La chronique « Les Lauriers » constitue un accompagnement adossé aux « Lauréats ». Destinée initialement aux futurs bacheliers, elle propose des contenus pédagogiques et certifiés autour des Histoires vraies de Lucien, au programme du baccalauréat général pour les sessions 2027 et 2028.
Sur une idée d'Adrien Bresson et de Dorian Flores. Chronique par Adrien Bresson.
Remerciements à Dorian Flores pour sa précieuse relecture.
Les Histoires vraies, questions de titre
Les Histoires vraies de Lucien sont constituées de deux livres, intitulés en grec ancien Ἀληθῶν Διηγημάτων Α et Ἀληθῶν Διηγημάτων Β[1]. L’alpha et le bêta, à la fin de chacun de ces deux titres, permet d’observer l’existence de deux récits et de les segmenter. Sans qu’il soit véritablement possible de savoir si l’auteur grec avait lui-même pensé cette division en deux livres, remarquons qu’elle n’est néanmoins pas dépourvue d’une certaine forme de cohérence comme nous le verrons dans de prochaines chroniques consacrées à la composition d’ensemble. Rappelons que les sources anciennes – tradition à laquelle n’échappe pas Lucien de Samosate au IIe siècle de notre ère – nous sont transmises par le biais de manuscrits copiés et recopiés par plusieurs mains au fil des siècles. Par conséquent, l’état des textes dont nous héritons est nécessairement teinté de la réception qu’en ont eue les copistes puis les hellénistes qui les ont édités, traduits et étudiés. Les divisions en paragraphes à l’intérieur de l’œuvre, le découpage en deux parties voire le titre sont hérités d’une telle tradition qui a permis aux textes anciens de parvenir jusqu’à nous. Notons que l’ensemble – ou presque – des manuscrits de Lucien fait figurer sensiblement le même titre, ce qui pourrait éventuellement indiquer que son auteur aurait nommé l’œuvre ainsi initialement. Une autre possibilité serait qu’un copiste aurait arrêté ce titre, ensuite repris par les autres.
Le fait que le titre retenu par Jacques Bompaire dans son édition soit au génitif constitue un objet d’interrogation. Comme le proposent certains manuscrits, il faut peut-être comprendre <Περὶ> ἀληθῶν διηγημάτων. La préposition περί serait alors suivie du génitif à l’intérieur d’un titre signifiant « au sujet des histoires vraies », ce qui correspond d’ailleurs à l’une des manières usuelles de formuler un titre en grec ancien. Peut-être est-il également possible de comprendre ἀληθῶν διηγημάτων comme un génitif partitif, à savoir « parmi les histoires vraies », sous-entendu : « parmi les histoires vraies <qui existent, voici celles que je choisis de raconter> ». Cette interprétation est intéressante parce qu’elle accorde une place importante au travail de l’auteur, d’emblée.
Le titre de l’œuvre bipartite est en tout cas relativement court, constitué de deux mots, ce qui ne l’empêche pas d’être particulièrement programmatique. Il constitue en premier lieu un διήγημα, c’est-à-dire un récit, terme relativement rhétorique en grec ancien. D’autres mots peuvent permettre de désigner le récit dans la langue grecque, comme λόγος, plus courant. Le choix de διήγημα est donc intéressant puisqu’il se situe en marge du logos, à savoir un propos logique, suivi, caractérisé par le raisonnement et, souvent également, par une certaine méthode. Ce n’est pas non plus le terme ἱστορία qui a été retenu, en grec, par la tradition, bien qu’il apparaisse dans certaines copies du texte[2]. Peut-être semblait-il trop voisin du titre de l’œuvre de l’historien grec du Ve siècle avant notre ère Hérodote que Lucien raille régulièrement. Ce terme marque également la recherche, l’information et l’exploration, ce qui est le signe d’une certaine méthode dans le rapport au réel tel qu’il est rapporté par écrit. Or, le sel de l’œuvre de Lucien est précisément que le διήγημα – du verbe διηγέομαι-οῦμαι, « raconter, décrire en détail », ce qui attire l’attention sur l’action de l’auteur à travers le processus d’écriture – est présenté comme ἀληθές, c’est-à-dire « vrai », « véritable[3] ». Il y a cependant une dimension relativement contradictoire voire oxymorique : d’une part, le récit est placé sous le sceau de celui qui le produit avec διήγημα, attirant l’attention sur le fait que ce qui est dit est raconté par un individu qui en assume le récit et se place dans une position de production littéraire, voire de création ; d’autre part, il est annoncé comme ἀληθές, ce qui sous-entend – en tout cas de prime abord – que ce qui est raconté est vrai. Pourtant, les événements qui se produisent sont très distincts de la réalité, ce qui nous encourage donc à nous interroger sur le statut de la vérité dans les Histoires vraies (nous nous y attacherons dans une prochaine chronique), en conservant à l’esprit que l’œuvre n’est pas annoncée comme étant le reflet d’une vérité absolue, mais comme étant celui d’une forme de vérité inhérente à sa production et à son déroulement narratif. Le prologue, constitué des quatre premiers paragraphes de l’œuvre, présente lui-même un jeu autour de cette notion, révélant également que le titre est une antiphrase[4].
[1] ἀληθής, -ής, -ές : vrai ; τὸ διήγημα, -ατος : le récit, l’histoire.
[2] C’est néanmoins le mot histoire qui a été retenu en français pour traduire le titre, qui s’était également répandu en latin sous le nom Verae historiae.
[3] Ces deux mots se retrouvent d’ailleurs, de façon concomitante, dans les traductions françaises du titre : si Histoires vraies est aujourd’hui la forme la plus courante, certains traducteurs lui ont préféré Histoire véritable, au singulier, parfois avec article (L’Histoire véritable), chacune de ces solutions proposant une manière différente de traduire l’adjectif grec ἀληθής.
[4] L’antiphrase est l’utilisation d’un mot dans le sens contraire au sens véritable.