Pythagore le véritable - Pythagore le shaman ?

Agrégé d’histoire et jeune doctorant en archéologie grecque, Corentin Voisin nous introduit dans la secte étrange de Pythagore qui n’a pas que fasciné ou fait trembler les collégiens.

            Depuis l’ouvrage majestueux de Walter Burkert sur Pythagore et le pythagorisme, les connaissances sur l’hétairie n’ont cessé de croitre, grâce au savant allemand qui a fourni une base solide par l’étude des sources antiques (W. BURKERT, Weisheit und Wissenschaft. Studien zu Pythagoras, Philolaos und Platon, Nuremberg, Hans Carl, 1962). Or, un chapitre important du livre portait sur l’interprétation de Pythagore comme un shaman, à l’image d’Aristeas, de Zalmoxis ou d’Abaris, d’autres personnages mythiques dont les auteurs antiques avaient rapporté les actes merveilleux. Inspiré des thèses sur l’irrationalité grecque et des spéculations sur le spiritualisme des peuples anciens, W. Burkert se lançait sur la piste d’un Pythagore shaman, à l’image de ses collègues du nord, doté de dons surhumains. Cette hypothèse, encore défendue par certains chercheurs encore récemment et populaire auprès du grand public, avide de pratiques religieuses « pures » et « primitives », a néanmoins été largement critiquée depuis deux décennies. Aucun shaman moderne n’est en mesure de contempler ses potentielles vies antérieures, ce que prétendait faire Pythagore. Il y a là un paradoxe tout à fait surmontable en abandonnant la notion de shamanisme primitif. Pourquoi Pythagore ne peut-il pas être un shaman et pourquoi cette notion n’a-t-elle pas de sens dans le monde grec antique ?

Une multitude « d’hommes miraculeux »

            Chez les spécialistes des « hommes miraculeux » de la Grèce antique, une liste de noms apparaît souvent pour illustrer le shamanisme ; s’y retrouvent Abaris, Orphée, Zalmoxis, Aristéas de Proconnèse, Épiménide, Pythagore et Empédocle. Cette énumération a fini par devenir canonique dans les années 1960, au moment de la rédaction de l’ouvrage de Burkert. Pour assurer l’hypothèse shamanique, des spécialistes comme Meuli ou Dodds ont listé une série de critères qui caractériseraient les individus, comme la provenance d’une contrée lointaine ou barbare ou, dans le cas des Grecs, la pratique d’un voyage d’apprentissage. Ils font preuve de magie, se soumettent à un régime ascétique, sont proches des dieux, ont le don d’ubiquité et sont surtout capables de faire voyager leur âme (E. R. DODDS., Les Grecs et l’irrationnel, Paris, Aubier, 1965, p. 135-178). En reprenant une partie de ces critères, W. Burkert proposait de reconnaître une tradition shamanique chez Pythagore, qu’il faisait dériver de l’exemple de Zalmoxis, une sorte de shaman chez les Gètes.

Les miracles de Pythagore

            À l’appui de cette thèse se rencontrent tout d’abord les récits merveilleux sur Pythagore. Il aurait ainsi voyagé pour apprendre la sagesse auprès d’autres peuples. La liste s’allonge de l’époque hellénistique à Jamblique qui finit par faire du maître un élève des prêtres égyptiens, des Phéniciens, des Chaldéens, des Mages, de Zoroastre, des Indiens et des Celtes (Jamblique, Vie de Pythagore, 151). Pythagore dispose aussi de pouvoirs extraordinaires, comme sa communication avec les animaux. Le cas de l’ourse de Daunie, apprivoisée et rendue inoffensive par Pythagore, est symptomatique (Porphyre, Vie de Pythagore, 23). Le lien avec Apollon est rappelé à l’envi par les sources, en particulier dans les épisodes concernant la cuisse d’or de Pythagore, héritée du dieu des Hyperboréens, un peuple du nord dont le rand prêtre Abaris est souvent interprété comme un shaman (Jamblique. Vie de Pythagore, 135 et 140). Le don d’ubiquité revient aussi dans les sources de l’époque hellénistique, puisque le maître aurait été vu simultanément à Métaponte et Tauroménium le même jour (Aristote, fr. 171 Gigon, apud Apollonios, Histoires merveilleuses, 6 ; Aristote fr. 174 Gigon, apud Élien., Histoires variées, 4, 17). Enfin, Pythagore pouvait se souvenir de ses vies antérieures, des corps occupés par son âme, mais aussi des existences passées de ceux qu’il rencontrait (Xénophane fr. 21 B7 Diels-Kranz, apud Diogène Laërce, VIII, 36). Plusieurs catabases lui sont prêtées, parfois dans un contexte polémique où il apparaît comme un charlatan qui fait croire à sa descente aux enfers, mais trouve un subterfuge en se réfugiant dans une grotte (Hieronymos de Rhodes, fr. 42 Wehrli, apud Diogène Laërce, VIII, 21).

Le shaman moderne contre Pythagore

            Tous ces éléments ne suffisent pas pour prouver l’hypothèse d’un Pythagore shaman et cet outil conceptuel est d’ailleurs bien difficile à manipuler dans l’Antiquité. Ainsi, L. Zhmud rappelle que le shamanisme contemporain n’existe que dans certaines régions du globe, notamment en Asie Centrale, en Sibérie et en Alaska où les populations sont apparentées à celles du nord de la Russie (L. ZHMUD, Pythagoras and the Early Pythagoreans, Oxford – New-York, OUP, 2012, p. 207-220). Il s’agit probablement d’une pratique construite au cours du temps, issue d’un phénomène complexe de métissage, résultant de la rencontre entre le bouddhisme et l’animisme, avec un éventuel intermédiaire iranien. La chronologie de l’apparition du premier de ces courants ne permet pas d’envisager un emprunt grec dès le VIe siècle et il faut admettre que s’il y a eu un shamanisme grec, il a émergé au fur et à mesure de l’évolution de la psychologie hellénique. Cependant, même en postulant ce contenu endogène, les shamans modernes sont très éloignés d’un Pythagore ou d’un Épiménide. Ce sont des intercesseurs qui maîtrisent certaines techniques et pratiques pour entrer en contact avec des esprits bons ou mauvais, afin de les contraindre ou de les écouter (S. M. SHIROKOGOROFF, Psychomental Complex of the Tungus, Londres, Kegan Paul, 1935).

 

            Pythagore n’a donc rien d’un shaman, mais serait plutôt classé parmi les hommes sages de la fin de la période archaïque. Il se rapproche plus du philosophe que de l’intercesseur spirituel, bien que la légende se soit emparée de sa personnalité pour lui attribuer des actes exceptionnels. C’est peut-être à cause de l’enseignement de la métempsycose que sont nés progressivement des récits fabuleux au sujet des capacités exceptionnelles du maître de Samos. Cette croyance initiale expliquerait également certains liens faits précocement par Hérodote entre Zalmoxis et Pythagore, le premier ayant été l’esclave et élève du second. Il faudrait alors voir dans les récits exceptionnels rapportés sur le sage des Gètes une sorte de miroir de ce qui se disait en Grande Grèce au moment où Hérodote écrivait son Enquête (voir D. DANA, « Preuve et malentendu. Le mythe historiographique de l’origine et de la transmission du chamanisme en Grèce ancienne », Les Cahiers du Centre de Recherches Historiques, 45, 2010, p.109-128).

Sources citées

 

Jamblique, Vie de Pythagore, 151 : On dit encore que Pythagore avait fait sa philosophie divine et son culte d’une façon composite, ayant appris tel élément des Orphiques, tel autre des prêtres égyptiens, tel autre des Chaldéens et des Mages, tel autre de l’initiation qui se fait à Éleusis, à Imbros, à Samothrace et à Lemnos, et tout ce que l’on peut trouver chez les Étrusques, et encore chez les Celtes et en Ibérie.

(trad. L. Brisson, A. Ph. Segonds, Paris, Les Belles Lettres, 2011)

 

Porphyre, Vie de Pythagore, 23 : Et s’il faut croire les anciens er remarquables chercheurs qui ont écrit sur lui [Pythagore], c’est jusqu’aux animaux sans raison que s’étendaient ses avertissements. L’ourse de Daunie molestait les habitants de cette région, il s’en empara, dit-on, l’apprivoisa longtemps en la nourrissant de galettes et de glands, lui fit jurer de ne plus toucher à un être doté d’une âme et la relâcha ; elle, aussitôt, s’en alla dans la montagne et les fourrés, sans qu’on ne la vît plus jamais s’attaquer à un animal sans raison.

(trad E. des Places, légèrement modifiée, Paris, Les Belles Lettres, 1982, p. 46-47)

 

Jamblique. Vie de Pythagore, 135 et 140 : Quant au fait qu’il montra sa cuisse en or à Abaris l’Hyperboréen, qui avait deviné qu’il était l’Apollon <des> Hyperboréens, dont Abaris était justement le prêtre, pour confirmer que telle était la vérité et que ce n’était pas un mensonge, c’est une histoire rabâchée. […] (140) […] Ils [les pythagoriciens] disent, en effet, que Pythagore était l’Apollon Hyperboréen. Ils en donnent la preuve suivante : Pythagore en se relevant au cours des jeux, laissa voir sa cuisse d’or ; et aussi qu’il régalait Abaris l’Hyperboréen.

(trad. L. Brisson, A. Ph. Segonds, Paris, Les Belles Lettres, 2011)

 

Apollonios, Histoires merveilleuses, 6 (dans Porphyre, Vie de Pythagore, 27) : Un seul et même jour le vit, à Métaponte en Italie et à Tauroménium en Sicile, se réunir et s’entretenir publiquement avec les adeptes des deux villes ; c’est ce qu’affirme à peu près tout le monde, alors que la distance par terre et par mer est d’un bon nombre <de stades> et qu’il faut bien des jours pour la parcourir.

(trad. E. des Places, Paris, Les Belles Lettres, 1982)

 

Diogène Laërce, VIII, 36 : Et voici ce que dit Xénophane au sujet de Pythagore : Et l’on raconte qu’un jour, passant près d’un jeune chien qu’on maltraitait, il fut pris de pitié et prononça ces mots : « Arrête ! ne le frappe pas, car c’est bien l’âme d’un ami, je l’ai reconnue à sa voix.

(trad. L. Reibaud, Paris, Les Belles Lettres, 2012)

 

Élien., Histoires variées, 4, 17 : Pythagore prouvait aux hommes qu’il était issu de semences supérieures à celles de la nature humaine. Le même jour et à la même heure, il fut en effet vu à Métaponte, dit-il, et à Crotone et, à Olympie, il montra sa cuisse d’or.

(trad. A. Lukinovich et A.-F. Morand, Paris, Les Belles Lettres, 1991)

 

Diogène Laërce, VIII, 21 : Hiéronymos raconte que descendit aux enfers et qu’il y vit l’âme d’Hésiode attachées à un pilier de bronze et qu’il criait, puis celle d’Homère suspendue à un arbre, des serpents de lui, à cause des récits sur les dieux, et qu’il vit encore ceux qui n’avaient pas voulu rester avec leurs propres femmes, et qu’à cause de ça, il fut honoré par les femmes de Crotone.

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