Anthologie – Homère, Odyssée, nouvelle édition

10 août 2026
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Image : Homère, Odyssée

La nouvelle édition de l'Odyssée d'Homère, aux Belles Lettres, outre les magnifiques illustrations "art déco" inédites de François-Louis et Théo Schmied, s'accompagne de deux textes importants de Jacqueline de Romilly et Jean-Pierre Vernant, dont voici deux extraits.

Image : iLLUSTRATION SCHMIED

 

LE SENS DE L'ODYSSÉE

Cet entretien avec Éric Pincas est l’un des derniers accordés par Jacqueline de Romilly. À bientôt 97 ans, la doyenne de l’Académie française, helléniste mondialement reconnue, livrait un témoignage sensible et précieux, qui a paru le 1er janvier 2010 dans Historia.

Éric Pincas – Quel sentiment avez-vous éprouvé en découvrant l’Odyssée d’Homère ?

Jacqueline de Romilly – Je n’ai pas de souvenir précis de cette première émotion. La seule chose que je puisse vous dire, c’est que je l’ai lue très souvent dans ma vie. Et à chaque fois, j’ai toujours été plus sensible à des aspects spécifiques du texte. Par tempérament, je reste très proche de l’Iliade à cause des souffrances qu’elle comporte et d’une autre forme d’humanité – plus élevée mais plus douloureuse – qui me touche et qui a donné la tragédie grecque. Il faut reconnaître que pour le grand public, l’Odyssée est un monde avec lequel le contact est plus facile. Pour moi qui défends les études grecques, ce récit est un excellent ambassadeur.

E.P. – Le regretté Jean-Pierre Vernant aimait présenter l’Odyssée comme une immense entrée par laquelle se serait engouffrée toute la culture occidentale. En quoi cette œuvre vous semble-t-elle si fondatrice ?

J. R. – L’Odyssée m’est toujours apparue des plus surprenantes. Cette épopée met en lumière Ulysse, un homme qui nous ressemble à la fois dans sa simplicité et dans sa solitude. Au travers de ce personnage, confronté à des monstres incroyables, à des aventures maritimes extraordinaires et à des êtres étranges, il m’apparaît que l’Odyssée est à la fois une formidable distraction et surtout, pour ceux qui la relisent et ceux qui la fréquentent, une espèce d’aventure de l’Homme face aux difficultés, aux découvertes, aux interrogations, aux joies toutes humaines qui se retrouveront ensuite dans nos cultures et chez chacun d’entre nous. Ce qui distingue Ulysse des héros de l’Iliade, c’est sa curiosité intellectuelle, son désir insatiable d’apprendre, de connaître. Cet aspect transparaît de manière très nette dès les premières lignes de l’Odyssée : « C’est l’Homme aux mille tours, Muse, qu’il faut me dire […], Celui qui visita les cités de tant d’hommes et connut leur esprit […]. » À cette curiosité intellectuelle s’ajoutent un courage mêlé de prudence – quelquefois d’imprudence – et un attachement à son retour et à sa condition d’homme. J’ai souvent eu l’occasion de citer le passage où la nymphe Calypso lui offre l’immortalité. Ulysse a cette réponse empreinte de courtoisie : « Tu es bien plus belle que Pénélope et en plus tu es immortelle et elle pas, mais vois-tu, je voudrais rentrer dans ma maison, chez ma femme, et la retrouver elle, parce que c’est mon sort. » Ce choix du sort humain pour quelqu’un à qui l’on offre l’immortalité est admirable.

 

« HÉ LES GARS, HÉ LES FILLES, VIVE L'ODYSSÉE ! »

Cette conférence a été prononcée par Jean-Pierre Vernant au lycée Le Corbusier d’Aubervilliers, le 23 octobre 2006, dans le cadre des Lundis du Collège de France à Aubervilliers. Nous avons fait le choix de rester le plus fidèle possible au style de Jean-Pierre Vernant, à sa manière d’être et de raconter, qui était l’une des marques de son enseignement.

Au terme de l’histoire, le temps du début rejoint le temps de la fin. Alors qu’ils sont étendus tous les deux, avant qu’ils se livrent aux plaisirs de l’amour, dit le texte, Athéna arrête le char de l’aurore afin de bousculer un peu le temps et de prolonger cette nuit. Ainsi, dans la plénitude de l’amour, chacun, récupérant l’autre, se récupère lui-même. Maintenant qu’il se voit dans les yeux de Pénélope – car un homme grec ne se regarde jamais dans un miroir –, Ulysse reconquiert entièrement son identité, une partie de sa jeunesse. C’est là toute la force de l’Odyssée : les temps des différents chants (du poète, d’Ulysse, de Laërte ou de démodocos) s’entremêlent sans que le terme du récit ne donne le sentiment que le fil du temps ait été rompu. Au contraire, le temps est retrouvé. Pour Ulysse et Pénélope dans le lit nuptial comme pour nous lecteurs qui essayons de saisir le problème de la vie, de la mort et notre place dans tout cela. d’une certaine façon, le texte nous répond que nous ne sommes rien du tout, semblables à de simples feuilles, « outinos ». Mais à la différence des bêtes qui suivent une évolution biologique avant de disparaître, les hommes ont une histoire, ils construisent de longs textes étonnants qui racontent ce qui s’est passé, le racontent souvent différemment de ce qui a eu lieu mais en font toujours quelque chose. Lorsque vous les lisez, les évènements décrits par le poète vous révèlent un autre plan d’existence : la civilisation. Bien que mortels, les hommes ont créé des rites funéraires, des religions, des sociétés, des textes, la poésie, la danse, la tragédie, ils ont bâti un socle sur lequel ils ne cessent de construire encore. La cité grecque est déjà présente dans les récits homériques. Bien sûr, Ulysse et Pénélope vont mourir, mais l’Odyssée reste, qui distingue leur existence de notre néant. Le texte est là, solide, inquiétant aussi. Nous ne savons pas ce que nous allons en faire mais notre responsabilité, comme celle d’Homère, est engagée dans cette communauté sans laquelle personne n’existerait. L’Odyssée est un grand portail où, sans le savoir, nous apprenons que l’homme est histoire, civilisation, culture, fabrication, invention, ouverture et transformation, autant que malheurs et bonheurs personnels, il est société autant que soi. 

S’il fallait conclure cet interminable laïus qui ne m’a pas permis de développer le quart de ce que je souhaitais, je me rappellerais que j’ai été jeune moi aussi et je dirais aux lycéens présents ce soir : « Hé les gars, hé les filles, vive l’Odyssée ! ».