Entretien insoumis avec Marella Nappi

12 décembre 2025
Image :
Image : Entretien avec Marella Nappi

À l’occasion de la publication de De indomita Antigona, dernier volume bilingue latin-français de la collection Les Petits Latins, Marella Nappi nous fait l’honneur d’un entretien exclusif pour explorer les multiples visages d’Antigone, héroïne indomptable qui, entre espérance et rébellion, continue de nous fasciner par sa droiture et sa résistance au pouvoir.

 

La Vie des Classiques : Comment vous présenter ?

Marella Nappi : Une amoureuse des lettres qui a passé la moitié de sa vie à Paris et qui adore enseigner le latin et le grec.

 

L.V.D.C. : Quelle a été votre formation intellectuelle ? Quelles ont été les rencontres déterminantes, de chair ou de papier, dans votre parcours ?

M. N. : Après une maîtrise en Lettres classiques à l’Université de Pavie, en Italie, je suis venue à Paris pour élargir ma formation philologique et littéraire dans une perspective anthropologique. J’ai suivi plusieurs cours à l’EHESS et à l’EPHE, donnés principalement par des enseignants-chercheurs du Centre Louis Gernet (aujourd’hui Anhima), et obtenu un doctorat en 2006. Cela a été une expérience très enrichissante, mais les rencontres déterminantes ont été les livres lus pendant les années de lycée (c’est sans doute pour cela que j’aime autant mon travail… la passion et la curiosité des enseignants peuvent jouer un rôle décisif dans la formation d’un élève). Parmi ces rencontres foudroyantes, les Dialogues avec Leuco (1947) de Cesare Pavese : une réécriture puissante de la mythologique gréco-romaine, sous forme de vingt-sept dialogues courts qui font intervenir plusieurs figures divines et héroïques dans la tentative de définir le destin, la vie, la mort, la souffrance, le temps, la mémoire, le sacrifice. Un livre d’une beauté bouleversante. Et je ne saurais oublier Le mythe de Sisyphe (1942) d’Albert Camus, métaphore de la vie et de la recherche (absurde ?) du bonheur. Résultat : à seize ans j’avais lu toutes les œuvres de Camus et j’ai décidé qu’un jour je viendrais à Paris pour m’imprégner de sa vie culturelle foisonnante et pour apprendre le français (je voulais relire tout en langue originale…).  

 

L.V.D.C. : Quel a été le premier texte antique que vous avez lu ou traduit ? Quel souvenir en gardez-vous ?

M. N. : L’Œdipe à Colone de Sophocle, qui faisait partie du programme du Bac. J’ai dû le lire et le relire/traduire tellement de fois que je connaissais le texte grec presque par cœur. Je garde encore aujourd’hui le livre et le cahier avec toutes les notes prises pendant les cours. Un souvenir précieux.

 

L.V.D.C. : Avez-vous pratiqué, et/ou pratiquez-vous encore, l’exercice formateur du « petit latin » ? Quels auteurs vous ont accompagné ?

M. N. : Oui, dans le cadre de mon enseignement au secondaire, j’essaye souvent de faire réfléchir les élèves en termes de « petit latin » et, dès que l’occasion se présente, je leur propose des extraits de Lucrèce et de Sénèque, deux auteurs que j’aime tout particulièrement. 

 

L.V.D.C. : Écrire un ouvrage dont une partie non négligeable est en latin, était-ce un défi pour vous ? Est-ce un exercice similaire à celui du thème latin, qui doit vous être familier ?

M. N. : Toute écriture dans une langue qui n’est pas la sienne relève d’un défi… Écrire en latin m’a fait particulièrement plaisir car cela m’a rappelé mes années de lycée, lorsque faire du thème latin m’amusait et me procurait beaucoup de satisfaction, un peu comme lorsque je parvenais à résoudre des équations mathématiques. J’ai toujours été séduite par la structure logique de la langue latine. Je lui trouve un côté presque rassurant ! 

 

L.V.D.C. : Vous montrez au lecteur, dans votre volume, « les différents visages d’Antigone » : comment est né ce projet éditorial ? Et pourquoi avoir choisi cette figure ?

M. N. : Lorsque Les Belles Lettres m’a proposé de collaborer, il m’a paru naturel de me tourner vers une figure féminine, puisque je suis spécialiste des personnages féminins de l’Antiquité. Le choix d’Antigone s’est ensuite imposé au fil de mes échanges avec Laure de Chantal, qui connaît mon travail depuis longtemps et a su discerner le personnage qui me conviendrait le mieux. Mais Antigone est avant tout une héroïne de la tragédie grecque, consacrée par Sophocle. J’ai donc dû me tourner vers la tradition tragique romaine. Puiser dans Les Phéniciennes (Phoenissae) de Sénèque a été une véritable joie : je connaissais bien mieux ses œuvres philosophiques et morales que ses tragédies, et cette exploration m’a permis de me plonger dans le corpus tragique latin, duquel j’étais moins familière. Raconter l’histoire d’Antigone en latin, et la mettre en scène, a été, pour moi, un véritable défi, qui risquait aisément d’être perçu comme une provocation. Au début, j’étais réticente, mais j’ai fini par comprendre que la démarche avait pleinement du sens. J’ai ainsi tenté de restituer le cadre anthropologique propre à la tragédie grecque (avec un rôle de premier plan accordé au chœur, par exemple), tout en m’inspirant de ce qui fait le propre de la tragédie romaine, qui est un spectacle de la voix et de la gestuelle : les mots latins peuvent tout à fait rendre avec force et justesse les combats d’Antigone. 

 

L.V.D.C. : Ce volume prend la forme d’une tragédie, dans la droite lignée des œuvres de Sophocle et de Sénèque : pourquoi ce choix ? quelles ont été les différentes étapes dans son écriture ?

M. N. : Le choix de la forme tragique s’est imposé dès le début. La fabula cothurnata (tragédie latine avec argument et décor grecs) m’a semblé être la seule à même de restituer toute la complexité du personnage d’Antigone, mais aussi d’articuler des concepts chers à Sénèque, étudiés notamment par Florence Dupont : dolor, furor et nefas. Si le sujet est emprunté aux Grecs, la caractérisation des personnages s’inspire de la réflexion stoïcienne sur la nature humaine. 

Quant à mon écriture, j’ai formulé les phrases les unes après les autres en même temps en français et en latin. Lorsque je n’arrivais pas à exprimer en latin l’idée précise que j’avais en tête, j’ai cherché des mots (en latin et en français) regroupés par champs lexicaux, jusqu’à ce que je trouve satisfaction.

 

L.V.D.C. : Le mythe d’Antigone a inspiré nombre d’artistes, de l’Antiquité à nos jours, dans des domaines aussi variés que le roman, le théâtre, l’opéra, le ballet, la peinture... Avez-vous convoqué d’autres sources anciennes ou modernes dans l’écriture de votre volume ? Quelles libertés avez-vous prises avec ces dernières ?

M. N. : Oui, je me suis inspirée de plusieurs sources anciennes : les Phéniciennes d’Euripide, la Thébaïde de Stace, mais aussi de sources modernes : l’Antigone de Cocteau et de Brecht ou l’Antigone consolatrice de De Chirico. Surtout, j’ai mis dans la bouche d’Antigone des mots tirés des Phéniciennes qui, chez Sénèque, sont prononcés par Jocaste, la mère. Antigone n’ayant qu’un rôle très réduit dans cette tragédie, inscrire dans son discours des paroles originellement attribuées à Jocaste m’a permis d’accentuer un trait de son caractère que j’ai voulu explorer : une forme de sollicitude presque maternelle. Elle tente d’empêcher la mort d’Étéocle et de Polynice, une mission impossible que j’ai imaginée plus aisément accomplie par une mère que par une sœur. C’est, j’en conviens, une véritable liberté d’interprétation de ma part…

 

L.V.D.C. : Pourquoi, selon vous, Antigone nous fascine-t-elle encore autant aujourd’hui ?

M. N. : Je crois que les multiples facettes de sa personnalité – révoltée, désobéissante, téméraire, inébranlable, déterminée, exigeante, rigoureuse, mais aussi prévoyante, pleine de cura, disponible, empathique, tendre, consolatrice – peuvent résonner de manière très large. Personnellement, je me sens assez éloignée des combats qui l’animent ; en revanche, je reconnais en moi cet élan fiévreux qui traverse chacun de nous lorsque l’on aime profondément ou que l’on est mû par une passion. On peut se sentir à la fois très proche et très éloigné d’Antigone, et cette oscillation m’a semblé constituer la juste distance entre mon objet d’étude et la manière dont j’ai choisi de l’aborder.

 

L.V.D.C. : Sur le plan pédagogique, votre ouvrage peut notamment être utilisé par les enseignants de latin du secondaire français : avec quels niveaux De indomita Antigona peut-il être utilisé, et dans quels objets d’étude s’insère-t-il ?

M. N. : Ce volume est exploitable dans les classes suivantes :

- LCA Latin (4e et 3e) : « Théâtre, jeux et loisirs publics » et « Agir dans la cité : individu et pouvoir » (cf. Français 3e )

- LCA Latin 1re (option) : « Vivre dans la cité » et « Masculin, féminin »

- LLCA Latin 1re (spécialité) : « Justice des dieux, justice des hommes »

 

L.V.D.C. : Quels sont les prérequis grammaticaux et lexicaux à maîtriser pour se lancer dans la lecture ?

M. N. : Le volume, de niveau confirmé, présuppose la maîtrise des deux premières déclinaisons, du présent et de l’infinitif. Tous les autres points de grammaire sont repris au fur et à mesure, et de manière assez minutieuse, pour permettre aussi aux moins férus de grammaire de se pencher sur la traduction sans trop de peine.

 

L.V.D.C. : Comment imaginez-vous qu’un professeur de latin puisse concrètement utiliser De indomita Antigona en classe ?

M. N. : Je travaille depuis septembre avec mes élèves de Seconde et l’opération semble plutôt réussie. Les élèves travaillent seuls à la maison sur la partie bilingue et en classe on retraduit de manière collective le passage à étudier en nous appuyant uniquement sur la partie unilingue. On revoit ensemble les points de grammaire les plus difficiles, que j’explique par des exercices ciblés. Nous creusons aussi, au fur et à mesure, les différents aspects de la civilisation, prenant appui sur les approfondissements culturels, mythologiques et étymologiques. Tout dernièrement, par exemple, partant de l’expression « regagner ses Pénates », évoquée à la p. 40, j’ai consacré une séance à la religion romaine (dieux olympiens, Lares, Manes, etc.) et j’ai pu montrer aux élèves aussi l’architecture des maisons de Pompéi, avec un atrium pourvu de lararium (Maison des Vettii).

 

L.V.D.C. : Et comment l’utiliser dans le supérieur, en classes préparatoires ou à l’université ?

M. N. : Les principes mêmes qui guident ce volume permettent de l’adapter à des publics très différents. À chaque professeur la liberté de choisir comment, sur la base des exigences requises. Personnellement je trouve que l’atout principal de la collection est la possibilité de travailler en autonomie tout en ayant à disposition une sorte de boîte à outils qui fournit les informations nécessaires pour approfondir des aspects divers de la langue, de la culture et de la civilisation romaines. Des étudiants adultes pourront s’entraîner aisément dans l’exercice de la traduction mais aussi prendre connaissance de points de grammaire plus difficiles et de problématiques de taille comme la question du rapport au pouvoir ou à la famille.

 

L.V.D.C. : Pour finir sur une note plus poétique : faut-il imaginer Antigone heureuse ?

M. N. : Pendant mon travail d’écriture, j’ai imaginé une Antigone très peu concernée par la question du bonheur. J’ai plutôt eu l’impression de l’accompagner, presqu’en apnée, dans sa quête de cohérence et de fidélité à soi-même et aux valeurs qui sont les siennes (les liens du sang in primis), dans l’accomplissement d’un but précis qui se réalise le long de la crête fragile où se rencontrent la liberté individuelle et le destin. Mais si Camus nous a invités à imaginer Sisyphe heureux, je suis sûre qu’il penserait qu’Antigone l’était aussi. Du moins je l’espère, pour Camus… et pour Antigone.