Anthologie - On ne badine pas avec l'amour de Simaitha (Théocrite)

Si Hécate, Médée et Circé, au cœur du Carmina veneficarum qui vient de paraître, sont des grands noms de la sorcellerie et de la magie antiques, elles sont loin d'être les seules. En effet, Théocrite, poète grec du IIIe-IIe siècle, nous rapporte l'histoire de Simaitha dans une de ses Idylles. Cette dernière, aidée de sa servante Thestylis, invoque les dieux infernaux pour que Delphis, son ancien amant, retombe sous ses charmes. Le jeune homme ne le sait pas, mais il en va de sa vie. Amoureuse passionnée, la sorcière antique ne plaisante pas avec les peines de coeur…

 

Κοὔτέ τι τῆνος ἐμὶν ἐπεμέμψατο μέσφα τό γ᾽ ἐχθές,
οὔτ᾽ ἐγὼ αὖ τήνῳ. Ἀλλ᾽ ἦνθέ μοι ἅ τε Φιλίστας
μάτηρ τᾶς ἀμᾶς αὐλητρίδος ἅ τε Μελιξοῦς
σάμερον, ἁνίκα πέρ τε ποτ᾽ ὠρανὸν ἔτρεχον ἵπποι
Ἀῶ τὰν ῥοδόπαχυν ἀπ᾽ Ὠκεανοῖο φέροισαι,
κεἶπέ μοι ἄλλά τε πολλὰ καὶ ὡς ἄρα Δέλφις ἐρᾶται.
Κεἴτέ νιν αὖτε γυναικὸς ἔχει πόθος εἴτε καὶ ἀνδρός,
οὐκ ἔφατ᾽ ἀτρεκὲς ἴδμεν, ἀτὰρ τόσον· αἰὲν Ἔρωτος
ἀκράτω ἐπεχεῖτο καὶ ἐς τέλος ᾤχετο φεύγων,
καὶ φάτο οἱ στεφάνοισι τὰ δώματα τῆνα πυκάσδειν.
Ταῦτά μοι ἁ ξείνα μυθήσατο· ἔστι δ᾽ ἀλαθής.
Ἦ γάρ μοι καὶ τρὶς καὶ τετράκις ἄλλοκ᾽ ἐφοίτη,
καὶ παρ᾽ ἐμὶν ἐτίθει τὰν δωρίδα πολλάκις ὄλπαν.
Νῦν δέ τί ; Δωδεκαταῖος ἀφ᾽ ὧτέ νιν οὐδὲ ποτεῖδον.
Ἦ ῥ᾽ οὐκ ἄλλό τι τερπνὸν ἔχει, ἁμῶν δὲ λέλασται ;
Νῦν μάν νιν φίλτροις καταδήσομαι· αἰ δ᾽ ἔτι κά με
λυπῇ, τὰν Ἀίδαο πύλαν, ναὶ Μοίρας, ἀραξεῖ·
τοῖά οἱ ἐν κίστᾳ κακὰ φάρμακα φαμὶ φυλάσσειν,
Ἀσσυρίω, δέσποινα, παρὰ ξείνοιο μαθοῖσα.
Ἀλλὰ τὺ μὲν χαίροισα ποτ᾽ Ὠκεανὸν τρέπε πώλως,
πότνι᾽· ἐγὼ δ᾽ οἰσῶ τὸν ἐμὸν πόνον ὥσπερ ὑπέσταν.
Χαῖρε, Σελαναία λιπαρόχροε, χαίρετε δ᾽ ἄλλοι
ἀστέρες, εὐκήλοιο κατ᾽ ἄντυγα Νυκτὸς ὀπαδοί.
Et jusqu’à hier, il n’a pas eu de reproche à me faire, pas plus que moi à lui. Mais voici que la mère de Philista, notre joueuse de flûte, et de Mélixo est venue me voir aujourd’hui, à l’heure où prenaient leur course vers le ciel les chevaux qui, de l’Océan, emportent l’Aurore aux bras de rose ; parmi beaucoup d’autres choses, elle m’a dit que sûrement Delphis est amoureux. Si cette fois c’est pour une femme qu’il soupire ou pour un homme, elle ne le savait pas, disait-elle, avec exactitude ; tout ce qu’elle savait, c’est qu’il n’arrêtait pas de faire verser du vin pur pour boire à l’Amour, et qu’à la fin il était parti en toute hâte, disant qu’il allait couvrir sa maison, là-bas, de couronnes. Voilà ce que m’a raconté l’étrangère. Et elle est dans le vrai. Car, autrefois, c’était trois et quatre visites qu’il me faisait chaque jour, et souvent il déposait chez moi sa fiole d’huile dorienne. Tandis que maintenant ?… Il y a douze jours que je ne l’ai même pas vu ! N’est-ce pas qu’il a d’autres plaisirs, et qu’il nous a oubliée ? Maintenant donc, je veux l’enchaîner par des philtres. Mais s’il m’afflige encore, c’est à la porte d’Hadès, par les Moires, qu’il frappera ! Telle est, je le déclare, la puissance des drogues funestes que je garde pour lui dans un coffret, et que m’a enseignées, maîtresse, un étranger d’Assyrie.
Mais salut à toi, dirige vers l’Océan tes chevaux, ô souveraine ; pour moi, je porterai le faix de mon amour, comme je l’ai enduré jusqu’ici. Salut, Séléné au teint resplendissant, salut, vous autres étoiles, qui faites cortège au char tranquille de la Nuit !

 

Théocrite, Idylles, II, v. 144-167
C.U.F., Les Belles Lettres
ed. & trad. Philippe-Ernest Legrand

 

                              


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