Anthologie - La guerre ou le crime glorifié (Sénèque)

À l’occasion de la parution d’un nouveau volume de la collection Signets consacré à la guerre, La Vie des Classiques vous propose, dans cette Anthologie, un extrait des Lettres à Lucilius de Sénèque. C’est dans une lettre où il entend démontrer que la philosophie des préceptes ne suffit pas à la sagesse, que le philosophe romain aborde la question de la folie des hommes : après avoir énoncé, exemples à l’appui, quel était le prix à payer pour les plaisirs outranciers de la bonne chère, il explique que ce n’est pas seulement en particulier mais aussi en public que les hommes perdent la mesure. La preuve.
 

Non priuatim solum sed publice furimus. Homicidia compescimus et singulas caedes : quid bella et occisarum gentium gloriosum scelus ? Non auaritia, non crudelitas modum nouit. Et ista quamdiu furtim et a singulis fiunt, minus noxia minusque monstruosa sunt : ex senatus consultis plebisque scitis saeva exercentur et publice iubentur uetata priuatim. Quae clam commissa capite luerentur, quia paludati fecere laudamus. Non pudet homines, mitissimum genus, gaudere sanguine alterno et bella gerere gerendaque liberis tradere, cum inter se etiam mutis ac feris pax sit.

Comme l’individu, la communauté sociale est en démence. Nous réprimons les assassinats, les meurtres isolés ; mais les guerres ? Mais l’égorgement des nations, glorieux forfait ? La cupidité, la cruauté ne connaissent plus de bornes. À vrai dire, tant qu’ils sont pratiqués dans l’ombre et par des individus, ces vices sont moins nuisibles, moins monstrueux ; mais c’est par sénatus-consultes, c’est par décrets du peuple que les atrocités se consomment, et l’on commande aux citoyens au nom de l’État ce qui est interdit dans le particulier. Des actes que l’on paierait de sa tête s’ils étaient clandestins, nous les vantons parce que leur auteur est en manteau de général. Les hommes, que la nature a créés si doux, trouvent à s’entr'égorger de la joie dont ils n’ont pas honte ; ils font des guerres et les transmettent en héritage à leurs fils, sans remords, alors qu’entre elles les bêtes, brutes et féroces, vivent en paix.

 

Sénèque, Lettres à Lucilius, 95, 30-31
C.U.F., Les Belles Lettres
ed. François Préchac
trad. Henri Noblot

 

               


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