Édito - Ne perdons pas notre latin

Amis des Classiques, ne perdons pas notre latin!

 

Parmi les pittoresques expressions de langue française, il y a « en perdre son latin ». Son origine est trop ancienne pour être certaine : selon les uns sa première trace dans la langue remonterait au XIVe siècle, à un poème intitulé Les vœux du héron : « Ens el mois de setembre, qu’estés va a déclic / Que cil oisillon gay ont perdu lou latin » (Dans le mois de septembre que l’été va à déclin, que ces oisillons gais ont perdu leur latin); selon d’autres elle n’aurait été employée qu’à partir du XVIe siècle. Médiévale ou renaissante, cette expression, typique du français, souligne à quel point la survie de notre propre langue est tributaire des langues anciennes et souligne de rouge l’injustice faite à ceux qui en sont privés, petits oisillons muets, destinés à être rapidement jetés hors du nid, exclus. Et sur le sol ils sont de plus en plus nombreux.

 

En effet, la question de l’enseignement des langues anciennes va bien au-delà du happy few des latinistes et hellénistes, débutants ou affirmés, bien au-delà des apprentis ou professionnels de ces langues, bien au-delà de telle ou telle fac aussi prestigieuse qu’onéreuse décidant d’en rendre l’enseignement optionnel. Pour le comprendre, il suffit de se livrer à ce petit test : essayer de composer une phrase sans rien qui ne vienne du latin ou du grec. C’est impossible. Perec a pu écrire tout un livre sans « e » (la lettre la plus utilisée du français), il n’aurait pas pu le faire sans mot ou tour issu du latin. Ôter au français, comme à nombre d’autres langues, ce qui est issu du latin ou du grec et adieu syntaxe, adieu grammaire, adieu vocabulaire : il ne reste que quelques mots, de ça de delà, rares îlots de sens rescapés sur un océan stérile. 

 

On peut le déplorer, on peut critiquer l’impérialisme linguistique et la domination culturelle de ces langues qui ne se sont arrêtées qu’au prochain impérialisme linguistique. On peut regretter la manière dont elles ont été transmises, on peut inventer mille façons nouvelles de les donner, mais annuler leur enseignement revient à priver nos cadets, nos oisillons, notre futur de pouvoir et de pensées. Car c’est bien de pouvoir ici dont il question : le pouvoir que donne la maîtrise des mots et par conséquent le pouvoir de sa transmission. Ce pouvoir est grisant et donne régulièrement naissance à la tentation démiurgique ou simplement prosaïquement mégalomane de se dire que les générations montantes ne sont pas à la hauteur et que mieux vaut simplifier voire tout détruire : « après moi le déluge » : il est tout aussi difficile d’appendre que de transmettre. 

 

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