Mètis - Vieux métiers (3)

Tous les mois, Michel Casevitz (professeur émérite de philologie grecque) traite d’une étymologie susceptible de présenter un intérêt méthodologique pour saisir le véritable sens d’un mot français ou en rectifier l’étymologie généralement admise.

 

L’an dernier (en novembre 2020), nous avions traité de quelques métiers qui concernaient la façon de noter les paroles et qui avaient presque disparu à mesure qu’avait progressé l’informatique ; et d’autres métiers disparus dans les faits et dans la langue avec les progrès techniques.

Le développement des moyens de transports a entraîné la disparition du schlitteur et du draveur :

La schlitte appartient au vocabulaire des Vosges et de la Forêt Noire. Le mot est attesté en français à partir des années 60 du XIXème siècle, pour désigner un traîneau servant à transporter le bois coupé des monts aux scieries des vallées, et « dont les patins relevés à l’avant permettent au schlitteur, en se plaçant entre eux, de maintenir le chargement à une allure modérée » (Trésor de la langue française informatisé [TLF], s.u.). La schlitte glissait sur un chemin de schlitte (ou de schlittage), fait de troncs disposés en parallèle et reliés par des traverses en rondins formant une sorte de rails de bois (ibid.). Le schlitteur[1] était l’un des ouvriers chargé de ces opérations, en plus du bûcheron et du ségare (ou ségard, ou sagard) - mot attesté à partir des mêmes années -, celui-ci étant le scieur en long, débitant le bois en planches.

La schlitte des Vosges provient de l’alsacien Schlitte, correspondant à l’allemand der Schlitten « traîneau, luge », le verbe schlittern signifiant « glisser ». Le verbe schlitter  « transporter par schlitte » est apparu en 1875 ; le nom d’agent schlitteur est attesté en français dès la fin du XVIIIème siècle (dans la Description des gîtes de minerai… de la France, de Ph.-Fr. De Dietrich, cité par le TLF s.u. schlitte. Le ségare apparaît au même moment que la schlitte, et il appartient au vocabulaire alsacien, correspondant à l’allemand Säger « scieur ». Dans l’Ami Fritz, d’Erckmann-Chatrian, publié en 1864[2], on trouve la schlitt et les mêmes auteurs, dans Histoire d’un paysan, publié en 1868[3], ont écrit ségare alors qu’on trouve sagard chez d’autres, notamment dans le Supplément de Littré.

Les schlitteurs vosgiens ont cédé la place aux chauffeurs des camions transporteurs des bois vers 1960, et les draveurs québécois ont aussi disparu à peu près à la même époque.

Le draveur apparaît en français au début du XXème siècle, au Québec : il s’agit de l’ouvrier qui s’occupe de la drave, transport des troncs d’arbres flottés sur des cours d’eau (on parlait aussi de flottage)[4]. Par métonymie, la drave désignait l’ensemble des troncs flottés ou le métier lui-même. Le verbe draver, transitif, c’est « faire flotter les troncs pour les acheminer jusqu’à leur destination. » (TLF s.u.) Le verbe est issu de l’anglais to drive « diriger, conduire » : tout le vocabulaire technique du québécois est emprunté à la langue qui primait dans le monde du travail au Québec.

La langue s’adapte évidemment à la réalité, qui elle-même connaît disparitions et créations. Le principe de Lavoisier peut s’appliquer aussi aux parlers.

 


[1] On voit des schlitteurs dans le film de Robert Enrico, Les grandes gueules (1965), qui se passe dans une scierie et qui a été tourné à Vagney dans les Vosges. Voir en ligne l’article de Francetvinfo du 3 août 2015 sur la fête de la schlitte à Sapois (Vosges) : https://www.francetvinfo.fr/culture/cinema/schlitte-et-grandes-gueules-dans-les-vosges_3285345.html

[2] Dernière réédition en 2012 à Paris. Rappelons que les auteurs sont deux, Erckmann et Chatrian.

[3] Dernière réédition en 2010 à Paris.

[4] Sur la drave, voir en ligne l’émission de Radio-Canada : https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1730827/25-ans-fin-drave-metier-quebec-pates-papiers


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