[VOYAGE, VOYAGE… EN GAULE] Julien et l’hiver à Lutèce

Cette semaine, La Vie des Classiques vous emmène en voyage… en Gaule ! À travers une sélection de textes grecs et latins, découvrez quelques aspects de la vie et des coutumes de ses habitants, de Lutèce à Marseille.

 

En 357, l’empereur Julien se trouve à Lutèce où il passe l’hiver, en attendant de pouvoir reprendre les armes. C’était un homme qui s’imposait une grande rigueur à lui-même, dormant souvent sur le sol même et mangeant très peu. Mais un « accident », comme il l’aime l’appeler, l’a pourtant contraint à vomir. Il relate ainsi cet évènement, qui l’a marqué, dans son Misopogon, dont voici l’extrait :

7. Ἐτύγχανον ἐγὼ χειμάζων περὶ τὴν φίλην Λουκετίαν : ὀνομάζουσι δ̓ οὕτως οἱ Κελτοὶ τῶν Παρισίων τὴν πολίχνην: ἔστι δ̓ οὐ μεγάλη νῆσος ἐγκειμένη τῷ ποταμῷ, καὶ αὐτὴν κύκλῳ πᾶσαν τεῖχος περιλαμβάνει, ξύλιναι δ̓ ἐπ̓ αὐτὴν ἀμφοτέρωθεν εἰσάγουσι γέφυραι, καὶ ὀλιγάκις ὁ ποταμὸς ἐλαττοῦται καὶ μείζων γίνεται, τὰ πολλὰ δ̓ ἔστιν ὁποῖος ὥρᾳ θέρους καὶ χειμῶνος, ὕδωρ ἥδιστον καὶ καθαρώτατον ὁρᾶν καὶ πίνειν ἐθέλοντι παρέχων. ἅτε γὰρ νῆσον οἰκοῦντας ὑδρεύεσθαι μάλιστα ἐνθένδε χρή. γίνεται δὲ καὶ ὁ χειμὼν ἐκεῖ πρᾳότερος εἴτε ὑπὸ τῆς θέρμης τοῦ ὠκεανοῦ : στάδια γὰρ ἀπέχει τῶν ἐννακοσίων οὐ πλείω, καὶ διαδίδοται τυχὸν λεπτή τις αὔρα τοῦ ὕδατος, εἶναι δὲ δοκεῖ θερμότερον τὸ θαλάττιον τοῦ γλυκέος: εἴτε οὖν ἐκ ταύτης εἴτε ἔκ τινος ἄλλης αἰτίας ἀφανοῦς ἐμοί, τὸ πρᾶγμά ἐστι τοιοῦτον, ἀλεεινότερον ἔχουσιν οἱ τὸ χωρίον οἰκοῦντες τὸν χειμῶνα, καὶ φύεται παῤ αὐτοῖς ἄμπελος ἀγαθή, καὶ συκᾶς ἤδη εἰσιν οἳ ἐμηχανήσαντο, σκεπάζοντες αὐτὰς τοῦ χειμῶνος ὥσπερ ἱματίοις τῇ καλάμῃ τοῦ πυροῦ καὶ τοιούτοις τισίν, ὅσα εἴωθεν εἴργειν τὴν ἐκ τοῦ ἀέρος ἐπιγιγνομένην τοῖς δένδροις βλάβην. ἐγένετο δὴ οὖν ὁ χειμὼν τοῦ εἰωθότος σφοδρότερος, καὶ παρέφερεν ὁ ποταμὸς ὥσπερ μαρμάρου πλάκας : ἴστε δήπου τὸν Φρύγιον λίθον τὸν λευκόν: τούτῳ ἐῴκει μάλιστα τὰ κρύσταλλα, μεγάλα καὶ ἐπάλληλα φερόμενα: καὶ δὴ καὶ συνεχῆ ποιεῖν ἤδη τὸν πόρον ἔμελλε καὶ τὸ ῥεῦμα γεφυροῦν. ὡς οὖν ἐν τούτοις ἀγριώτερος ἦν τοῦ συνήθους, ἐθάλπετο δὲ τὸ δωμάτιον οὐδαμῶς, οὗπερ ἐκάθευδον, ὅνπερ εἰώθει τρόπον ὑπογαίοις καμίνοις τὰ πολλὰ τῶν οἰκημάτων ἐκεῖ θερμαίνεσθαι, καὶ ταῦτα ἔχον εὐτρεπῶς πρὸς τὸ παραδέξασθαι τὴν ἐκ τοῦ πυρὸς ἀλέαν: συνέβη δ̓ οἶμαι καὶ τότε διὰ σκαιότητα τὴν ἐμὴν καὶ τὴν εἰς ἐμαυτὸν πρῶτον, ὡς εἰκός, ἀπανθρωπίαν: ἐβουλόμην γὰρ ἐθίζειν ἐμαυτὸν ἀνέχεσθαι τὸν ἀέρα ταύτης ἀνενδεῶς ἔχοντα τῆς βοηθείας. ὡς δὲ ὁ χειμὼν ἐπεκράτει καὶ ἀεὶ μείζων ἐπεγίνετο, θερμῆναι μὲν οὐδ̓ ὣς ἐπέτρεψα τοῖς ὑπηρέταις τὸ οἴκημα, δεδιὼς κινῆσαι τὴν ἐν τοῖς τοίχοις ὑγρότητα, κομίσαι δ̓ ἔνδον ἐκέλευσα πῦρ κεκαυμένον καὶ ἄνθρακας λαμπροὺς ἀποθέσθαι παντελῶς μετρίους. οἱ δὲ καίπερ ὄντες οὐ πολλοὶ παμπληθεῖς ἀπὸ τῶν τοίχων ἀτμοὺς ἐκίνησαν, ὑφ̓ ὧν κατέδαρθον. ἐμπιμπλαμένης δέ μοι τῆς κεφαλῆς ἐδέησα μὲν ἀποπνιγῆναι, κομισθεὶς δ̓ ἔξω, τῶν ἰατρῶν παραινούντων ἀπορρῖψαι τὴν ἐντεθεῖσαν ἄρτι τροφήν, οὔτι μὰ Δία πολλὴν οὖσαν, ἐξέβαλον, καὶ ἐγενόμην αὐτίκα ῥᾴων, ὥστε μοι γενέσθαι κουφοτέραν τὴν νύκτα καὶ τῆς ὑστεραίας πράττειν ὅ, τιπερ ἐθέλοιμι. 8. Οὕτω μὲν οὖν ἐγὼ καὶ ἐν Κελτοῖς κατὰ τὸν τοῦ Μενάνδρου Δύσκολον αὐτὸς ἐμαυτῷ πόνους προσετίθην. ἀλλ̓ ἡ Κελτῶν μὲν ταῦτα ῥᾷον ἔφερεν ἀγροικία, πόλις δ̓ εὐδαίμων καὶ μακαρία καὶ πολυάνθρωπος εἰκότως ἄχθεται, ἐν ᾗ πολλοὶ μὲν ὀρχησταί, πολλοὶ δ̓ αὐληταί, μῖμοι δὲ πλείους τῶν πολιτῶν.

7. Il se trouvait que je cantonnais, cet hiver-là, dans ma chère Lutèce : c’est ainsi que les Celtes désignent le fort des Parisiens. C’est une île de faible étendue au milieu du fleuve, et le rempart l’entoure en cercle de toute part ; des ponts de bois, partis de chaque rive, y donnent accès. Il est rare que le fleuve baisse ou soit en crue ; en général il a le même débit en hiver qu’en été et il fournit une eau très agréable et très pure à voir comme à boire si l’on en a envie : de fait, comme on vit dans une île, c’est surtout au fleuve que l’on doit prendre l’eau. L’hiver y est aussi plutôt tempéré, soit en raison de la chaleur venue de l’Océan (il n’est pas éloigné de plus de 900 stades et parfois une légère brise issue de l’eau se transmet jusque-là, l’eau de mer semblant être plus tiède que l’eau douce), soit donc pour cette raison, soit pour une autre qui m’échappe, tel est le fait. Les habitants de la région ont un hiver plus ensoleillé. Il pousse chez eux une vigne de qualité, et d’aucuns sont déjà parvenus à y avoir des figuiers que l’on abrite, l’hiver, en les habillant, en quelque sorte, avec des paillons de blé ou encore avec tous ces revêtements du même ordre, dont on protège d’habitude les arbres contre les rigueurs de la température. Donc cet hiver était plus dur que d’habitude. Le fleuve charriait comme des dalles de marbre. Vous connaissez, bien sûr, la pierre de Phrygie. C’est à cela surtout que ressemblaient les blocs glacés de cette masse blanche, blocs énormes qui s’entrechoquaient et qui n’étaient pas loin d’établir un passage continu, une chaussée sur le courant. L’hiver donc était plus cruel qu’à l’ordinaire ; pourtant la pièce où je couchais n’était nullement attiédie par le procédé courant des chaudières souterraines, qui est très répandu là-bas pour chauffer les locaux d’habitation, et cela bien que tout fût aménagé pour accueillir la chaleur du feu. La raison en était, je pense, même à cette date, cette maladresse qui me caractérise, avec ce mépris de l’humain que je dirige d’abord, comme il se doit, contre moi-même. Je voulais, en effet, m’entraîner à supporter la température en me privant de ce secours. Cependant, comme l’hiver prenait le dessus et devenait toujours plus rude, même dans ces conditions je ne permis pas à mes serviteurs de chauffer la salle, de peur que la chaleur ne fît sortir l’humidité des murs. Mais je commandai d’apporter à l’intérieur des cendres chaudes et de déposer là-dessus une proportion parfaitement raisonnable de charbons ardents. Bien qu’il y en eût très peu, ils firent sortir des murs une vapeur intense qui eut pour effet de m’endormir. Ma tête en fut si alourdie que pour un peu je m’asphyxiai. Transporté au dehors, comme les médecins me conseillaient de rejeter la nourriture que je venais de prendre (par Zeus, il n’y en avait guère), je la rendis et me trouvai tout de suite plus à l’aise, au point que ma nuit fut relativement soulagée et que, le lendemain, je pus faire ce que j’avais projeté. 8. C’est ainsi que, pour ma part, même chez les Celtes, tel l’Atrabilaire de Ménandre, je m’infligeais à moi-même des épreuves. Mais si la rusticité des Celtes s’accommodait aisément de la chose, une cité florissante, heureuse, surpeuplée a bien raison de s’en offusquer, cité où l’on compte danseurs et flûtistes en grand nombre, mimes en plus grand nombre que les citoyens.

L’Empereur Julien, Misopogon, 7-8
CUF, Les Belles Lettres
trad. par C. Lacombrade

 

               


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