Entretien avec Bertrand Roussel, directeur des musées d’archéologie de Nice

La vie des Classiques s'est entretenue avec Bertrand Roussel (photographie ci-contre, crédits : Musée d’Archéologie de Nice / Cimiez).

 

Comment vous présenter ?

Je m’appelle Bertrand Roussel et je suis le directeur des musées d’archéologie de Nice, ce qui comprend le musée de préhistoire de Terra Amata et le musée d’Archéologie de Nice / Cimiez, depuis 2012.

 

Remontons le temps et arrêtons-nous d’abord dans une ferme niçoise de la colline de Cimiez dans les années 1950, une ferme particulière car l’édifice est…romain ?

En effet, le frigidarium (salle froide) des thermes de Nord de l’antique Cemenelum, a été transformé, après l’abandon de la ville, en ferme, ce qui a permis la bonne conservation en élévation (10 m) de ses murs. Jusqu’au XXe siècle l’édifice semblait si impressionnant aux habitants du quartier que ces derniers l’appelaient « temple d’Apollon ».

Cette ferme a été démolie par les archéologues pour ne laisser visible que les murs romains.

 

Photographie aérienne du site de l’antique Cemenelum.

Crédits : Musée d’Archéologie de Nice / Cimiez

Vue générale des thermes du Nord du site archéologique de Cemenelum.

Crédits : Musée d’Archéologie de Nice / Cimiez

Vue générale des thermes de l’Ouest du site archéologique de Cemenelum.

Crédits : Musée d’Archéologie de Nice / Cimiez

Vue frigidarium des thermes avant la destruction de la ferme.

Crédits : Musée d’Archéologie de Nice / Cimiez

Depuis combien de temps le site a-t-il intéressé les archéologues ? Est-ce que de nombreuses campagnes de fouilles ont eu lieu ?

Les premières fouilles datent de la seconde moitié du XIXe siècle et sont effectuées à la demande du propriétaire de la villa des Arènes (actuel musée Matisse) sur ce qui est alors son terrain privé. François Brun est chargé par l’Etat de mener les opérations et de relever les plans des édifices antiques. Une première identification des « bains de Cemenelum » est alors réalisée et ces derniers font l’objet d’une publication à la fin des années 1870.

Il faut attendre ensuite les années 1940 et l’occupation italienne pour que le site soit de nouveau étudié. C’est l’archéologue Nino Lamboglia qui dirige les fouilles selon les meilleures méthodes scientifiques de l’époque. En plus de dégager les édifices il est le premier à inventorier tout le mobilier archéologique découvert.

Mais les campagnes de fouilles les plus importantes ont lieu entre 1954 et 1972. Elles sont, en grande partie, menées par Fernand Benoit, assisté, entre autres, de Danièle Mouchot, ancien conservateur du musée, qui est malheureusement décédée cette année.

D’autres fouilles plus récentes ont eu lieu dans les années 2000 et nous ont permis notamment de revoir nos interprétations chronologiques du site.

 

De quand date l’occupation de la colline par les Romains ? Le nom « Cemenelum » a-t-il une signification ? 

Les romains fondent officiellement la ville de Cemenelum à la toute fin du Ier siècle av. J.-C. suite à la victoire d’Auguste sur les tribus celto-ligures de la région. Etape importante de la via Iulia Augusta, Cemenelum devient également le chef-lieu de la nouvelle préfecture puis province (à partir de Néron) des Alpes Maritimae. Le lieu n’est pas choisi au hasard, il s’agit de l’oppidum-capitale de la tribu des Vediantii, alliée de Rome.

Le nom de la colline est déjà attesté chez les auteurs grecs dès le IIIe siècle av. J.-C. sous la forme de Kemenelon.

La signification exacte de ce mot reste obscure mais, étymologiquement, on pourrait y trouver un lien avec la montagne, l’idée d’un site en hauteur.

 

 

Le site permet d’admirer l’un des ensembles de thermes les plus complets en France, pouvez-vous nous le détailler ?

Le site archéologique correspond en effet au quartier thermal de Cemenelum.

Or il est intéressant de constater que malgré la taille modeste supposée de la ville on ne retrouve pas moins de 3 ensembles thermaux complets qui ont pu être dégagés.

Les archéologues estiment que le plus ancien a été construit au Ier siècle de notre ère alors que plus le récent est daté du IIIe siècle. On a longtemps supposé que chacun de ces établissement accueillait un public différent (riches, hommes, femmes…) mais il plutôt admis aujourd’hui que la multiplication des thermes est avant tout due à un accroissement de la population.

 

Pourriez-vous, en l’illustrant par les photos du site, retracer l’itinéraire du baigneur Romain ?

Il n’y a pas à proprement parler d’itinéraire bien défini ni de sens de circulation imposé mais nous pouvons imaginer que le parcours le plus classique était le suivant :

Le romain commençait par s’enduire d’huile et effectuer son sport dans la palestre (gymnase) pour entretenir son corps et commencer sa sudation. Il se rendait ensuite dans le laconicum, sorte de sauna, afin de transpirer un maximum pour évacuer les toxines. L’étape suivante l’amenait dans les caladaria (salles chaude) où il se raclait avec un strigile afin de se nettoyer avant de se rincer dans les bassins chauffés. Le parcours se terminait dans le frigidarium où il pouvait s’asperger d’eau voir se baigner dans un bassin froid afin de refermer les pores de la peau.

 

Est-ce que ce parcours se modifie au fil des siècles ? Les différents vestiges montrent-ils une évolution ?

Malgré l’écart entre les époques, force est de constater que ces 3 ensembles thermaux ont été exactement construits sur le même modèle avec la même architecture, le même nombre de pièces et la même orientation.

 

Est-ce qu’il y d’autres parties de la ville de Cemenelum qui ont été mises au jour ?

En dehors du quartier thermal, l’amphithéâtre de la ville est toujours bien visible au nord-ouest du site.

D’autres fouilles effectuées à l’époque de Fernand Benoît ont pu notamment mettre au jour une riche villa, qui avait ses propres thermes, plusieurs rues ainsi que des nécropoles. Ces découvertes, bien que très parcellaires nous permettent d’estimer que Cemenelum avait une superficie d’au moins 20 Ha. Ce qui sous-entend que nous n’en n’aurions découvert que 10 % !

 

Restent-ils des zones à fouiller ?

La grande majorité des vestiges a hélas disparu sous les fondations de l’actuel quartier de Cimiez mais certaines zones qui sont encore vierges de tout bâtiment n’ont pas encore été fouillées. Je pense notamment à la butte Bellanda, dite du « Bois sacré », qui domine le site ou même au jardin des Arènes qui ont un formidable potentiel archéologique. Et sur le site même, à l’est des thermes du Nord il y a toujours un espace sur lequel les archéologues ne sont pas encore penchés. Cemenelum a donc encore de très nombreux secrets à nous livrer !

 

 


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