Miroir, mon beau miroir - La muse Foresti

Avec son humour pétillant et salutaire, Florence Foresti épingle « les muses », ces frêles femmes papillons dont « l’activité principale » est « d’inspirer les hommes », quand d’autres les saoulent poursuit Madame Foresti qui se moque d’elle encore plus que des autres. Si la muse moderne n’a rien de mieux à faire que d’être, la muse antique elle, ne chôme pas. Il en faut même neuf de ces divines femmes actives pour arriver à tout accomplir. En effet, sans elles, il n’y aurait ni musique, ni histoire, ni danse, ni théâtre, ni poésie, ni Homère, ni Virgile, ni Hérodote, ni Iliade, ni Énéide, ni de spectacle de Madame Foresti.

Il n’y aurait pas non plus de sciences, humaines ou implacablement inhumaines, puisque les déesses investissent également les champs de l’astronomie, des mathématiques, de l’histoire ou de l’éloquence. Il n’y aurait en fait ni création ni pensée, comme le suggère l’étymologie de leur nom, issu de la racine signifiant « penser ».

Les Muses dans l’Antiquité sont non seulement indispensables, mais actives. Elle ne sont surtout pas « discrètes » ou « évanescentes », ou quelque autre terme destiné à masquer l’invisibilité féminine en l’idéalisant. Elles sont essentielles non seulement aux hommes mais également aux dieux qu’elles réjouissent de leurs chants « quand elles disent ce qui est, ce qui sera, ce qui fut, de leurs voix à l’unisson », comme le rappelle le poète Hésiode dans sa Théogonie (37-38).

Que seraient sans elles les créateurs, les savants et les artistes dans l’Antiquité ? Rien. À peine descendues de leur montagne, l’Hélicon, les Muses le disent clairement à Hésiode, au tout début de la Théogonie, qualifiant les poètes de « pâtres gités aux champs, tristes opprobres de la terre, qui n’êtes rien que des ventres ! » Au mieux, le poète est-il « enthousiaste », c’est-à-dire littéralement rempli, investi par le dieu, ici la muse, mais lui tout seul n’est rien d’autre que le maillon d’une chaîne, infime et remplaçable, le vecteur de communication entre le savoir de la muse et les hommes.

Dans les textes, les auteurs les implorent, les supplient de les inspirer. Même Homère est à genoux devant sa Muse si bien que le poème fondateur de la littérature occidentale commence humblement par : « Dis-moi, Muse ». Contrairement à aujourd’hui, l’auteur antique est sans ego, il s’efface non seulement derrière sa création mais surtout derrière sa créatrice, la muse. Nous, nous faisons tout l’inverse : nous encensons les auteurs, connaissons Homère, Virgile, Hérodote, nous nous disputons pour savoir qui ils étaient ou quand ils ont vécu, mais ne savons même plus les noms de celles qui ont inventé et composé l’entièreté des lettres antiques et fourni par conséquent une grande partie de toute la création occidentale jusqu’à aujourd’hui.

Qui serait assez féministe pour penser que toute la littérature, les arts et la pensée antique tient entre les mains de neuf fraîches jeunes-filles des montagnes ? Cela en fera bondir certains, mais Platon l’était, lui qui, dans Ion, donne un portrait complet des muses et compare leur pouvoir à celui de la pierre « magnétique, et qu’on appelle ordinairement Héracléenne. Cette pierre non-seulement attire les anneaux de fer, mais leur communique la vertu de produire le même effet, et d’attirer d’autres anneaux ; en sorte qu’on voit quelquefois une longue chaîne de morceaux de fer et d’anneaux suspendus les uns aux autres, qui tous empruntent leur vertu de cette pierre. De même la muse inspire elle-même le poète ; celui-ci communique à d’autres l’inspiration, et il se forme une chaîne inspirée. » (Ion, 252) L’art et les sciences ne sont qu’une « production des muses » (Ion, 252).

 


Sarcophage des Muses, IIe siècle, musée du Louvre.

 

Rendons à César ce qui est à César, et aux déesses ce qui est aux déesses : apprenons à connaître ces neuf femmes sans qui aucune création intellectuelle ou artistique n’existerait, Calliope, Clio, Érato, Euterpe, Melpomène, Terpsychore,Thalie, Polymnie et Uranie.

Ces neuf filles « à l’âme libre de chagrin », comme l’écrit le poète Hésiode, sont nées de Mémoire (Mnémosyne en grec) unie à Zeus. C’est Mémoire qui prit l’initiative, invitant le dieu à la rejoindre pour enfanter ses filles, qu’elle destinait à être « l’oubli des malheurs » et « la trêve aux soucis ». Zeus obtempéra et dut laisser à la déesse de la Mémoire qu’un piètre souvenir puisque que leur relation ne dura pas plus longtemps  que les neuf nuits nécessaires à la conception.

Calliope, muse de l’épopée, est donnée comme la première car elle est la protectrice des rois. Dans l’Antiquité, l’epos est plus qu’un genre littéraire, c’est un type de parole, celle qui compte et qui reste. C’est pour cela que la muse de l’épopée veille sur certains rois qui, en retour grâce à elle, accèdent au statut de « roi sage » qui « rend la justice en sentences droites » et « sait vite, comme il faut, apaiser les plus grandes querelles » « en entraînant les cœurs par des mots apaisants » (Théogonie,  85-90). Pas de bons rois ni de bonne politique sans Calliope, la muse « à la belle voix » et pas d’épopées non plus. Vient ensuite Clio, « celle qui célèbre » et désigne dans l’histoire ceux qui passeront à la postérité, la gloire (kleos en grec) et ceux qui tomberont dans les geôles de l’oubli. Érato, sa sœur, porte un nom signifiant en grec « brûler d’amour » et qui sonne comme un impératif latin : tu vas aimer ! Elle fait naître les mots d’amour, les billets doux et les déclarations enflammées. Euterpe, « celle qui plaît bien », est la muse musicienne, celle qui nous parle et nous charme sans mots. Melpomène souffle de sa voix grave les tragédies, celles qui tétanisent leurs spectateurs de terreur et de pitié, tandis qu’Uranie, la muse de l’astronomie, leur fait lever les yeux au ciel pour les aider à percer les mystère de la voûte étoilée et que Terpsychore, la danseuse, leur fait le pied léger et fait onduler les corps et les âmes en rythme et en cadence. Polymnie est la muse de la rhétorique, c’est-à-dire de la persuasion, indispensable à quiconque veut prendre la parole. Enfin, Thalie « la florissante » est celle qui nous fait rire et nous inspire comédies et mots d’esprit. Nous la voyons en scène, à chaque spectacle de Mme Foresti.

 

                              


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