Miroir, mon beau miroir - Médée sans complexe

Si, dans les années 1950, la psychanalyse a tenté d’introduire un « complexe de Médée », celui-ci n’a pas connu la même fortune que le complexe d’Œdipe : d’abord parce que n’est pas Freud qui veut, ensuite et surtout parce que Médée, – et c’est ce qui la rend si étonnante à nos yeux –, est la sans complexe par excellence, l’impunité incarnée, dans toute sa beauté et sa cruauté.

Nous vivons dans une société qui se dit en voie de féminisation, où les voix féminines et féministes se font de mieux en mieux entendre (et, espérons-le, sont de plus en plus écoutées) et pourtant la liberté et l’absence entière de culpabilité de Médée nous est à peine compréhensible. Si l’on regarde les nombreuses réinterprétations, souvent géniales, ou analyses, parfois laborieuses, du mythe de Médée, nous la voyons peinte tantôt en « mère coupable », en « victime », du système, de l’amour, de Jason, en « folle », en psychopathe ou en amoureuse perverse et déçue utilisant ses propres enfants pour faire du mal à son ex (Jason), en exilée, en humiliée, autant de portraits fascinants mais plus révélateurs de leur époque que du mythe.

Dans l’Antiquité, Médée demeure, malgré tous ses crimes, ferox et invicta, selon le beau mot d’Horace. Ferox étant ce qui est communément appelé un « faux ami », l’expression se traduirait plutôt par « fière et invincible » ou « intrépide et invaincue » – invicta ayant les deux sens. La longue liste et la noirceur de ses forfaits de Médée rend d’autant plus incroyable, voire pour nous inacceptable et choquante, son impunité : Médée trahit son père une première fois en aidant Jason à dompter les taureaux furieux du roi, puis en triomphant de l’armée de morts jaillis du sol. Pour voler la toison d’or, elle tue le dragon sacré qui la garde avant de fuir en compagnie de Jason et des Argonautes, non sans tuer et démembrer son propre frère pour ralentir la flotte de son père lancée à ses trousses, qui se retrouve piteusement à chercher çà et là dans l’eau, les morceaux du jeune héritier. Elle trahit l’ordre divin des magiciennes lorsqu’elle n’écoute pas les conseils de Circé (sa tante) qui souhaite la détourner de son union avec Jason. Afin de permettre à Jason d’accéder au trône, elle fait tuer par ses propres filles le roi Pélias grâce à un odieux stratagème : la magicienne les persuade que, pour rajeunir leur père, il faut le débiter en morceaux et le faire bouillir dans le chaudron magique dans lequel elle vient de rajeunir un vieux bélier. Contrainte à nouveau de fuir, Médée part à Corinthe avec Jason et leurs enfants ; mais Jason se prend d’épouser la fille du roi, ce qui reviendrait à condamner Médée et leurs enfants à l’exil ou à une vie d’esclaves. Médée tue le roi de Corinthe et sa fille au moyen d’une couronne magique offerte par ses propres enfants qu’elle tue dans l’époustouflante pièce d’Euripide ou cache dans le sanctuaire d’Héra selon d’autres versions. Dans les deux cas, Médée prend la fuite, glorieuse, deus ex machina de son propre destin, emportée par le char du Soleil. Elle est alors accueillie par Égée le roi d’Athènes. 

Traître à sa famille, à sa patrie, à sa magie-même, voleuse, tueuse, sacrilège, fugitive, empoisonneuse, terroriste, fratricide, régicide et, selon les versions, infanticide, il n’y a guère de crime que Médée n’ait pas commis, à part peut-être le faux-monnayage (et encore nul ne sait ce qu’il advint de la toison après le meurtre de Pélias). Pourtant vous ne verrez jamais l’ombre d’un regret, d’un remord, d’une Érinye ou d’un serpent sifflant sur la tête de Médée : elle assume ses actes de bout en bout, jusqu’aux souffrances et aux représailles qu’ils procurent pour elle comme pour les autres. Médée est pleinement responsable et jamais non plus ne cherche-t-elle d’excuse. Le plus fort, pour nous, le plus sidérant est que ni les dieux ni les hommes ne lui en tiennent rigueur : Œdipe se serait crevé les yeux pour moins que ça !

La mythologie regorge d’hommes, de héros ou de dieux punis, à l’infini, pour un seul crime, parfois pour un seul moment d’hybris (de démesure). Les Danaïdes, Sisyphe, Agamemnon condamné à sacrifier sa fille, Niobé changée en pierre, la liste est longue de celles et ceux payant chèrement les conséquences de leurs actes, et les dieux n’en sont pas exempts si l’on songe à Phaéton par exemple, le fils du Soleil foudroyé par Zeus pour avoir abusé du char de son père (à ce titre, le fait que Médée s’enfuit triomphalement sur le même char est ô combien révélateur). À cette implacable justice, les plus chanceux obtiennent, après de lourds tourments, le pardon, comme Œdipe et Oreste, mais la plupart croupissent encore parmi les damnés des Enfers.

Non seulement Médée n’a aucun regret, mais les autres, la cité et les dieux ne lui en font pas le procès. Au contraire, après tous ses crimes – et avant d’en commettre d’autres – elle est recueillie par Égée à Athènes, la cité du droit, des lois, de la démocratie, placée sous l’égide de la déesse de la sagesse.

Odieuse, ignoble et non coupable : ni dans les geôles des hommes ni dans celle des dieux, vous ne verrez l’ombre de Médée et encore moins dans les colonnes des faits-divers qui veulent régulièrement déguiser Médée en Violette Nozière ou autre Véronique Courjault. La criminelle court toujours car personne ne dompte ni ne capture celle qui est, à jamais, ferox et invicta.

Chaque fois que la coupe de la coulpe est pleine, que le poids de la charge mentale, des devoirs et des responsabilités se fait insupportable, viennent, de la nuit des temps, les sortilèges de Médée faire exploser les carcans de la culpabilité !

 

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