Chronique 2 : Un avant-propos programmatique

14 mai 2026
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La chronique « Les Lauriers » constitue un accompagnement adossé aux « Lauréats ». Destinée initialement aux futurs bacheliers, elle propose des contenus pédagogiques et certifiés autour des Histoires vraies de Lucien, au programme du baccalauréat général pour les sessions 2027 et 2028.

Sur une idée d'Adrien Bresson et de Dorian Flores. Chronique par Adrien Bresson.

Remerciements à Dorian Flores pour sa précieuse relecture.

Un avant-propos programmatique

 

Les paragraphes 1 à 4 du premier livre des Histoires vraies de Lucien constituent un ensemble autonome, à part, par rapport à l’ensemble de l’œuvre, généralement mue par le mouvement, le voyage et la découverte de l’inconnu. La trame principale des Histoires vraies met en scène un narrateur, nommé Lucien. Est donc mis en place un jeu d’identification avec l’auteur, qui prévient toutefois son lecteur, dès l’avant-propos définitoire, que rien de ce qui est écrit n’est vrai. Le fait que Lucien aurait accompli un tel voyage extraordinaire n’est évidemment pas vrai, et la présence d’un narrateur du même nom que l’auteur est un jeu littéraire, à ajouter au nombre de ceux que Lucien met régulièrement en avant dans son œuvre. Rappelons par exemple la récurrence des références à d’autres auteurs, non sans ironie. Ainsi, dans l’avant-propos (Voir Texte 2), sont par exemple mobilisées des références à Ctésias de Cnide, à Jamboulos, à Platon ou encore à Homère. À chaque fois, lorsque Lucien les évoque, il s’agit pour lui de définir en creux sa propre œuvre, caractérisée par le mensonge, au même titre que celles de ses prédécesseurs, comme il l’exprime lui-même. La grande différence (et nouveauté) de Lucien par rapport à ses prédécesseurs est que le mensonge est explicitement revendiqué et assumé ; par là-même il dénonce leurs fictions déguisées en vérités. Il se place ainsi dans une forme de rupture avec ses prédécesseurs. Le lecteur étant prévenu que l’ensemble du contenu voué à être produit est faux, il a par conséquent conscience de prendre part à un univers fictionnel dont il est forcé d’accepter les règles et le déroulement. Ainsi, intervient ce que le philosophe britannique Samuel Taylor Coleridge (1772-1834) nomme une willing suspension of disbelief, c’est-à-dire, littéralement, la « suspension volontaire de l’incrédulité ». Le lecteur accepte le cadre qui est soumis à sa sagacité et le reçoit pour tel, quelque illusoire qu’il puisse paraître en comparaison du réel. Il est d’ailleurs annoncé ainsi, Lucien ne cherchant vraisemblablement pas à tromper son lecteur mais, au contraire, à le préparer à ce qui va se produire dans la suite de son récit. En livrant le programme littéraire auquel l’auteur se prépare, il définit en même temps son propre art poétique, c’est-à-dire l’ensemble des règles et des attentes qui prévalent dans la production littéraire à laquelle il se livre. Depuis La Poétique d’Aristote (IVe siècle avant notre ère) et L’Art poétique d’Horace (Ier siècle avant notre ère), la composition d’un art poétique et de règles qui définissent la structure et l’organisation d’une production littéraire n’est pas nouvelle. La manière dont procède Lucien est néanmoins étonnante parce que paradoxale. En effet, alors même qu’il explique que les Histoires vraies ne sont que mensonge et que rien de ce qui est voué à s’y produire n’est vérité, le lecteur peut être tenté de lui accorder un certain crédit. Il est en même temps placé dans le doute sans savoir véritablement, dès l’avant-propos, où commence le mensonge et où s’arrête la vérité. Le lien avec la sous-entrée du programme de la classe de terminale « Le ‘grand théâtre du monde’ : vérité et illusion », inscrite dans l’entrée plus générale « L’homme, le monde, le destin », est alors évident, l’avant-propos des Histoires vraies se situant précisément à la lisière entre la vérité – celle énoncée par Lucien quant à l’œuvre qu’il s’attache à écrire – et l’illusion de vérité. En effet, alors même que le mensonge est énoncé comme la clé de l’art poétique lucianesque dans les Histoires vraies, la fiction ne pourrait-elle être comprise comme un discours sur le réel et, en cela, si les événements rapportés sont annoncés comme faux, ne sont-ils pas pour autant porteurs d’une vision particulière sur le monde ? Ainsi, l’auteur de Comment (il faut) écrire l’histoire (Πῶς δεῖ ἱστορίαν συγγράφειν), œuvre dans laquelle Lucien s’intéresse à ce qui fonde la dynamique de l’écriture historique, notamment du point de vue de la méthode et du rapport aux sources, n’est-il pas également l’auteur de « Comme écrire une histoire ? » dans l’avant-propos de ses Histoires vraies ? Sous une apparence de légèreté, en maniant le bon mot et l’ironie, Lucien procède dès l’ouverture de son œuvre à une ferme définition de ce qu’est son entreprise littéraire – une fiction –, mais aussi de ce qu’elle ne sera pas, laissant le lecteur libre de découvrir le programme ainsi énoncé.