Chroniques anachroniques – Anti-morosité XVI : Je suis belle, ô mortels ! comme un rêve de pierre…

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À un moment où l’information fuse de toutes parts, il nous a paru intéressant de l’ancrer dans des textes très anciens, afin que l’actualité et l’histoire se miroitent et s’éclairent dans un regard tantôt ou tout ensemble stimulant et amusé, songeur ou inquiet.

Avant de sombrer dans la nuit de l’hiver, éternisons-nous aux rivages ensoleillés de l’Hellade, et à l’exposition actuelle « Kallos. The Ultimate Beauty » au musée cycladique d’Athènes (sponsorisée par l’Oréal !). Qu’en est-il de ce sens de la beauté qui émerveille tant l’homme et qui l’élève au-dessus de sa finitude. C’est la parole de Diotime dans le Banquet de Platon qui a déterminé notre conception du Beau.

τί δῆτα, ἔφη, οἰόμεθα, εἴ τῳ γένοιτο αὐτὸ τὸ καλὸν ἰδεῖν εἰλικρινές, καθαρόν, ἄμικτον, ἀλλὰ μὴ ἀνάπλεων σαρκῶν τε ἀνθρωπίνων καὶ χρωμάτων καὶ ἄλλης πολλῆς φλυαρίας θνητῆς, ἀλλ᾽ αὐτὸ τὸ θεῖον καλὸν δύναιτο μονοειδὲς κατιδεῖν; ἆρ᾽ οἴει, ἔφη, φαῦλον βίον γίγνεσθαι ἐκεῖσε βλέποντος ἀνθρώπου καὶ ἐκεῖνο ᾧ δεῖ θεωμένου καὶ ξυνόντος αὐτῷ; ἢ οὐκ ἐνθυμῇ, ἔφη, ὅτι ἐνταῦθα αὐτῷ μοναχοῦ γενήσεται, ὁρῶντι ᾧ ὁρατὸν τὸ καλόν, τίκτειν οὐκ εἴδωλα ἀρετῆς, ἅτε οὐκ εἰδώλου ἐφαπτομένῳ, ἀλλὰ ἀληθῆ, ἅτε τοῦ ἀληθοῦς ἐφαπτομένῳ· τεκόντι δὲ ἀρετὴν ἀληθῆ καὶ θρεψαμένῳ ὑπάρχει θεοφιλῆ γενέσθαι, καὶ εἴπέρ τῳ ἄλλῳ ἀνθρώπων ἀθανάτῳ καὶ ἐκείνῳ;

Qu’éprouverait donc, à notre avis, un homme qui pourrait voir le beau en lui-même, simple, pur, sans mélange, étranger à l’infection des chairs humaines, des couleurs, de tout fatras mortel, et qui serait en mesure de contempler la beauté divine en elle-même, dans l’unicité de sa forme ? Crois-tu que la vie d’un homme soit banale, quand il a les yeux fixés là-haut, contemple cette beauté par le moyen qu’il faut, et vit en union avec elle ? Ne penses-tu pas, dit-elle, qu’alors seulement, quand il verra la beauté par l’organe qui la rend visible, il pourra enfanter non point des simulacres de vertu, car il ne s’attache pas à un simulacre, mais une vertu véritable, car il s’attache à la vérité ? Or, s’il enfante la vertu véritable et la nourrit, ne lui appartient-il pas d’être aimé des dieux et, entre tous les hommes, de devenir immortel ? »

Platon, Le Banquet, 211e-212a,
texte établi et traduit par P. Vicaire avec le concours de J. Laborderie
Paris, Les Belles Lettres, 2002

Selon Platon, le Beau a induit la philosophie et la métaphysique. Arraché à l’individualité d’un beau corps pour être reporté sur tous les beaux corps, et puis transporté en généralité détachée du sensible, vers « les belles actions comme les belles sciences », le Beau nous permet d’accéder à la connaissance ultime du Beau tel qu’en lui-même, par la force de cette ascension ou s’édifie la métaphysique, pour fonder ce monde-ci en stabilité et vérité. La puissance du Beau a permis de concevoir la transcendance de l’idée, ce Beau qui est seul à briller et à s’imposer à nos yeux, le seul à tirer cet idéal, du sein même du sensible. Ce Beau éminemment sensoriel permet également le détachement des sens et de l’émotionnel, pour nous amener au Ciel et à la lumière des Idées.

De là, la première notion de beauté liée aux arts a défini des canons de beauté éternels, particulièrement sensibles dans le langage universel de la statuaire. Par exemple, Praxitèle, en faisant le choix révolutionnaire de sculpter des nus féminins d’une extraordinaire beauté, sculpte une déesse à partir d’une mortelle, une prostituée qui plus est. C’est la fameuse Phryné, accusée d’impiété, que son défenseur Hypéride a mise à nu, en public, révélant ainsi toute sa splendeur pour l’acquitter. Cette anecdote, subversive, confirme que la beauté est synonyme de vertu. Sa beauté révélait son innocence. La courtisane fut également le modèle d’Apelle quand il peignit son Aphrodite sortant de la mer (anadyomène). Sa sensualité est la rondeur de ses formes, ses « courbes praxitéliennes » (arc du ventre et des hanches, sinuosité des contours…). Tant est si bien qu’un jeune homme, agalmatophile, se jeta d’une falaise après avoir passé une folle nuit avec la statue. De même, les iconiques athlètes, aux formes parfaites, incarnant l’accomplissement d’une excellence morale. En revanche, les traits disgracieux des étrangers ou des satyres renvoient à leur corruption de mœurs. Pour ne pas être terrassé par cette beauté écrasante et millénaire, rappelons-nous que cette égérie avait également bel esprit ! L’écrivain Athénée rapporte un bon mot qui cloua le bec à un amant avare qui, pour la flatter, lui avait dit un jour : « tu es la petite Aphrodite de Praxitèle. » La belle lui rétorqua : « tu es l’eros de Phidias », jouant sur les noms, puisque Praxitèle signifie en grec « qui exagère le prix », et Phidias « le radin ».

Christelle Laizé et Philippe Guisard

 

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