Miroir, mon beau miroir – De qui Daphné est-elle le non ?

Amis des Classiques, les mythes sont des miroirs : il suffit de les regarder pour voir le reflet véridique, de notre âme et de l’âme du monde. Par Laure de Chantal.

Dire non. Ne pas consentir, repousser sans heurter et sans crainte de représailles, cela ne devrait pas poser de difficultés et pourtant il nous faut encore du courage pour libérer la parole, sans parler des actes. Qui n’a pas connu, dans sa vie amoureuse, ce moment désagréable où il sagit d’écarter quelquun qui vous aime ou vous désire ? La situation est dautant plus embarrassante quil ny a aucune raison objective si ce nest la meilleure, subjective : il ou elle ne vous plaît pas, ou plus.

 

Plus la personne à éconduire est riche, puissante voire attirante plus la situation est délicate : il y a le regard des autres, l’orgueil et l’incompréhension du mal aimé et le petit pincement au cœur face à l’injustice et l’inutilité de sentiments ou de désirs non partagés. Le génialissime Jack Lemmon à la fin du génialissime Certains lAiment Chaud du génialissime Billy Wilder jette sa perruque de rage et de  dépit pour s’écrier, à bout darguments: « mais enfin je suis un homme ! » au milliardaire énamouré qui veut l’épouser. Un aveu nécessaire mais non suffisant car lamoureux, beau comme Crésus, ne saperçoit même pas quil est éconduit et, ravi, sexclame : « nobody is perfect ».

 

À toutes celles et ceux qui n’ont pas osé prononcer le mot fatidique « non », l’histoire de Daphné est dédiée.

 

Certains l'aiment chaud — Wikipédia

 

Le mythe de Daphné est sans doute lun des plus célèbres et des plus mal interprétés de lAntiquité, alors même que, pour une fois, il nest développé que chez un seul auteur, et pas des moindres, Ovide, seulement mentionné de ça de là chez Parthénios de Nicée et Apollodore.

 

Faut-il le rappeler ? Daphné est la jeune nymphe qui se change en laurier pour échapper à l’étreinte dApollon, après une course poursuite effrénée. La scène est largement exploitée par les peintres et les sculpteurs, qui montrent avec talent voire génie une jeune femme en situation de faiblesse et passablement dénudée, horrifiée, des pleurs de honte, de terreur et de colère aux yeux, entre les bras dun beau jeune homme au sourire inquiétant. Une scène odieuse, une scène de viol, splendidement évoquée par Rubens, Le Bernin, Véronèse, Tiepolo , Waterhouse et tant d’autres grands artistes : ah les larmes se mêlant aux feuilles sur les joues de Daphné. Oh la main dApollon effleurant le sexe, la hanche, la taille, la cuisse de la jeune fille! Pouah, une femme contrainte de céder à plus puissant quelle.

 

Aux amateurs de permanence et de fait divers de commenter en voyant en Daphné la malheureuse joggeuse violée dans les bois. À beaucoup d’applaudir à l’heureux progrès en matière de respect et de consentement. À tous et toutes de se féliciter que nos hommes du XXIe siècle, se comportent mieux que les dieux du Ier, et à quelques rares esprits de maugréer: «  c’était le bon temps ! »

 

Lautosatisfaction a quelque chose d’enfantin et de désarmant et chaque millimètre davancée en matière de respect du consentement est à saluer, sauf que, il nest nullement question de viol chez Ovide, du moins dans ce récit-là. Bien au contraire, Ovide adopte le point de la jeune femme et son récit est, sans parler de féministe, pour le moins féminin, du côté de Daphné .

 

Écrit au premier siècle de notre ère, ce poème, Les Métamorphoses, justifie à lui seul de mettre un peu de son temps et de ses efforts à apprendre le latin, la langue damour qui nous accueille dans son apprentissage par deux mots rosa, « la rose » et amo, « je taime ». Damour, dans l’œuvre dOvide, il nest question que de cela et sous toutes ses formes, du manuel de séduction des Amours ou de lArt daimer, aux lettres éplorées des femmes abandonnées des Héroïdes, en passant par Les Métamorphoses. Lhistoire de Daphné est située au tout début de louvrage, elle est quasiment la première métamorphose des tamorphoses, du moins la première à intervenir après le déluge provoqué par Jupiter.

 

Il est rare quune même flèche touche deux cœurs, la flèche de lamour tirée par Cupidon nagit pas différemment. Dans le cas dApollon et de Daphné, cest même pire car la nymphe a reçu la flèche du « non-amour », celle qui donne envie de fuir à toutes jambes dès quun potentiel amoureux se présente. Apollon a beau être le plus beau des dieux, à être maître des arts, de la musique et de la divination, il ne fait pas battre son cœur. Au contraire, plus il est amoureux, plus elle lexècre. Mais Apollon sentête et, comme le souligne Ovide « ce quil désire, il lespère et il est dupe de ses propres oracles (suaque illum oracula fallunt, I, 491), avant de comparer le dieu à un vulgaire fétu de paille, enflammé puis consumé par un rayon de soleil trop brûlant.

 

Comment se débarrasser dun beau gosse ? Comment faire comprendre à un homme quil ne nous intéresse pas sans blesser son orgueil ? Surtout s’il est beau ou riche ou puissant, ou mal élevé, enfin n’a pas l’habitude d’être repoussé ?  Une stratégie délicate est sans doute de se soustraire à sa présence, ce que Daphné fait littéralement et promptement, fuyant à grandes enjambées dans les forêts de Thessalie.

 

Le dieu qui ne vaut guère mieux qu’un homme car il est amoureux sobstine et en devient pénible. Ovide nous brosse un Apollon comique et pitoyable, courant après sa Daphné, suppliant et larmoyant comme un Nougaro ou un Johnny Hallyday de l’Antiquité. Dans sa course, il ne manque pas de se livrer un exercice de rhétorique et de mauvaise fois caractéristiques qu’Ovide s’amuse à reproduire. Dabord la supplique et la flatterie: « je ten prie, jeune fille, reste! », teintées lorsquelles savèrent inefficaces de menaces métaphoriques évidentes : « comme toi lagnelle fuit le loup », « prends garde à ne pas t’écorcher aux ronces », insinuant que sa victoire est certaine et que par conséquent la nymphe ferait mieux de l’accepter tout de suite.

 

 

L’intimidation insidieuse est redoublée de promesses, non d’amour mais de représailles : le dieu insiste sur le fait quil domine Daphné car dans la grande société des immortels, elle est une nymphe et lui un Olympien, fils de Jupiter qui plus est. Comme un mortel, le dieu qui se sent rejeté plonge soudainement dans le délire narcissique, avant de tenter dattendrir avec la tirade séculaire du « je suis maître de lunivers et mon cœur est entre tes petites mains ». Bien dit dans les beaux vers dOvide qui sait marié la poésie à lhumour cela donne : « Cest à moi quobéissent le pays de Delphes, de Claris et de Ténédos et la résidence royale de Patara, jai pour père Jupiter; cest moi qui révèle lavenir, le passé et le présent (....) dans tout lunivers on mappelle secourable et la puissance des plantes mest soumise. Hélas! Il ny a point de plante capable de guérir lamour et mon art, utile à tous, est inutile à son maître. » (504-524)

 

Et Ovide, épousant le point de vue de la jeune nymphe, de se moquer de ce bellâtre de pacotille, roi des frimeurs autant que des arts, qui, à peine constatant que ni les blandices, ni les suppliques, ni les promesses, ni les menaces ni même les larmes et les trémolos dans la voix n’y suffiront, en vient aux insultes et à la force physique.

 

Combien de fois avons-nous vu ou vécu la scène : le garçon qui flatte, siffle une fille puis la traite de garce ou quelque autre insulte, pire la maltraite, parce quelle na pas répondu à ses attentes. La femme convoitée tombe du piédestal éphémère qui lui avait été offert, pour être traînée dans la boue, métaphoriquement ou non; l’amoureux sirupeux se transforme en brute. Apollon dans les mots dOvide devient chien de chasse prêt à attraper la jeune femme.

 

Mais, dans le récit d’Ovide, la nymphe ne subit ni insulte ni maltraitance. Daphné est sauvée : du dieu elle ne sent que lhaleine sur sa nuque. En matière damour comme de désamour lodeur est un élément déclencheur. Puisqu’avec Ovide l’humour n’est jamais loin, invitons Apollon et Daphné à nos soirées. Nous en sommes au moment où, lhaleine alcoolisée l’Apollon du quartier commence à parler de trop prêt la nymphette qui, si elle était restée jusqu’à alors patiente ou indécise se résout à être cassante, tourne les talons et s’affirme : « non, cest non et pour toujours et à jamais », avant de changer de numéro de téléphone.

 

Dans la mythologie, prudente Daphné demeure intouchable car le laurier, l’arbuste en lequel elle se transforme, est toxique de la pointe aux pieds, néfaste notamment pour le cœur. Non seulement Daphné échappe aux assiduités dApollon, mais elle devient la plante réservée aux champions de tous les concours, sportifs ou poétiques. Altière et dédaigneuse, elle se retrouve également tressée en couronne, posée sur la tête des vainqueurs portés en triomphe à Rome, tandis qu’à leur oreille un esclave chuchote : « Noublie pas que tu nes rien. »

 

Ce sont donc les représentations plus récentes du mythe,  dont la nôtre, qui lont transformé en récit de viol, pas le récit tel quil est composé par Ovide, qui, en bien des points fait la part belle aux sentiments féminins (on pourrait presque dire féministe).Nous avons métamorphosé la métamorphose et changé l’exemple d’une femme indomptable en femme victime, ou en femme récalcitrante, une femme qui, en fait, si elle n’était têtue comme une bourrique, devrait dire « oui ». Alors, quand il s’agit de dire non à plus riche, plus beau, plus puissant, quand il s’agit de simplement dire non, pensons à Daphné qui eut le courage de se refuser au plus beau des dieux.

 

Un détail et un sourire pour finir : dans Certains lAiment Chaud, film mythique sil en est, à côté de la divine Marylin Monroe, Jack Lemmon déguisé en femme sous le nom de Joséphine demande à changer de prénom pour se faire appeler...Daphné.

Image dans Infobox. Les Métamorphoses Les Métamorphoses

 

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