Anthologie – Rome éternelle (Pierre Vesperini)

12 mai 2026
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Image : Anthologie-Vesperini

Du monde romain, Pierre Vesperini, philosophe et lettré, emprunte les chemins de traverse pour nous proposer une réflexion profonde et originale sur la société d’aujourd’hui.

 

PAPINIUS

Beaucoup de nos poètes ne sont que des noms. Mais ce nom même est incertain. Peut-être ce Papinius s’appelait-il en réalité Pompilius, voire Pomponius. Il se moqua d’un jeune aristocrate qui s’appelait Casca. Dans cet auguste patronyme on pouvait aussi entendre le féminin de l’adjectif cascus, « vieux ». Papinius fit cette épigramme, que Martial imitera :

Ridiculum est cum te Cascam tua dicit amica,
                       fili Potoni, sesquisenex puerum.
   dic Pusum tu illam. Sic fiet ‘mutua muli’,
   nam vere pusus tu, tua amica senex.

T’appeler Casca [= la vieille], alors qu’elle tombe en ruine et que tu es un gamin.
De ton côté, appelle-la donc « Mon mignon ». Vous jouerez ainsi « les mulets qui s’entregrattent ».
Car de fait, le mignon c’est toi, et la vieille c’est ta maîtresse.

Que viennent faire ici ces mulets qui se grattent ? C’est une vieille expression romaine que les humanistes allaient remettre à la mode à partir des Adages d’Érasme : elle dénonce ce que les Anglais appellent des « sociétés d’admiration mutuelle » (voyez Vadius et Trissotin dans Les Femmes savantes).

Pierre Vesperini, Poètes et lettrés oubliés de la Rome ancienne, Les Belles Lettres, 2023, p. 22

 

FURIUS ANTIAS

Il déshonora la langue, tonnait sous l’Empire le grammaticus Caesellius Vindex, parce qu’il inventait des mots qui n’existaient pas : des « fictions de mots », disait-il. Vocum fictiones. Par exemple : « devenir-boue » (lutescere), « se-faire-nuit » (noctescere), etc. Les six vers rescapés du naufrage de tous ses poèmes, nous les devons à cette indignation. On entrevoit une expédition maritime :

Sicut fulca levis volitat super aequora classis.

Comme la foulque rapide, le navire vole par-dessus les vagues.

Spiritus Eurorum viridis cum purpurat undas.

Le souffle des vents empourpre les ondes verdoyantes.

Une mêlée :

Sanguine diluitur tellus, cava terra lutescit.

Le sang liquéfie la terre, le sol se dérobe et devient boue.

Increscunt animi, virescit volnere virtus.

Les coeurs se lèvent, la blessure énergise le courage.

Le regard d'un mourant :

Omnia noctescunt tenebris caliginis atrae.

Les ténèbres amènent l’obscur et la noirceur. Tout se fait nuit.

Mais inventer des mots était un privilège des poètes. Aussi voit-on Aulu-Gelle traiter Vindex d’imbécile et de pédant. Nonius à son tour approuva Furius : il trouvait lutescere « bien dit » (honeste dictum). Mais il avouait que l’autorité de Furius était incertaine (auctoritas incerta), voire nulle (ignobilis).

Quoi qu’il en soit, Virgile allait le piller comme Furius avait pillé Homère.

Pierre Vesperini, Poètes et lettrés oubliés de la Rome ancienne, Les Belles Lettres, 2023, p. 24-25

 

LA DIGNITAS ROMAINE

Partout et toujours, derrière chaque révolte, chaque soulèvement, cette chose étrange, abstraite en apparence, presque formelle, et qui parfois, souvent même, n’est même pas nommée : la dignité.

Or qu’est-ce que la dignité ? Il n’est pas facile de s’en donner une idée exacte, tant le mot semble abstrait. Les juristes comprennent aujourd’hui que c’est sur elle que reposent les droits les plus fondamentaux de l’humanité, mais ne savent trop quel contenu lui donner. Les philosophes ne sont pas plus inspirés, et se bornent à tenir à son propos des discours abstraits qui ne nous avancent pas beaucoup. La seule approche qui puisse nous éclairer ici, c’est une approche historique, qui nous restitue la genèse de cette notion : comment a-t-elle surgi dans notre histoire démocratique ? Et ici une surprise nous attend. Car on s’aperçoit que la dignité, ce principe fondamental de toutes les révolutions démocratiques, est en fait au départ un principe éminemment aristocratique : la dignitas à Rome.

La République romaine, comme plus tard la République de Venise, était dominée par une aristocratie dont les membres étaient constamment en compétition les uns avec les autres. Cette compétition était d’autant plus acharnée que la société romaine « était très profondément marquée par un code qui fixait à chacun la place qu’il devait occuper et les actes qu’il lui était permis d’accomplir ». En permanence, les citoyens étaient mesurés, pesés, assignés à un point de la cité ; cette conception organique de la cité se voit par exemple dans le fameux apologue des « membres et de l’estomac » qui allait tant frapper Shakespeare. Or, ce rang, cette place dans la hiérarchie de la Cité, les Romains l’appelaient dignitas ; elle était le souci constant de l’aristocrate.

Pierre Vesperini, Pour les enfants. Éduquer dans la dignité, éduquer à la liberté, Les Belles Lettres, 2026, p. 144-145

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