Anthologie – À la pêche aux fables (Babrius)

Si les baies bretonnes ont récemment fait la une des journaux pour la prolifération d’algues vertes qu’elles connaissent, et qui ont inspiré Michel Casevitz dans sa dernière chronique Mètis, la Bretagne est une région également connue pour ses pêcheurs et ses poissons frais. Si nous avons conservé quelques traités d’halieutique, comme ceux d’Ovide ou d’Oppien de Cilicie, ce ne sont pas les seuls textes de l’Antiquité à nous parler de la pêche, des pêcheurs et des poissons. La Vie des Classiques vous propose aujourd’hui de (re)lire quelques fables de Babrius.

 

4. Le pêcheur et les Poissons

Un pêcheur ramenait le grand filet qu’il avait lancé juste auparavant ; la chance voulut qu’il fût plein de poissons de toutes sortes. Parmi ceux-ci, le menu fretin fuyait vers le fond et glissait dehors en tous sens entre les mailles du filet. Les gros poissons, eux, se faisaient prendre et jeter dans la barque.
Être petit, c’est un moyen de se tirer du malheur, alors que l’homme de grande réputation, tu le verras rarement échapper au danger.

 

 

6. Le pêcheur et le petit Poisson

Un pêcheur écumait tout le rivage de la mer, et grâce à sa canne légère il gagnait sa douce existence. Un jour il prit, au bout de sa ligne de crin, un petit poisson, juste assez grand pour sa poêle. Celui-ci, en se tortillant, le suppliait ainsi : « Quel gain sera le tien ? Tu me vendras combien ? Car je n’ai pas encore la taille adulte : il y a seulement deux jours que ma mère qui se nourrit des algues m’a pondu vers ce rocher. À présent donc relâche-moi, ne me tue pas pour rien. Quand je me serai gavé d’algues marines, je serai un grand poisson parfait pour une table de luxe ; alors seulement reviens ici et reprends-moi ! »
Telles étaient les supplications qu’il murmurait en se tortillant. Mais il ne devait pas attendrir le vieillard. En le perçant d’un jonc aigu, il lui dit : « Bien fol qui lâche un gain petit, mais sûr, pour en chercher un grand, mais aléatoire. »

 

 

9. Le pêcheur qui joue de la double flûte

Un pêcheur avait une double flûte et savait en jouer avec art. Un jour il imagina qu’il ferait une bonne pêche sans fatigue en attirant le poisson par la douce musique de sa flûte. Il remisa son filet et se mit à jouer des trilles harmonieux. À bout de souffle et las de jouer pour rien, il jeta à l’eau son grand filet et le ramena plein de poissons. Les voyant frétiller de toutes les manières sur le sol, il se moqua d’eux tout en lavant son filet : « Et maintenant, dansez sans la musique ! Il aurait bien mieux valu faire la ronde tout à l’heure, quand je jouais pour faire danser les gens ! »
Impossible d’obtenir un gain sans fatigue, en flânant. Mais une fois que, à grand-peine, on a obtenu ce qu’on veut, c’est le bon moment pour les moqueries et les plaisanteries.

 

 

61. Le chasseur et le pêcheur

Un chasseur revenait de la chasse en montagne ; un pêcheur revenait avec sa nasse pleine de poissons. Ils en vinrent à se rencontrer tous les deux. Le chasseur avait très envie des poissons qui nagent au sein des flots marins ; le pêcheur, lui, préférait le gibier. Ils troquèrent ce qu’ils avaient, et par la suite ils échangeaient à chaque fois leurs prises. Ils se régalaient ainsi davantage. Finalement quelqu’un leur fit cette remarque : « Même le plaisir que vous tirez de ces échanges, vous allez le détruire par l’habitude : chacun voudra retrouver ce qu’il avait avant ! »

 

Babrius, Fables
Editio minor, Les Belles Lettres
trad. Pierre Sauzeau

 


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