaction ? Indescriptible. Bonheur et émotion à la fois. Addiction inavouable pour l’Antiquité — inavouable et heureusement invincible à toute injonction de soins.

 

L.V.D.C. : Vous publiez ces jours-ci une magnifique, tant pour la forme que pour le fond, nouvelle traduction d’un texte de Sénèque : quelle est l’origine de ce projet et comment s’inscrit-il dans la filiation de vos œuvres ? À qui s’adresse-t-il ? 

J.-L. P. : La suite de ses publications a pour un auteur le figure d’un destin. Sénèque a tout pour séduire, il sait réunir le ciel et la terre dans ses écrits. C’est un philosophe comme il y en a peu — Montaigne peut-être — qui n’est l’inventeur d’aucune doctrine, mais qui a intériorisé toute une culture philosophique (la doctrine stoïcienne en l’occurrence) et qui la vérifie en en faisant usage pour éclairer les choses et mettre l’expérience humaine en sa vérité. Avec lui, dans ses Traités ou dans ses Lettres, la philosophie ne se renouvelle pas, mais fait ses preuves dans l’exercice impitoyable de comprendre la réalité. Toutes proportions gardées, et magistralement, c’est un peu de qu’on demande aux élèves de philosophie de nos établissements d’enseignement. C’est — maladroitement — ce que devrait dessiner ce que je n’ose pas appeler « mon œuvre » : de l’Ulysse de Dante, avec Ne plus ultra, jusqu’à ce Sénèque, en passant par la mythologie, j’ai toujours voulu rendre compte du choc de l’abstraction métaphysique la plus haute et du réel le plus concret, de l’absolu et du quotidien.
On voir ainsi que ce qui est génial dans ce texte de Sénèque, c’est qu’il fait de la fin du monde un thème qui nous est proche, aussi vraisemblable que concret, qui déborde toute rhétorique. 

 

L.V.D.C. : Les illustrations sont somptueuses autant qu’étonnantes : Hubert, comment est née l’inspiration ? Le choix du morcellement puis du collage et de la photographie qui permet la reproduction d’une œuvre est quasiment une allégorie de la vision du monde des stoïciens, notamment de l’éternel retour qui est au cœur du texte de Sénèque. Ce choix était-il conscient ? 

J.-L. P. : Question pour Hubert. Mais c’est tout-à-fait juste : avec le collage, son œuvre réactive un travail de type stoïcien, celui de faire un monde avec des forces, ou, ici, avec des taches de couleur. Conscient, je ne sais pas, évident après coup, sans aucun doute. Et c’est bien-là l’éternel retour : l’œuvre renaît sans arrêt de ses propres explosions, ce catastrophisme pictural, qu’est le collage, illustre génialement l’optimisme stoïcien, qui repose sur la physique, science qui nous fait voir dans la nature cette capacité à se renouveler sans cesse qui s’appelle « fin du monde ».

Hubert Le Gall : Absolument ! Joindre le geste à la pensée était mon idée de départ. Comment représenter avec émotion un monde en cours de destruction sans me noyer moi-même dans le flot des détails d’une figuration en train de disparaître. Mon instinct de survie m’a conduit vers la simplicité du geste, un geste destructeur instinctif mais précis.

 

L.V.D.C. : Quelles étaient votre intention et les moyens pour l’atteindre, tant pour le texte que pour le cahier photo ? 

J.-L. P. : En ce qui me concerne — la traduction —, aucune intention, juste une sorte d’aveugle fidélité au texte, et l’effort pour partager et faire partager les passions et les émotions qui le sous-tendent. On appelle cela, parfois, la clarté. Cela transparaît dans les illustrations, qui, littéralement, sortent du texte, le déchirent.

 

L.V.D.C. : Ce texte de Sénèque est loin d’être son plus connu : pourquoi ce choix cher Jean-Louis ? 

J.-L. P. : Ce n’est pas le plus connu, en effet. Mais surtout, il n’était pas mauvais de rappeler comment, dans le stoïcisme, c’est la physique qui fonde la morale : surtout, Sénèque, chronologiquement, est à l’articulation du vieux et du nouveau stoïcisme, il fait le lien entre les physiciens et les moralistes.

 

L.V.D.C. : Pourquoi la figure de Sénèque, et peut-être aussi plus généralement la philosophie stoïcienne, souffrent-t-elles d’autant de clichés ?

J.-L. P. : Je ne sais pas. C’est peut-être la rançon de la gloire ou de la popularité. Les clichés résultent souvent de cet effet de bien connu, donc d’une forme d’ignorance, en particulier l’oubli de la physique au profit d’une morale abusivement séparée, orgueilleuse et vide. Le remède : en revenir aux textes eux-mêmes, les lire et les publier.

 

L.V.D.C. : Dans votre introduction, vous dépoussiérez avec une lumineuse liberté notre manière de recevoir la philosophie stoïcienne en générale et l’Éternel retour en particulier : en quoi cela vous a-t-il paru nécessaire maintenant ?

J.-L. P. : La réponse est facile. Trop facile. Mais enfin ? qui n’a pas aujourd’hui les sentiment qu’une époque s’achève et que toutes nos certitudes s’effondrent, une sorte d’appréhension de fin du monde ? Sénèque nous aide à recueillir ce sentiment, à l’écouter, et peut-être à faire face. 
Une fois enlevée la poussière, l’essentiel demeure et ne laisse pas indifférent.

 

L.V.D.C. : Dès les premières lignes le lecteur est frappé par la familiarité et la maîtrise des connaissances : quelle est votre histoire avec Sénèque ?

J.-L. P. : Faut-il répondre à une question aussi indiscrète ? mon histoire est celle d’un lecteur de Sénèque, et — sait-on jamais — celle d’un lecteur familier des récits, ou des mythes eschatologiques, toujours fascinant. Oui, on a fricoté avec bien des grimoires, avec Hermès Trismégiste et l’indépassable Macrobe. Ce qui nous envoie au Songe de Scipion (mais aussi au Signet : Utopia). Un dossier conséquent fait la part belle à cet aspect des choses.

 

L.V.D.C. : Pour finir par un sourire et beaucoup d’ironie : c’est pour bientôt les derniers jours de l’humanité ?

J.-L. P. : Pas du tout. La fin du monde, les derniers jours de l’humanité ne sont pas pour demain : si nous suivons Sénèque la fin du monde est là, aujourd’hui, sous nos yeux, dans les forces de la nature, ou celles de hommes. C’est un événement de tous les jours. Et pour ceux qui ne veulent pas voir, elle est annoncée « au jour dit ». Cela s’appelle le destin. 
J’ajoute que, pour cette raison, avec ce récit de Sénèque nous n’avons pas affaire à une prophétie de cinéma, c’est tout-à-fait sérieux. Ironie oblige !

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