Voyage dans la France antique - De Lugdunum au lion

Tous les mois, Lauriane Locatelli (docteur en langues anciennes) nous révèle l’étymologie et l’origine d’un nom de villes françaises afin de se remémorer une des caractéristiques principales du lieu : celle qui lui a valu cette dénomination.

Si Lyon est aujourd’hui une des villes les plus peuplées de France et une puissance économique, elle a été notamment, grâce à son emplacement stratégique au confluent de l’Arar (Saône) et du Rhodanus (Rhône), la capitale des Trois Gaules, doté du plus ancien amphithéâtre de la Gaule. Durant l’antiquité une partie de l’actuelle ville de Lyon portait le nom de Lugdunum. Si le second élément du toponyme, à savoir – dunum, est un élément que ne pose pas de problème de compréhension ni d’interprétation (il provient du gaulois dunon signifiant « citadelle, enceinte fortifiée »[1]), plusieurs hypothèses ont été évoquées pour expliquer la première partie du toponyme, Lug –. Les plus souvent évoquées ces dernières années sont un rapprochement avec le nom du dieu Lug « forteresse de Lug », ou un dérivé du thème lug-, de la même racine que luc-, de l’indo-européen *leuk « briller », d’où vient le latin lux, « lumière ». Toutefois, encore en 2003, deux chercheurs affirmaient que le « sens du premier composé [est] encore discuté »[2] et que « de multiples étymologies de son nom ont été proposées […] toutes sont possibles et aucune n’emporte la conviction »[3].

 

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Nous pensons que le toponyme Lugdunum n’est pas à interpréter par le théonyme Lug, mais par un élément lug- renvoyant à la présence de l’élément liquide (rivière, fleuve, lac) ou de zones humides (marécages, marais). Même si linguistiquement, l’hypothèse qui ferait venir les toponymes en lug- du dieu Lug est plausible, elle est difficile à admettre par rapport à la toponymie et à la topographie. Elle ferait de ce toponyme un toponyme théonymique et non descriptif, ce qui serait surprenant au vu du caractère la plupart du temps descriptif des toponymes. T. Reinach, qui a étudié les différents toponymes en -dunum connus, est d’ailleurs arrivé à la conclusion que le premier élément n’était jamais un théonyme[4]. Du point de vue topographique, il est d’ailleurs frappant que de nombreux toponymes en lug- jouxte un ou plusieurs cours d’eau ou un lac considérable. Strabon nous rapporte ainsi que « la ville même de Lyon, bâtie au pied d’une colline au confluent de la Saône et du Rhône, appartient aux Romains »[5].

La seconde hypothèse qui rapproche le nom de la ville de Lyon de la racine indo-européenne *leuk-[6] « briller » semble plausible. Toutefois, le toponyme peut aussi être rapproché linguistiquement de luc- en celte, signifiant « lac, rivière », ce qui semble plus convaincant concernant une ville située à la confluence de deux cours d’eau considérables. De plus, la ville de Legnica en Pologne, dont le toponyme antique est Lugidunum est également située à la confluence de deux cours d’eau ( le Katzbach et le Schwarzwasser).

Concernant Lugdunum, J. Whatmough, en 1955, avait déjà rapproché la première partie du toponyme de la racine *luco, « marécage, zone humide ». Le toponyme Lugdunum pourrait avoir été donné par rapport à l’aspect marécageux de ce qui correspond aujourd’hui à la presqu’île entre le Rhône et la Saône. Selon A. Pelletier, « la nature marécageuse du sous-sol est d’ailleurs prouvée par les très nombreuses découvertes d’amphores retournées à des fins d’assainissement »[7].

Cette hypothèse est néanmoins écartée par C. Goudineau en 1989 selon lequel « on saisit mal un nom du genre « le mont marécageux » ou « le mont des marécages » ». Selon nous, il est délicat d’écarter une hypothèse linguistiquement plausible et sémantiquement convaincante en raison de la présence de zones autrefois marécageuses uniquement car la syntaxe du toponyme reste incomprise. Le nom de Lugdunum pourrait en effet avoir servi à désigner la forteresse sur les marécages. De même, au sujet du toponyme Lugano, J. Guex écrivait en 1946 que l’élément lug- pouvait être rapproché du gaulois lowka « lac »[8]. D’ailleurs, en patois savoyard, Louïe a persisté assez tardivement avec la signification de « lac », et les Loyes désignent un ancien marécage sur la rive du Rhône en Suisse. Ajoutons à cela qu’un des quartiers de Lyon, anciennement marécageux, bordant le Rhône, porte le nom de Brotteaux, désignant la végétation des lieux humides, qui n’est pas sans rappeler le toponyme haut-saônois de Brotte-les-Luxeuil, dont le nom vient aussi du caractère marécageux du lieu.

Nous rejoignons ainsi l’avis de J. Whatmough qui écrivait en 1955 : « Lugdunum would be a fortification surrounded by swampy marsh-land, or an actual moat ». Toutefois, il est nécessaire de renforcer cette hypothèse qui n’est certes pas nouvelle, mais qui n’a pas convaincu la plupart des savants. De nombreux toponymes attestés dans la zone très vaste qui a été peuplée par les Celtes dans l'Antiquité présentent l’élément lug- et sont interprétables par la racine *luco « marécage, zone humide ». C’est le cas notamment de la ville suisse de Lugano, dans le Tessin, bordant le lac du même nom ; de la ville de Lugasson en Gironde qui est parcourue par l’Engranne, un des affluents de la Dordogne ; de Lugon situé sur une des rives de la Dordogne et de la rivière Lugg qui coule au Royaume-Uni.

Comme c’est le cas bien souvent, le toponyme évolue et n’est plus compris ; une étymologie populaire (Volksetymologie) plus plaisante voit le jour. Il s’agit d’une étymologie superficielle et formelle, sans fondement. Au fil des siècles, Lugudunum, devient Lugdunum, Lugdon, Luon, puis Lyon. La forme Lyon ne laisse plus transparaître le nom original et dès la fin du moyen-âge[9], le jeu de mots avec le nom du lion apparaît. Le blason de la ville de Lyon, est composé « de gueules au lion d'argent, au chef d'azur chargé de trois fleurs de lys d'or ». De là, on fait remonter cette association entre l’animal et la ville à l’antiquité, sans aucune logique car le toponyme antique Lugdunum peut difficilement être rapproché même de manière purement formelle et superficielle du lion. Cette construction fut aussi sans doute rendue possible par un rapprochement avec des monnaies datant de Marc-Antoine avec la Victoire sur le droit et un lion passant ainsi que l’inscription LUGUDUNI sur le revers (RRC 489/5). Nous retrouvons un procédé identique concernant la ville de Legnica, de Pologne, anciennement Lugudunum, dont le blason arbore également des lions.

De nos jours, cette association d’idées est encore présente. Elle existe notamment au travers un livre pour enfants (8-12ans) de Julie Marchand et Sophie Schreurs, intitulé Lyon, dans les pas de Régis, qui devait faire découvrir Lyon aux enfants en suivant un lion, nommé Régis. Depuis 2007, la ville est doté d’une enseigne, d’une marque : ONLYLYON, reposant sur le jeu de mots avec le nom de l’animal figurant sur le logo mais aussi sur l’anagramme entre « only » et « Lyon ». Les mascottes sportives incarnent l’étymologie populaire (comme nous avons pu le voir précédemment avec le Bison comme mascotte du club de football américain de Besançon, ou comme c’est le cas à Louvain-la-Neuve, où la mascotte des équipes sportives de l’université est un loup, à partir d’une fausse étymologie entre Louvain et le loup) et l’Olympique Lyonnais n’échappe pas à la règle où, depuis 2008, la mascotte du club est un lion nommé « Lyou ».

Les différents acteurs de la ville entretiennent la mémoire du territoire avec notamment une société d’ambulance Lugdunum Ambulances, de même que le Judo Club Lugdunum, ou encore Lugdunum Coiffure. D’autres font persister dans la mémoire l’histoire de la ville, comme c’est le cas du restaurant « Aux Trois Gaules ». Une cave à bières du vieux-Lyon s’appelle « la chope de Lug », en référence à une des étymologies qui a été proposée (doute sur l’accord). Ainsi, même si la signification du toponyme antique est discutée et n’est plus comprise, les diverses interprétations ont pu donner naissance à de nombreux noms dans le monde du marketing.