Miroir, mon beau miroir – Le sourire de Léda

Amis des Classiques, les mythes sont des miroirs : il suffit de les regarder pour voir le reflet véridique, de notre âme et de l’âme du monde. Par Laure de Chantal.

Comment annoncer « cet enfant n’est pas de toi »? 

 

Tant de doutes, tant de drames, fictifs ou réels, s’enroulent autour de cette question. Quelques femmes de la mythologie n’ont pas froid aux yeux et osent l’avouer. A leurs époux de les croire sans trop s’en formaliser, à commencer par Héphaïstos, marié à la déesse de l’Amour, Aphrodite, qui n’est pas la moins volage.

 

S’il y a bien des manières tragiques de sacrifier une femme, dans la mythologie ce n’est pas parce qu’elle a trompé son ou sa légitime : comme dans la chanson de George Brassens, les poètes ne jetaient pas la pierre à la femme adultère,  un dieu (dont certains beaucoup plus moustachus que George Brassens) est derrière.

 

 Léda, l’épouse du roi de Sparte Tyndare, est sans doute la plus célèbre. Il existe deux versions de son histoire. Selon l’une, Némésis, divine et implacable justicière chargée de châtier quiconque fait preuve d’hubris, (admirable idée et, encore une fois, symbolisée sous les traits d’une femme), se transforme en oie sauvage pour échapper à l’étreinte de Zeus. Celui-ci, sur les conseils d’Aphrodite, prend l’apparence d’un cygne pour s’unir à la déesse.  Si l’oie Némésis se laisse séduire par le majestueux cygne Zeus et convole avec lui, elle n’entend pas pour autant s’occuper du produit de leurs ébats. Elle confie l’œuf à Léda, d’où éclôt quelques mois plus tard Hélène. La seconde version du mythe n’est guère moins abracadabrantesque : c’est à Léda directement que Zeus s’est uni sous la forme d’un cygne, la même nuit que Tyndare si bien que Léda donne naissance à quatre enfants de deux pères différents, Hélène, Castor, Pollux et Clytemnestre.

 

Quelle que soit la variante retenue, nos yeux de modernes s’écarquillent en lisant cette histoire, presqu’autant qu’en contemplant les innombrables fresques, mosaïques, peintures et sculptures consacrées à Léda s’abandonnant au cygne, sans doute la femme nue la plus souvent représentée depuis l’Antiquité, notamment par Léonard de Vinci, Dali, Cézanne et Brancusi.

 

Récemment une étude scientifique a démontré que des jumeaux pouvaient avoir des pères différents : la mythologie en avait l’intuition depuis bien longtemps, avant même les temps héroïques de la guerre de Troie.

 

Quelle fut la réaction du mari de Léda, Tyndare ? Nous l’imaginerions en rage, l’orgueil doublement blessé, soit d’être pris pour assez sot pour gober une couleuvre plus grosse qu’un cygne, soit que sa femme se soit donnée à un autre peu avant lui. Tyndare est doublement outragé : soit dans les mots, soit dans les actes, voire les deux. Pourtant il n’en est rien. Le roi s’occupe également des quatre enfants et lorsqu’il s’agit de marier la belle Hélène, c’est lui qui a cette idée lumineuse : faire signer un pacte de non agression à tous les prétendants de sa fille, pacte passé à la postérité sous le nom de « serment de Tyndare », et qui est à l’origine de l’unité grecque avant la guerre de Troie. La vieille mythologie est parfois en avance sur son temps, même le nôtre : souhaitons que la sagesse de Tyndare soit à la portée des maris jaloux ou trompés du XXIe siècle !

 

Dans cette chronique, nous évoquons souvent les figures féminines de la mythologie, que cela ne masque en rien qu’elle regorge d’hommes admirables, qui ne sont pas tous des héros. Pour finir un détail qui est plus qu’amusant : « léda » a pour origine un mot lycien (un des dialectes grecs) qui signifie « l’épouse » : Léda est donc l’épouse modèle, elle qui s’abandonne sans hésitation ni remords.  Qui osera, trente siècles plus tard, suivre son modèle? 

 

File:Leda mosaic crop.jpg

Mosaïque du sanctuaire d'Aphrodite (détail), Paphos, Chypre.

Léda couchée au cygne, de Pierre Paul Rubens.

Bibliothèque mythologique idéale

LAURE DE CHANTAL , JEAN-LOUIS POIRIER Bibliothèque mythologique idéale

 

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