Priape & Vénus - La prostitution à Rome : Lupa

Texte :

Jeune femme passionnée par la Rome antique, j’ai développé, au cours de mes études et au fil de diverses conférences et lectures, un intérêt grandissant pour la sexualité des Romains. Comment le sexe était-il perçu, pratiqué ou évoqué par nos ancêtres ? Voilà l’objectif de cette chronique qui tentera d’expliquer le présent par le passé.

La prostitution est sans doute l’un des grands tabous de notre société. Nous l’enveloppons de honte, d’infamie et de vulgarité. À un point tel que cela crée un malaise d’en parler. Je me rappelle la gêne qui s’était emparée de nous (surtout les jeunes filles) lorsqu’en voyage scolaire à Amsterdam, nous étions passés dans le Quartier Rouge lors d’une visite de la ville. La prostitution est en réalité fort méconnue, justement à cause de son ostracisation. Véritable cheval de bataille et source de discorde pour les féministes, la prostitution n’a pas fini de diviser.

À l’inverse, la prostitution faisait partie intégrante de la société romaine. Elle jouait un véritable rôle social, notamment celui de protéger les matrones. Le sujet est particulièrement vaste et impossible à traiter en une seule chronique. C’est pourquoi je ne m’intéresserai qu'à un seul aspect de celle-ci à la fois. Cette première chronique sera dédiée au terme lupa.

Tout le monde connaît le mythe de Romulus et Rémus. Il s’agit bien souvent de notre premier contact avec la Rome antique et la langue latine. Notre professeur nous conte alors que les deux jumeaux, abandonnés à la mort dans le Tibre, furent recueillis par une louve. Celle-ci les aurait nourris et protégés jusqu’à ce qu’un berger les trouve et les adopte comme ses fils avec sa femme Larentia.

Image : La louve du Capitole, Musée du Capitole, Rome
La louve du Capitole, Musée du Capitole, Rome

 

Derrière cette tendre histoire se cache une autre version, bien souvent dissimulée aux jeunes élèves (je me rappelle d’ailleurs ma surprise lorsque je l’ai apprise). On la retrouve au début de l’Histoire romaine de Tite-Live[1] :

Tenet fama, cum fluitantem alveum, quo expositi erant pueri, tenuis in sicco aqua destituisset, lupam sitientem ex montibus qui circa sunt ad puerilem vagitum cursum flexisse ; eam submissas infantibus adeo mitem praebuisse mamas ut lingua lambentem pueros magister regii pecoris invenerit – Faustulo fuisse nomen ferunt - ; ab eo ad stabula Larentiae uxori educandos datos. Sunt qui Larentiam volgato corpore lupam inter pastores vocatam putent.

« Une tradition constante affirme que le berceau où les enfants étaient exposés commença par flotter ; puis que les eaux baissant le laissèrent à sec ; qu’une louve, poussée par la soif hors des montagnes environnantes et attirée par les cris des enfants tourna ses pas vers eux et, se baissant, leur présenta ses mamelles avec tant de douceur qu’elle les léchait à coup de langue quand le berger du roi les découvrit. Il s’appelait Faustulus, dit-on. Il les emporta dans son étable et les fit nourrir par sa femme, Larentia. D’autres prétendent que Larentia était une prostituée, une « louve », comme disaient les bergers ; c’est ce qui aurait donné naissance à cette légende merveilleuse.[2] »

Ainsi, dès le I° siècle av. J.-C., l’hypothèse que la louve ne fut qu’un moyen d’embellir la réalité est déjà présente. Les deux variantes sont en réalité dues à l’ambiguïté d’un seul terme : lupa, qui peut désigner la louve autant que la prostituée si l’on en croit Tite-Live. L’histoire de Rome commencerait alors avec une prostituée.

Le terme lupa désignait la prostituée bien avant de qualifier la louve pour laquelle les Latins employaient auparavant la périphrase lupus femina[3]. On le voit d’ailleurs chez Quintilien : « ... par exemple, quand on a saisi combien les mots lepus et lupus, qui se ressemblent au nominatif, diffèrent dans la flexion et dans le nombre, ils répliquent qu’ils ne sont pas strictement équivalents, puisque lepus est épicène, tandis que lupus est masculin, bien que dans le livre où il traite des origines de Rome, Varron écrive lupus femina, à l’imitation d’Ennius ou de Fabius Pictor[4]. ». Il semble donc qu’il n’existait donc pas de féminin pour la « louve » avant le I° siècle av. J.-C.

Il n’y a cependant pas de doute quant au fait que lupa est construit comme le féminin de lupus. Une explication serait l’association de la rapacité et de l’approche parfois agressive de certaines prostituées. Isidore de Séville en donne une définition dans son Étymologie : « lupa, meretrix, a rapacitate uocata, quod ad se rapiat miseros et adprehendat »[5]. Qualifier les prostituées de louves serait un moyen d’expliciter leur aspect prédateur[6]. Les hommes seraient ainsi les proies de ces prédatrices sans scrupules.

Les prostituées prenaient souvent un nom qui évoquait les loups. On peut penser à Messaline qui se faisait appeler Lysisca.

On retrouve l’emploi de lupa pour les prostituées dans la littérature, notamment chez Plaute[7] :

PE : Cave siris cum filia
Mea copulari hanc neque conspicere. Iam tenes ?

In aediculam istanc sorsum concludi volo ;
Divortunt mores virgini longe ac lupae.

« Périphane : Prends garde qu’elle ne communique pas avec ma fille, même qu’elle ne la voie. Tu m’entends ? Je veux qu’on l’enferme à part dans cette petite chambre d’en haut. Une vierge et une louve de cette espèce ne sont pas faites pour aller ensemble. »

La louve était la catégorie la plus basse de prostituée. Elles étaient d’ailleurs dépourvues d’endroit propre au commerce de prostitution. Elles s’offraient dans la rue même. Cette catégorie de prostituée était donc particulièrement bon marché. On parle souvent de « louve à deux as » pour désigner une prostituée de bas étage.  Une épigramme de Martial nous montre bien le statut et les conditions de travail de ces prostituées :

Incustodis et apertis, Lesbia, semper
liminibus peccas nec tua furta tegis,
et plus spectator quam te delectat adulter
nec sunt grata tibi gaudia qi qua latent.
A meretrix abigit testem veloque seraque
raraque Submemmi fornice rima patet.
A Chione saltem vel ab Iade disce pudorem :
abscondunt spurcas et monumenta lupas.
Numquid dura tibi nimiumcensura videtur ?
deprendi veto te, Lesbia, non futui[8].

« Gardes congédiés, portes ouvertures c’est ainsi, Lesbia, toujours que tu fautes, sans cacher tes amours illégitimes. Plus te charme le spectateur que l’amant et il n’est pour toi de jouissance qui reste clandestine. La putain, elle, écarte le voyeur, d’un voile ou d’un verrou, et le bordel du Summemmium se fend rarement d’une danse de Chione ou d’Ias, apprend du moins la pudeur : même les putes sordides se cachent au milieu des tombes. Trop sévère te paraît la critique ? Je te défends juste de te faire prendre Lesbia, pas de te faire baiser. »

Le terme lupa servira ensuite de base à de nombreux mots relatifs à la prostitution. Le plus connu est probablement lupanar, qui signifie « la tanière de loup ».

Image :  Le lupanar de Pompéi
Le lupanar de Pompéi

Encore aujourd’hui, les dénominations animales sont nombreuses pour désigner une femme au comportement sexuel explicite. On parlera cependant plus volontiers de « chienne » que de « louve ».

Rome devrait sa naissance à une prostituée, c’est-à-dire à une femme infâme. Les prostituées sont ainsi partie prenante de l’histoire romaine et de la société. Il est intéressant de remarquer que la version selon laquelle les jumeaux furent sauvés par une femme, une prostituée de bas étage de surcroît, n’est jamais présentée aux jeunes latinistes. Mais pourquoi ? Probablement à cause de la honte dont nous couvrons la prostitution et de l’embarras dans laquelle elle nous plonge bien souvent. Mais la prostitution faisait pourtant partie prenante de la société romaine. Se cacher derrière nos perceptions modernes ou nos sentiments actuels peuvent ainsi nuire à l’image que nous donnons des Romains. Lorsque l’on étudie la prostitution, il convient, plus que jamais, de se détacher de nos préjugés.

 

[1] Tous les textes cités et leur traduction (sauf exception) sont issus de la Collection des Universités de France.

[2] Tite Live, Histoire Romaine I, 6 – 7.

[3] ERNOUT & MEILLET, Dictionnaire étymologique de la langue latine, p. 370, et ADAMS, The Words for ‘Prostitutes’ in Latin, p. 333 (http://www.rhm.uni-koeln.de/126/Adams.pdf).

[4] Quintilien, Institution oratoire I, 6, 12.

[5] Isidore de Séville, Étymologie, 10, 63.

[6] ADAMS J. N., Words for ‘Prostitutes’ in Latin, p. 333.

[7] Plaute, Epidicus, v. 400- 403.

[8] Martial, Epigrammes, I, 34.

 

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