Chroniques anachroniques – Anti-morosité XX : Au voleur ! À l’assassin !

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À un moment où l’information fuse de toutes parts, il nous a paru intéressant de l’ancrer dans des textes très anciens, afin que l’actualité et l’histoire se miroitent et s’éclairent dans un regard tantôt ou tout ensemble stimulant et amusé, songeur ou inquiet.

Il égaye providentiellement l’actualité ce 400e anniversaire de la naissance de la plus grande figure de notre scène comique, Molière. L’année sera jalonnée de représentations comiques, occasion de réviser sa littérature classique !
Pour réjouir le lecteur, nous ne résistons pas à l’appel de cette scène d’anthologie (extrait de l’Acte IV de l’Avare) et du morceau de bravoure de l’acteur : que l’on songe à l’interprétation de Molière lui-même, au truculent Louis de Funès (1980), aux trois Michel (Aumont, Serrault, Bouquet), à Denis Podalydès ou encore, au récemment disparu, Michel Bouquet, campant un Harpagon et un Argan de légende. En bon classique, Molière a revisité le prototype de cette scène, inspirée directement de l’Aulularia (La Marmite) de Plaute.

(EVCLIO) Perii interii occidi. Quo curram ? Quo non curram ? Tene, tene ! Quem ? Quis ?
Nescio, nihil uideo, caecus eo atque equidem quo eam, aut ubi sim, aut qui sim,
Nequeo cum animo certum inuestigare. Obsecro uos ego, mi auxilio,
Oro obtestor, sitis et hominem demonstretis, quis eam abstulerit.
Quid est? quid ridetis? noui omnis : scio fures esse hic complures,
qui uestitu et creta occultant sese atque sedent quasi sint frugi.
quid ais tu? tibi credere certum est, nam esse bonum ex uoltu cognosco. 
<H>em, nemo habet horum ? occidisti. Dic igitur, quis habet ? nescis ?
Heu me miserum misere perii ! male perditus, pessime ornatus eo,
Tantum gemiti et mali maestitiaeque hic dies mi optulit, famem et pauperiem !
Perditissimus ego sum omnium in terra. Nam quid mi opust uita, [qui] tantum auri
Perdidi quod concustodiui sedulo ! Egomet me defraudaui
Animumque meum geniumque meum ; nunc e<rg>o alii laetificantur
meo malo et damno. Pati nequeo.

EVCLION. Je suis perdu ! je suis mort ! je suis assassiné ! Où courir ? Où ne pas courir ? arrêtez-le, arrêtez-le ! Mais qui ? Et qui l’arrêtera ? Je ne sais, je ne vois rien, je vais en aveugle…Où vais-je, où suis-je, qui suis-je, je ne sais plus, j’ai la tête perdue…Par pitié vous autres, je vous en prie, je vous en supplie, venez à mon secours : indiquez-moi l’homme qui me l’a ravie. (Au public). Que dis-tu, toi ? Je veux t’en croire : tu as la figure d’un honnête homme. Qu’y a-t-il ? pourquoi riez-vous ? Je vous connais tous. Je sais que les voleurs sont légion parmi vous ; ils ont beau se cacher sous des vêtements blanchis à la craie, et demeurer sagement assis tout comme de braves gens…Hein, quoi ? personne ne l’a ? Tu m’assassines. Dis-moi, voyons : qui l’a ? Tu ne sais pas ? Ah, pauvre, pauvre malheureux ! je suis mort. C’en est fait, je suis un homme perdu, au plus mal arrangé, tant cette fatale journée m’apporte de larmes, de maux, de chagrin, sans compter la faim et la pauvreté…Perdu, ah oui, je le suis bien, et plus qu’aucun homme au monde. Que me sert de vivre, à présent que j’ai perdu tout cet or que je gardais avec tant de soin ? Je me privais du nécessaire, me refusant toute joie, tout plaisir : et maintenant d’autres en profitent, et se gaussent de mon malheur et de ma ruine…Non, je n’y résisterai pas.

Plaute, Aulularia, v. 713-726,
Texte établi et traduit par A. Ernout,
Les Belles Lettres, Paris, 1976

HARPAGON (il crie au voleur dès le jardin, et vient sans chapeau)
Au voleur ! au voleur ! à l'assassin ! au meurtrier ! Justice, juste Ciel ! je suis perdu, je suis assassiné, on m'a coupé la gorge, on m'a dérobé mon argent. Qui peut-ce être ? Qu'est-il devenu ? Où est-il ? Où se cache-t-il ? Que ferai-je pour le trouver ? Où courir ? Où ne pas courir ? N'est-il point-là ? N'est-il point ici ? Qui est-ce ? Arrête. Rends-moi mon argent, coquin… (Il se prend lui-même le bras.) Ah ! c'est moi. Mon esprit est troublé, et j'ignore où je suis, qui je suis, et ce que je fais. Hélas ! mon pauvre argent, mon pauvre argent, mon cher ami ! on m'a privé de toi ; et puisque tu m'es enlevé, j'ai perdu mon support, ma consolation, ma joie ; tout est fini pour moi, et je n'ai plus que faire au monde : sans toi, il m'est impossible de vivre. C'en est fait, je n'en puis plus ; je me meurs, je suis mort, je suis enterré. N'y a-t-il personne qui veuille me ressusciter, en me rendant mon cher argent, ou en m'apprenant qui l'a pris ? Euh ? que dites-vous ? Ce n'est personne. Il faut, qui que ce soit qui ait fait le coup, qu'avec beaucoup de soin on ait épié l'heure ; et l'on a choisi justement le temps que je parlois à mon traître de fils. Sortons. Je veux aller querir la justice, et faire donner la question à toute la maison : à servantes, à valets, à fils, à fille, et à moi aussi. Que de gens assemblés ! Je ne jette mes regards sur personne qui ne me donne des soupçons, et tout me semble mon voleur.

Molière, L’Avare, Acte IV, scène VII

Plus de 18 siècles séparent l’Aulularia (vers 194 av. J.-C.) de l’Avare, ou l’École du mensonge (créée le 9 septembre 1668 au Palais royal). La première met en scène un vieil avare grincheux, Euclion, qui vit dans l’angoisse permanente de se faire voler la marmite d’or qu’il a découverte enfouie dans sa maison. C’est l’Avare de Molière qui en a fait la pièce la plus célèbre de Plaute, par l’emprunt de personnages, de situations, de ressorts comiques (rythme du monologue, outrance verbale, mime, jeux physiques, rythme dramatique, tempo du vers, appel à la participation du public dans le jeu scénique).
Or, dans la comédie, les personnages sont plutôt caricaturaux, avec des codes vestimentaires (blanc pour la perruque et le costume du vieillard), de langage, afin d’être immédiatement reconnaissables, et particulièrement dans la comédie latine : ainsi l’esclave rusé, le père sévère, le proxénète parjure, l’amoureux fébrile, le parasite goinfre, la courtisane promise à un meilleur avenir.
Le senex est sévère, grondeur, égoïste et radin. Le père irascible fournit les crises les plus attendues du spectacle car il s’emporte bruyamment, tout en étant invariablement dupé, bafoué, ridiculisé par son entourage. L’animation de la pièce repose en grande partie sur son agitation, ainsi que sa véhémence verbale et physique. Quelle comédie de Plaute et de Térence n’a pas son senex iratus ? Il sera le modèle tout trouvé des pères abusifs de Molière.
Courez donc au théâtre !

Christelle Laizé et Philippe Guisard

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