Chroniques anachroniques - À nos amis libraires !

À un moment où l’information fuse de toutes parts, il nous a paru intéressant de l’ancrer dans des textes très anciens, afin que l’actualité et l’histoire se miroitent et s’éclairent dans un regard tantôt ou tout ensemble stimulant et amusé, songeur ou inquiet.

Les confinements (encore eux, toujours eux, et bientôt encore eux) ont inauguré la retentissante et inquiétante fermeture des lieux de la culture, bibliothèques, médiathèques et librairies. Pour ces espaces de culture déjà menacés et affaiblis par le commerce en ligne (voir notre chronique du 16 décembre dernier), cet oukaze manquait donner le coup de grâce à l’une des richesses de notre pays. Pourtant, succès colossal des prix littéraires et forte dilection de nos compatriotes au lire…Le phénomène du livre en Occident et l’engouement pour la lecture remontent, comme de juste, telle une voie, à l’Antiquité gréco-romaine. Quel lecteur n’a pas, chez soi, un mur encombré de livres, ces colocataires immobiles ?

 

Studiorum quoque, quae liberalissima impensa est, tamdiu rationem habet quamdiu modum. Quo innumerabiles libros et bibliothecas, quarum dominus uix tota uita indices perlegit ? Onerat discentem turba, non instruit, multoque satius est paucis te auctoribus tradere quam errare per multos. Quadringenta milia librorum Alexandriae arserunt. Pulcherrimum regiae opulentiae monumentum alius laudauerit, sicut et Liuius, qui elegantiae regum curaeque egregium id opus ait fuisse. Non fuit elegantia illud aut cura, sed studiosa luxuria, immo ne studiosa quidem, quoniam non in studium, sed in spectaculum comparauerant, sicut plerisque ignaris etiam puerilium litterarum libri non studiorum instrumenta, sed cenationum ornamenta sunt. Paretur itaque librorum quantum satis sit, nihil in apparatum. - Honestius, inquis, huc se impensae quam in Corinthia pictasque tabulas effuderint-. Vitiosum est ubique quod nimium est. Quid habes cur ignoscas homini armaria e citro atque ebore captanti, corpora conquirenti aut ignotorum auctorum aut improbatorum et inter tot milia librorum oscitanti, cui uoluminum suorum frontes maxime placent titulique ? Apud desidiosissimos ergo uidebis quicquid orationum historiarumque est, tecto tenus exstructa loculamenta : iam enim, inter balnearia et thermas, bibliotheca quoque ut necessarium domus ornamentum expolitur. Ignoscerem plane, si studiorum nimia cupidine erraretur ; nunc ista conquisita, cum imaginibus suis discripta, sacrorum opera ingeniorum in speciem et cultum parietum comparantur.

 

Les dépenses d’ordre littéraire, les plus relevées qu’on puisse faire, ne sont elles-mêmes raisonnables qu’autant qu’elles sont mesurées. À quoi bon d’innombrables livres et des bibliothèques dont le propriétaire trouve à peine moyen dans sa vie de lire les étiquettes ? Une profusion de lectures encombre l’esprit, mais ne le meuble pas, et mieux vaut de beaucoup s’attacher à un petit nombre d’auteurs que de vagabonder partout. Quarante mille volumes furent brûlés à Alexandrie. Que d’autres vantent ce splendide munificence royale, comme Tite-Live, qui l’appelle le chef-d’œuvre du goût et de la sollicitude des rois. Je ne vois là ni goût ni sollicitude, mais une orgie de littérature ; et quand je dis de littérature, j’ai tort, le souci des lettres n’y entrait pour rien : ces belles collections n’étaient constituées que pour la montre. Que de gens dépourvus de la plus élémentaire culture ont ainsi des livres qui ne sont aucunement des instruments d’étude, mais qui ornent leur salle à manger ! Achetons les livres dont nous avons besoin, n’en achetons pas pour la parade. Il est plus moral, me dis-tu, de faire passer son argent là que de le gaspiller en vases de Corinthe et en tableaux. Il y a vice dès qu’il y a excès. Pourquoi cette indulgence pour un homme qui fait la chasse aux casiers de citre et d’ivoire, achète les œuvres complètes d’auteurs inconnus ou médiocres pour bâiller au milieu de tant de milliers de volumes, et ne goûte guère de ses livres que les tranches et les titres ? Voilà comment vous verrez chez les plus insignes paresseux toute la collection des orateurs et des historiens et des rayons échafaudés jusqu’au plafond : car aujourd’hui, à côté des bains et des thermes, la bibliothèque est devenue l’ornement obligé de toute maison qui se respecte. J’excuserais parfaitement cette manie, si elle venait d’un excès d’amour pour le travail ; mais ces œuvres sacrées des plus rares génies de l’humanité, avec les statues de leurs auteurs qui en marquent le classement, on les acquiert pour les faire voir et pour en décorer les murs.

 

Sénèque, De Tranquillitate animi, IX, 4, texte établi et traduit par R. Waltz, Paris, Les Belles Lettres, 1970

 

Dans le monde grec, les bibliothèques, instrument de pouvoir et de prestige, dès l’époque archaïque (Pisistrate aurait créé la première bibliothèque publique d’Athènes) se sont surtout développées sous les dynasties hellénistiques : la prestigieuse bibliothèque d’Alexandrie, fondée par Ptolémée 1er, vers 290 av. notre ère, sert, forte de ses 700000 volumes, de centre culturel à l’ensemble du monde antique (allez visiter la nouvelle bibliothèque d’Alexandrie, inaugurée en 2002, visant 8 millions d’ouvrages à terme) ; celle qui était annexée au sanctuaire d’Athéna Niképhoros, sur l’acropole de Pergame (Marc-Antoine en confisquera 200000 volumes en 47 av. notre ère pour en faire don à Cléopâtre pour reconstituer sa bibliothèque).

À l’imitation d’Alexandrie, César envisage la première bibliothèque publique à Rome (partagée en deux sections, grecque et latine) réalisée par l’érudit Varron. Auparavant, les lecteurs romains n’avaient à leur disposition que des collections (parfois bien fournies) privées, telle celle de Lucullus à Tusculum, Cicéron, Atticus. Mais il faut attendre 39 av. notre ère pour qu’une véritable bibliothèque publique soit édifiée grâce au riche Asinius Pollion dans l’Atrium libertatis, le long du forum de César. Auguste adjoint au temple d’Apollon Palatin deux bibliothèques longées par un portique, puis ce fut la sœur d’Auguste, Octavie, qui enrichit Rome d’une autre bibliothèque, avant Tibère, puis Vespasien et enfin Trajan, qui confie au grand architecte Apollodore de Damas, les deux bâtiments de la bibliotheca ulpia, qui encadrent la fameuse colonne trajane, véritable uolumen déroulé dans la pierre. C’est ainsi qu’au IIe s. de notre ère, dans la capitale romaine, on dénombre 7 bibliothèques publiques et près de 30, deux siècles plus tard. De riches particuliers, tel Pline le Jeune, dote également leur ville natale de coûteuses bibliothèques.

Généralement, elles sont jumelées avec le temple d’un dieu, d’un empereur divinisé ou avec des thermes, et leur architecture s’inspire des édifices hellénistiques (portiques, promenades, œuvres d’art…parfaites contre la COVID !). Leur capacité allait de 10000 à 30000 livres. Sans spécialisation particulière, elles contiennent des œuvres littéraires, documents publics, religieux, anciens ou contemporains. Interdire l’accès à une bibliothèque pour une œuvre, c’était la condamner à une lente mort. Pour rectifier une idée reçue, le papyrus était un support commode, bon marché et qui permettait une graphie aisée. Les invasions barbares et le remplacement du papyrus (faute d’approvisionnement) par le ruineux, laborieux et peu écologique parchemin, furent une véritable régression. Et si vous ne voulez pas à nouveau « murer les bibliothèques comme les tombeaux » (Ammien Marcellin, XIV), rendez-vous dans vos librairies, et notamment celle du 95, Bld Raspail Paris 6e ou sur le site librairie@lesbelleslettres.com.

 

Christelle Laizé et Philippe Guisard

 

 

 

 

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