Que devient Achille quand on le regarde depuis sa tente plutôt que depuis le champ de bataille ? Dans Notre Achille, roman choral paru aux éditions Æthalidès en octobre 2026, Alain André donne la parole à ceux qui entourent le héros : Briséis, Rhéa, Automédon, Patrocle et Alcimos, le fidèle écuyer qui tient ce chapitre. Privé de Briséis par Agamemnon, Achille s’éprend de Polyxène, la plus jeune fille de Priam : un amour que l’Iliade ignore mais que des récits postérieurs à Homère lient à la mort du héros puis au sacrifice de la jeune fille sur son tombeau. Alcimos est envoyé à Troie pour arranger une entrevue… Nous vous proposons de découvrir ce chapitre, avant de lire le roman en intégralité dans l’édition numérique offerte aux membres du Club des Lecteurs.
10. Alcimos
Patrocle, furieux, lui dit un soir ce qu’il n’avait osé dire à son cousin et néanmoins seigneur : qu’un clou chassait l’autre, tantôt une femme tantôt une autre, parfois un homme, jamais longtemps les mêmes, Achille ne savait rester au repos, et ronger son frein sous une tente ne lui valait rien. Leur chef aurait fini par estimer l’heure venue de porter le coup de grâce au roi de Mycènes : puisqu’on l’avait privé de sa favorite aux grands yeux verts, il s’était remis à penser aux yeux noirs de la jeune Polyxène.
Alcimos ne s’autorisa pas le moindre commentaire. Quelques jours plus tard, il fut envoyé de nouveau par Achille, avec deux hoplites désarmés, à la rencontre du roi Priam. Il était chargé d’organiser une nouvelle entrevue entre Achille et la princesse. Il lui fallut de nouveau parlementer avec les gardes troyens, de nouveau se faire accompagner jusqu’au palais à travers les rues populeuses de la ville, où l’on crachait sur leur passage et où il put observer l’abondance des victuailles, la variété des couleurs sur les murs et les fresques, la richesse des péplos. Les tentatives de siège de la vaste armée grecque, trop concentrée sur la côte afin de protéger la flotte, avaient visiblement échoué. Les marchandises circulaient en abondance, fournies par les nombreuses petites cités hittites qui constituaient le front arrière des Troyens. On le fit attendre toute une journée, comme un manant venu demander l’aumône. Puis il fut invité à entrer dans une salle somptueuse, où des femmes nombreuses leur servirent un repas comme ils n’en avaient jamais mangé, et que les hoplites racontèrent et reracontèrent ensuite pendant des mois. Enfin, Hector, fils de Priam et chef des guerriers troyens, installé comme un roi sur un vaste siège à trépied de chêne martelé d’or, le reçut.
L’officier grec exposa la proposition de son chef. Qu’on lui accordât Polyxène, et il renonçait définitivement à venir au secours des Grecs. Aux questions qu’on lui posa, il concéda que le roi de Mycènes avait humilié Achille, rendant leur mésentente irréparable. Dans l’immédiat, le grand guerrier demandait une entrevue avec la jeune fille, afin de s’assurer qu’elle n’était pas hostile au mariage. Hector, fils de Priam, fit longuement silence puis refusa d’organiser cette rencontre qui lui semblait risquée. Le Grec ne cherchait-il pas à enlever sa sœur, comme Pâris l’avait fait d’Hélène, et comme les Grecs avaient la réputation de trouver cet usage élégant ? Achille reverrait Polyxène s’il l’épousait, après avoir annoncé publiquement la fin de son soutien aux armées d’Agamemnon. Ils envisagèrent d’autres hypothèses, Hector exigea un délai de réflexion, il voulait en déférer à Priam et à la reine. Il fut convenu pour finir que, si Priam donnait son accord à ce mariage, Polyxène se montrerait de loin à Achille, un jour de la semaine suivante, sur les remparts non loin des doubles portes Scées.
Alcimos revint donc porter sous la tente d’Achille la nouvelle de cet étrange arrangement. Le soir dit, accompagné de Patrocle, Alcimos et Automédon, Achille se risqua grâce à leur char rapide à proximité des remparts. La nuit était déjà tombée. Achille s’avança encore et vit paraître des silhouettes entre les bords d’un large créneau recouvert de chêne. Au centre surgit le long péplos blanc de Polyxène, conduite par des servantes munies de torches. Celles-ci s’assurèrent de la présence des Grecs puis se retirèrent. La princesse ne fit aucun signe. Elle le regarda puis entreprit de se dévêtir. Bientôt, elle se montrait à lui, les seins dénudés, sous la lune blafarde. Son visage couvert d’une crème très blanche brillait. Il put deviner que ses tétons grenus avaient été enduits d’une couleur rouge, comme le faisaient parfois les prostituées de Corinthe. Puis la princesse se couvrit de nouveau la poitrine et disparut. Les quatre hommes repartirent. Patrocle osa s’interroger sur les mœurs étranges de ces femmes troyennes, qui montraient leurs seins pour agréer un futur époux. Il en concevait des soupçons : ne s’agissait-il pas d’un piège ? La jeune femme était-elle une fiancée ou un appât ? Achille haussa les épaules puis fronça les sourcils, Patrocle s’interrompit net. Alcimos ne dit rien.
Alain André, Notre Achille, chap. 10, p. 46-48, Æthalidès, 2026
La suite – et tout le roman – est à lire dans l’édition numérique de Notre Achille, offerte en exclusivité aux membres du Club des Lecteurs.
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