Chroniques anachroniques - Anti-morosité VIII : l’été de tous les lauriers

À un moment où l’information fuse de toutes parts, il nous a paru intéressant de l’ancrer dans des textes très anciens, afin que l’actualité et l’histoire se miroitent et s’éclairent dans un regard tantôt ou tout ensemble stimulant et amusé, songeur ou inquiet.

 

Après un “bacca lauréat” et en plein lauriers olympiques, nos paysages méditerranéens nous offrent les senteurs de verts rameaux de lauriers, arbuste aromatique et emblématique de notre culture gréco-romaine. Laissons le poète augustéen Ovide nous en conter le récit étiologique.

 

Qui tamen insequitur pennis adiutus Amoris,
Ocior est requiemque negat tergoque fugacis
Imminet et crinem sparsum ceruicibus afflat.
Viribus absumptis expalluit illa citaeque
Victa labore fugae, spectans Peneidas undas :
« Fer, pater » inquit « opem, si flumina numen habetis ;
Qua nimium placui, mutando perde figuram! »
Vix prece finita torpor grauis occupat artus,
Mollia cinguntur tenui praecordia libro,
In frondem crines, in ramos bracchia crescunt ;
Pes modo tam uelox pigris radicibus haeret,
Ora cacumen habent ; remanet nitor unus in illa.
Hanc quoque Phoebus amat positaque in stipite dextra
Sentit adhuc trepidare nouo sub cortice pectus
Conplexusque suis ramos, ut membra, lacertis
Oscula dat ligno ; refugit tamen oscula lignum.
Cui deus : « at quoniam coniunx mea non potes esse,
Arbor eris certe » dixit « mea ; semper habebunt
Te coma, te citharae, te nostrae, laure, pharetrae ;
Tu ducibus Latiis aderis, cum laeta triumphum
Vox canet et uisent longas Capitolia pompas.
Postibus Augustis eadem fidissima custos
Ante fores stabis mediamque tuebere quercum ;
Vtque meum intonsis caput est iuuenale capillis,
Tu quoque perpetuos semper gere frondis honores. »
Finierat Paean ; factis modo laurea ramis
Adnuit utque caput uisa est agitasse cacumen.

Mais l’aile de l’Amour soutient le poursuivant,
Plus prompt et endurant, si près de la fuyarde
Que son haleine en frôle les cheveux épars.
Épuisée de vitesse, elle pâlit, vaincue,
Et prie, les yeux tournés vers le fleuve Pénée :
Si les fleuves sont dieux, assiste-moi, mon père,
Que dans un corps nouveau se fanent trop d’appas !
     Sitôt dit, un sommeil engourdit tous ses membres,
Son tendre sein durcit en écorce légère,
Ses cheveux en feuillage, en rameaux ses bras croissent,
Son vif et preste pied s’enracine, sa tête,
Cime, se dresse, et seul l’éclat la garde belle.
Phébus l’aime toujours, et, caressant son tronc,
Sent le cœur palpiter sous l’aubier nouveau-né.
Enlaçant les rameaux qui remplacent ses membres
Il embrasse le bois. Mais le bois se refuse.
Lors, dit le dieu, si tu ne peux être ma femme,
Sois mon arbre, laurier, et pare à tout jamais
Ma chevelure et mes carquois et mes cithares !
Des généraux latins montant au Capitole
Sous les chants du triomphe orne le long cortège !
Tiens-toi, gardien fidèle, à la porte d’Auguste,
Du chêne en son milieu tutélaire entourage !
Et tel, cheveux intacts, toujours jeune est mon chef,
D’un feuillage éternel se parera ton faîte.
Il dit, et le laurier, ployant ses branches neuves,
Pencha vers lui sa cime ainsi qu’une crinière.

Ovide, Métamorphoses, I, v. 540-566,
texte établi par G. Lafaye et traduit par O. Sers,
Paris, Les Belles Lettres, 2016

 

Bien que cette version du mythe soit fameuse, le poète latin tait une partie du mythe développée par ses prédécesseurs grecs. Daphné était, selon eux, une prêtresse de la Terre-Mère qu’elle implora et qui l’enleva jusqu’en Crète, où Daphné devint Pasiphaé. Elle aurait laissé un laurier à sa place dont Apollon, pour se consoler, se fit la première couronne. En tout cas, malgré les apparences, les deux termes daphnè et laurus, pour désigner le laurier, sont affiliés entre eux sans appartenir à la sphère indo-européenne. Si le féminin daphnè est naturel, la féminité du laurus ne s’explique que par le lien avec la jeune fille. Consacré légitimement à ce dieu, le laurier était mâché par la Pythie pour rendre ses oracles. C’est lui, pour ses vertus purificatrices, qui lava le dieu du meurtre du serpent Python, de même qu’il purifia Oreste du meurtre de sa mère. Les sanctuaires d’Apollon étaient entourés de bosquets de lauriers, et les pèlerins repartaient comme signe d’une réponse favorable, une couronne. Toujours vert en hiver, il se charge du symbolisme de l’immortalité et de la gloire : en Chine, la lune contient un laurier et un Immortel. Son feuillage sert à couronner les héros, les imperatores (les généraux qui célébraient leur triomphe), les génies, les sages et les poètes. C’est à ce titre qu’on le voit aussi figurer sur les pièces de monnaie ou sur les camées : le Chrisme constantinien était ceint d’une couronne de laurier, et très longtemps, Nikè, la déesse de la victoire, était représentée avec une couronne de laurier dans la main. S’il purifiait des souillures morales, le laurus possédait des vertus antiseptiques, appréciables comme remède médicinal. Vivre à côté d’une forêt de lauriers était gage de bonne santé. D’ailleurs, les médecins grecs recommandaient d’en user pour se prémunir de la peste et d’autres maladies. On croyait même que la foudre épargnait les lieux plantés de lauriers. Pline l’Ancien rapporte que Tibère, par temps d’orage, se mettait des lauriers sur la tête. Bref, dans le laurier, tout est bon ! Inspirés par toutes ces belles vertus du laurier, à moins d’avoir un ami à laurer, en ce mois d’août, célébrez allègrement les Laure !

 

Christelle Laizé et Philippe Guisard


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